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22/05/2012

IN MEMORIAM CLAUDE DUNETON

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(Crédit Keystone)

Claude Duneton s’est éteint à 77 ans sur un lit d’hôpital à Lille, le 21 mars 2012, loin de sa Corrèze natale il y a tout juste deux mois. Sa mort n’aura pas fait beaucoup de bruit…

Il tenait au Figaro littéraire la chronique « Au plaisir des mots ». Chroniqueur comme Vialatte et comme lui discret, réservé, espiègle volontiers, franc-tireur contre la bêtise et la méchanceté, il possédait, faut-il le préciser, une grande culture et beaucoup de talent. Le Bulletin célinien de ce mois lui rend un hommage d’autant plus mérité que l’auteur du « Monument » fut aussi un célinien averti. Nous l’avons suivi, dans son « Bal à Korsor » sorti en 1994 chez Grasset, sur les traces de l’exilé perdu dans les brumes de la Baltique. Nous avons apprécié ce livre où l’auteur  relate son « pèlerinage » avec les mots qu’il faut, des mots qui sonnent juste et justement associés. Il y a la « manière » Duneton par laquelle lui, avait bien entendu Céline ; il nous la conseille :

« Peut-être faudrait-il relire Céline, sans bruit et sans fureur, pour tâcher de le comprendre ? », c’est cela, le lire calmement et la tête froide, comme on déplace un flacon de nitroglycérine, pour ne pas le faire exploser.

Marc Laudelout rappelle qu’il fut, le 22 mars 1997, l’invité d’honneur de la « Journée Céline ». Il rappelle aussi que Claude Duneton fut l’un des premiers à adapter l’auteur des Beaux Draps au théâtre. Il rapporte, dans la « citation du mois » cet extrait de la préface qu’il écrivit pour l’ouvrage d’Eric Mazet et de Pierre Pécastaing « Images d’exil » :

« Aujourd’hui, les Français gardent à Céline un enfant de leur chienne pour avoir tenté de leur dessiller les yeux sur le fond méchant de la nature humaine. Et encore, question rancœur on n’a rien vu. Attendons les republications au soufre pour être fixés. Oh les beaux flots d’invectives au tombeau ! Voltaire sera battu d’une belle longueur de suaire…

Que voulez-vous, les Français ont toujours préféré Jean-Jacques l’opportuniste, le brillant « maquereau ». Il faut sans cesse dire aux gens qu’ils sont bons et honnêtes, ça les flatte. Les assurer qu’ils ne peuvent jamais devenir des tueurs, eux, ni des bourreaux, et que leurs voisins sont bien pareils, doux, inoffensifs, pétris de songes… Par le même principe rousseauiste ceux d’à côté sont tous gens de cœur et de tendresse — la crème de la Création. »  

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Le BC a sélectionné dans cette 341ème livraison un beau florilège d’hommages au travers des textes de Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Armelle Héliot (Le Figaro), Patrice Delbourg (Le Nouvel Observateur), Jean Meyssignac (France Catholique).

Pour le premier «… Alchimiste de la mélancolie, Claude Duneton aura toujours su transformer le plomb de sa tristesse en or de la rigolade, muer sa détresse et sa neurasthénie en occasions de se boyauter, métamorphoser la dèche en traits d’esprit. Derrière sa langue canaille et son humour abrasif perçait sa compassion pour l’humanité. Passer du temps, se promener avec lui sur les hauteurs de Lagleygeolle, l’écouter raconter sa vie dans la maison modeste de ses grands-parents, face à la cheminée où mijotait en permanence une soupe à partager, ou dans le réduit de son appartement parisien du XVe arrondissement, était un plaisir irrésistible. Mais, par moments, sa vulnérabilité affleurait dans le regard. »

Pour Armelle Héliot « C’était un homme d’une humanité singulière. (…) Quel homme que celui qui était né en 1935 en Corrèze, à Lagleygeolle et s’est éteint cette nuit du 22 mars. Quelle érudition et quelles curiosités diverses ! »

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Lagleygeolle

Patrice Delbourg souligne « … Il se méfiait tout autant du style SMS que des grands discours ampoulés de nos têtes pensantes. Ce paladin du lexique avait plusieurs terroirs à son dictionnaire. Des mots de traverse, des mots de contrebande, des mots oubliés et des mots de mauvaise vie. (…) Claude Duneton était l’humilité même. Il pratiquait l’art d’être grammaire avec espièglerie et omniscience. N’oubliant jamais que « culture sans humour n’est que ruine de l’âme ». Dans son regard lavande perçait parfois l’éclair apeuré d’une enfance en jachère. Son rire clair de torrent ponctuait les bonnes pointes à la volée. »

Enfin pour Jean Meyssignac, son compatriote dont les parents tenaient auberge à Meyssac, « … notre Duneton était aimable, accueillant, affable, disponible, il était bon d’une bonté de bon aloi, directe, simple, sans manière ; il était bon comme le bon pain. (…) Duneton était vraiment chez lui dans son hameau d’Antignac, entouré des voisines et voisins chez qui il allait manger la soupe. En dehors de l’eau et de l’électricité il avait gardé la maison de ses grands parents intacte. Il faisait la cuisine dans la cheminée avec la crémaillère et le trépied. Pour se laver les mains il fut, je crois, le dernier à utiliser un ustensile complètement oublié. C’était un petit récipient en zinc prolongé par un tube de plus en plus effilé. Avait-il un nom en français ? En patois, on l’appelait : « la couade ».

J’ai pour ma part eu le plaisir de faire sa connaissance lors d’une conférence donnée à l’Association des Amis d’Henri Béraud qu’il avait bien voulu honorer de son parrainage comme d’autres personnalités. Je garde de lui une aimable lettre de sa belle écriture et le souvenir d’un homme de la terre, discret, prêt à retourner son champs la bêche à l’épaule comme pauvre Martin et le regard bon et chaleureux, ainsi que devait l’avoir, sans doute, l’Auvergnat de Brassens.

Je m’étais promis de lui rendre visite dans la maison de son grand père dont il aimait chausser les sabots pour « l’entendre marcher » disait-il. La mort l’aura emporté trop tôt…

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Cette idée de la mort plus d’une fois l’avait traversée, comme aussi Céline et tous les grands sensitifs. Et sensitif, sensible, il l’était tout à fait l’homme Duneton. Ce petit campagnard qui n’avait pas, dans sa jeunesse connu l’eau courante, comme beaucoup de ceux de sa génération, s’était promis de la voir couler au plus tôt du robinet. C’était son but. Il ne savait pas encore qu’elle coulerait un jour de sa plume, cette eau vive qui nous émeut si fort quand on le lit. «  Quand j’avais treize ans — écrit-il dans  Loin des forêts rouges — j’ai pleuré, un soir, à la nuit tombante. J’ai pleuré à chaudes larmes parce que ma vie se cassait la gueule, déjà. Je venais soudain de voir mon existence entière devant moi… C’était le printemps et j’étais en train de donner à manger aux lapins, dehors, dans leur parc. J’ai compris, en une sorte d’éclair de lucidité, que je ne ferais aucune étude, donc que l’avenir était râpé pour moi. J’allais demeurer dans nos champs, à filer des herbes aux rongeurs, et ce serait comme ça jusqu’au soir de ma vie, le même horizon et tout. »

Lui qui précisément ne recherchait pas les effets de style avait trouvé tout naturellement le sien : de la veine populaire, un franc parler sans entourloupes et des images fortes. Il y a des accents céliniens chez lui, c’est indéniable, et cette influence a nourri son œuvre sans pour autant l’avoir fait tomber « dans la manière de… » et c’est tant mieux.

« Les certitudes à l’eau, toutes les croyances à la dérive, au fil de la Neva qui coulait en grande majesté, large, vaste comme un bras de mer là-haut, devant l’Amirauté. Six ou sept fois la Seine à son plus beau… » (Loin des forêts rouges).

Duneton reste Duneton, un limousin enraciné dans sa langue, un amoureux inconditionnel des mots qu’il savait manier comme d’autres vous tournent le compliment. Il en connaissait la portée, les effets et le pouvoir destructeur ( mots / maux ) :

« Le pouvoir des mots est une arme redoutable, celui qui ne le détient pas n’est rien… » (Je suis comme une truie qui doute)

Mais les mots, quand on sait les tourner, peuvent aussi guérir.

« J’avais une gamine dans cette classe qui n’arrivait pas à sortir un mot. Treize ans, grande pour son âge, apathique, elle disait oui, non, d’un air buté. Mal embranchée sur ses leçons je ne connaissais pratiquement pas le son de sa voix.

Un jour elle arrive avec un manteau neuf, tricoté en grosse laine rouge violet. Elle était la seule à porter une chose pareille. J’avais déjà essayé d’accrocher un peu la conversation, sans résultats. Ce jour-là, en sortant de classe, j’essaye encore :

—   ­Il est joli ton manteau. C’est toi qui l’as tricoté ?

Elle a rougi entièrement aux couleurs du paletot :

—   Oh non, c’est ma mère.

Elle n’en avait jamais dit aussi long. J’y connais rien en tricot, mais du coup je fais semblant de m’intéresser. Je veux savoir, admiratif, les manches là, comment ça s’imbrique… Elle se met à me raconter, me montrer la doublure rose en satinette, me dit le col et les poignets. Elle avait une voix un peu rauque, le débit nerveux… Elle parlait ! Je fais valoir les avantages : un beau manteau comme ça, chaud et tout, pour pas très cher finalement, parce que s’il avait fallu l’acheter…

—   Tu as de la chance d’avoir une maman qui tricote aussi bien.

C’était pas tout à fait innocent mes remarques ; je m’étais renseigné sur les fiches, je savais qu’elle était l’aînée de douze enfants, père ouvrier, mère SP. Je sentais assez bien l’atmosphère, j’ai dans ma famille des équivalents. J’imaginais les discussions : que le tricot elle avait pas dû être d’accord, tout à fait contre même au départ ; elle aurait préféré un pardessus de chez le marchand comme les copines au lieu de se singulariser avec cette défroque de pauvresse… Qu’on allait encore se foutre de sa tronche à l’école… Elle avait dû essayer de dissuader sa mère de cette solution qui sentait la pénurie. Il y avait eu des engueulades, peut-être des tartes, qui sait ! — Mon admiration renversait la vapeur quelque part ; d’autres gamines s’étaient regroupées.

—   Il est rudement beau son manteau m’sieur, hou là là !

Il faut dire qu’elle avait de la veine, la mode commençait juste à poindre pour le tricot ; il y avait déjà eu des photos dans Elle. Dans quelques mois elle allait se trouver sapée !

Le résultat c’est que le lendemain en classe elle a répondu à mes questions. J’avais brisé l’isolement. Je me suis arrangé pour que ce soit facile et que je puisse la complimenter un peu. Pas trop, juste pour marquer le coup, l’amorce, d’un air naturel… Lui faire sentir qu’elle était aussi intéressante qu’une autre, que celles qui avaient la langue bien pendue, des blazers, des souvenirs de vacances en Espagne, des airs de poupées. Elle s’est mise à bosser dans la semaine. Encore quelque temps et elle levait le doigt toute seule. Au bout d’un mois elle avait presque changé de visage, elle n’avait plus ce teint grisâtre souffreteux aigri. Elle avait donné un coup à sa coiffure, elle avait une ou deux copines, elle en était presque jolie. »

Oui, Claude Duneton est parti trop tôt, et loin d’Antignac, lui qui écrivait : «  Je voudrais bien mourir chez nous, le plus tard possible, mais qu’on n’ait pas entièrement foutu en l’air notre civilisation rurale. Que quelqu’un sache encore me regretter d’une parole fraternelle : lou pauré téchou… ».

Nous sommes quelques uns à le regretter, qui iront poser des fleurs sur sa tombe.

 

BIBLIOGRAPHIE de Claude DUNETON :

—   Parler croquant (Stock 1973)

—   Je suis comme une truie qui doute (Le Seuil 1976)

—   Anti-manuel de français à l’usage des classes du second degré (en collaboration avec JP Pagliano, Le Seuil 1978)

—   La Puce à l’oreille. Anthologie des expressions populaires (Stock 1978, revue et augmentée Balland 2001)

—   Le Diable sans porte (Le Seuil 1981)

—   La Goguette et la gloire (Le Pré aux Clercs 1984)

—   A hurler le soir au fond des collèges (en collaboration avec Frédéric Pagès, Le Seuil 1984)

—   Le Chevalier à la charrette (en collaboration avec Monique Baile, Albin Michel 1985)

—   Petit Louis, dit XIV. L’enfance du Roi-Soleil (Le Seuil 1985)

—   L’Ouilla (Le Seuil 1987)

—   Rires d’hommes entre deux pluies (Grasset 1990)

—   Le Bouquet des expressions imagées (en collaboration avec Sylvie Claval, Le Seuil 1990)

—   Marguerite devant les pourceaux (Grasset 1991)

—   Mots d’amour. Petite histoire des sentiments intimes (Le Seuil 1993)

—   Bal à Korsor. Sur les traces de Louis-Ferdinand Céline (Grasset 1994)

—   Le Voyage de Kamatioul (Le Laquet 1997)

—   Histoire de la chanson française des origines à 1780 (Le Seuil 1998)

—   Le Guide du français familier (Le Seuil 1998)

—   La Mort du français (Plon 1999)

—   La Chienne de ma vie (F. Janaud 2000)

—   Au plaisir des mots (Balland 2004)

—   Le Monument (Balland 2004)

—   Loin des forêts rouges (Denoël 2005)

—   Au plaisir des jouets. 150 ans de catalogues (Hoëbeke 2005)

—   Les Origimots (avec Nestor Salas, Gallimard-jeunesse 2006)

—   Pierrette qui roule. Les terminaisons dangereuses (Mango 2007)

—   La Dame de l’Argonaute (Denoël 2009).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08/04/2012

8 AVRIL 1929

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Naissance de Jacques BREL à Schaerbeek près de Bruxelles.

En souvenir de cet artiste d'exception, auteur compositeur talentueux, voici trois de ses interprétations dont l'une en flamand.

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"Dans la vie d'un homme, il y a deux dates importantes, celle de sa naissance et celle de sa mort. Tout ce qu'on fait entre ces deux dates n'a pas beaucoup d'importance..." (Jacques Brel)

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23/03/2012

TCHEKHOV A SAKHALINE

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Qu’on imagine à 9000 kilomètres de Moscou, au large de la Sibérie, une île tout en longueur battue par la pluie et par les vents, au climat hostile connaissant des écarts annuels de température de plus de 60°, aux épais brouillards, au relief parfois difficile surtout dans sa partie sud, aux sols ingrats tapissés de marécages ou couverts par l’impénétrable taïga et on aura une idée de ce que découvrit Anton TCHEKHOV lorsqu’il débarqua à Sakhaline le 5 juillet 1890.

A ces hostilités naturelles il faut ajouter la colonie pénitentiaire peuplée de criminels de droits commun des deux sexes et de détenus politiques que les Russes y déportèrent dès 1857, assurés qu’ils étaient de ne plus les voir paraître sur le continent.

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Le récit de Tchékhov est passionnant ; à ses talents de médecin, il ajoute ceux d’ethnologue et de géographe confirmés auquel rien ne doit échapper des spécificités de l’île qu’il a choisi d’étudier. A trente ans, c’est un homme dans la force de l’âge qui se lance dans l’aventure. Il le faut ! parce que la traversée de l’immense Sibérie, partie en train partie en bateau, en voiture et à pied, équivaut à un véritable parcours du combattant. Quoique malade, il lui faut affronter le froid atroce qui sévit nuit et jour auquel s’ajoutent les intempéries qui le pénètrent jusqu’aux os et, aux premiers rayons de soleil l’agressivité des bataillons de moustiques assoiffés de sang. Les accidents de voiture ne sont pas rares sur le parcours et le franchissement des coupures naturelles s’avère, le plus souvent, problématique.

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Taïga sibérienne

Parvenu à Nikolaïevsk, à l’embouchure du fleuve Amour, il ne lui reste plus qu’à passer la Manche de Tartarie pour poser enfin le pied sur l’île du Diable ! Dès lors plus rien ne va échapper à l’observateur sagace qu’est notre aventurier. Tout est prétexte à, descriptions, analyses et exposés scrupuleux du milieu qu’il découvre. Le lecteur marche dans ses pas et mesure à quelles extrémités de misère et d’infamie en est arrivée la population, tant locale qu’allogène, de Sakhaline…

Ce sont les Japonais les premiers qui explorèrent l’île au XVIIe siècle ; puis vint le tour des Russes. D’un commun accord, les deux empires se partagèrent le territoire pour moitié, le sud revenant au Japon jusqu’à ce que ce dernier, en 1875,  propose à la Russie d’échanger sa part contre les Kouriles. Dès lors, elle devenait seul propriétaire de ce morceau déshérité de terre insulaire de 1000 kilomètres de long sur une largeur variant de 6 à 160 kilomètre au gré de la latitude.

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Tchékhov débarque à Sakhaline en été ; il lui faut donc franchir la passe sur le Baïkal qui, comme il l’écrit, « est  tenu de toucher Sakhaline plusieurs fois par été, au Poste d’Alexandrovsk et à celui de Korsakovsk, au sud… » Le reste de l’année, la Manche prise par les glaces transformant l’île en archipel, les plus téméraires où les insensés peuvent toujours tenter de la traverser à pied…

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Détroit de Tartarie

Sakhaline, que borde sur sa côte orientale la mer d’Okhotsk, est grande comme deux fois la Grèce ou si l’on préfère, une fois et demie le Danemark.

Dès qu’il arrive à Alexandrovsk, Tchékhov est frappé de la pauvreté de la nature : « … ce ne sont que souches carbonisées ou troncs de mélèzes desséchés par le vent et les incendies, dressés comme des aiguilles de porc-épic. (…) Pas un pin, pas un chêne, pas un érable — rien que des mélèzes étiques, pitoyables, comme rongés qui, loin de faire, comme en Russie, l’ornement des forêts et des parcs, dénoncent un sol palustre, misérable et un climat rigoureux. » Quant aux maisons, elles sont tout bonnement à l’image du reste, pauvres et bâties de bois. L’auteur s’y attardera quand il visitera les isbas des « relégués » ou les iourtes des Giliakhs et des Aïnos, les naturels du lieu.

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Aïnou

Le Commandant et le Gouverneur de l’île le reçoivent avec d’autant plus d’aménité qu’ils pensent que leur hôte a été détaché sur place par une société savante ou un journal. Il n’en est rien, c’est de son propre chef que Tchékhov est venu passer trois mois à Sakhaline. Il reçoit néanmoins l’autorisation de se rendre où bon lui semblera  et de rencontrer qui il voudra hormis les détenus politiques.

Fort de ces autorisations, il commence par établir méthodiquement, sur des fiches imprimées à cet effet, un recensement de la population des colonies qu’il visite. Tâche ingrate et fastidieuse mais ô combien précieuse ! Les fiches, qui possèdent douze entrées, font apparaître (outre les renseignements coutumiers tels que le nom, l’âge, le sexe, l’adresse) la qualité des recensés (on sait s’il s’agit de forçats, de relégués, de paysans proscrits ou de citoyens libres), leur religion, leur niveau d’instruction et s’ils reçoivent ou non des subsides de l’état.

Il se déplace d’isba en isba et il constate trop souvent que rien ne lui parle « de soin ménager, de confort, de solidité du foyer. La plupart du temps, je trouve le propriétaire seul, célibataire rongé d’ennui, qui semble paralysé par son oisiveté forcée et par la lassitude. (…) Le poêle est éteint, en fait de vaisselle, il n’y a qu’une marmite et une bouteille bouchée avec du papier. »

Il commence par explorer le centre de l’île autour de la Douïka, vallée à l’origine inexploitable que le travail de galérien des forçats a permis de mettre quelque peu en valeur, mais à quel prix ! « Ajoutez à cette somme de labeur et de lutte où l’on vit des hommes travailler dans l’eau jusqu’à la ceinture, les gelées, les pluies glaciales, le mal du pays, les humiliations, les verges, des tableaux terribles viendront envahir votre imagination. »

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Ferrage des prisonniers

En poursuivant le récit de Tchékhov, on mesure la misère des détenus et leur condition de vie désastreuse: 

« Tous les travaux de construction et l’essouchement furent effectués par les forçats. Jusqu’en 1888, date où fut édifiée l’actuelle prison, ils vivaient dans des huttes dites « iourtes ». C’étaient des cabanes en rondins enterrés à une profondeur de deux archines à deux archines et demie (un mètre quarante à un mètre soixante-quinze) avec des toits de terre battue à double pente. Les fenêtres étaient petites, étroites, à ras du sol, il y faisait noir surtout l’hiver, lorsque les iourtes étaient recouvertes de neige. L’eau du sous-sol montait parfois jusqu’au niveau du plancher, le toit de terre et les murs poreux à demi pourris ruisselaient constamment, de sorte qu’il régnait dans ces caves une humidité terrifiante. Les hommes dormaient sans quitter leur pelisse. Autour de ces masures le sol et l’eau du puits étaient constamment souillés de fiente humaine et de toute sorte de déchets, car il n’y avait ni cabinets ni décharge pour les ordures. »

Au sort des hommes voués à l’épuisement, à la violence, à la boisson, aux accidents et aux maladies pernicieuses il faut ajouter celui des femmes qui pour survivre, libres ou détenues, n’avaient d’autre issue que de se livrer à la débauche et d’y contraindre leurs propres filles dès leur jeune âge.

Lors de sa visite de la prison d’Alexandrovsk, il note le peu de soins apportés à la nourriture des prisonniers, l’absence totale d’hygiène, la promiscuité et ses conséquences à quoi s’ajoute l’absence totale du moindre élément de confort :

« Le forçat rentre des travaux qu’il effectue le plus souvent par mauvais temps, les vêtements transpercés et les souliers pleins de boue ; il n’a pas où se sécher ; il suspend une partie de ses habits près de son bas-flanc, et l’autre, encore mouillée, il l’étend sous lui en guise de literie… »

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Il n’y a guère que la nature pour offrir quelque réconfort et si le mélèze partout domine, il demeure néanmoins quelques lieux privilégiés comme la vallée de l’Arkaï pour retenir l’attention du narrateur:

« Outre la beauté de sa disposition, elle est si riche en couleurs, que je ne vois pas trop comment éviter la comparaison usée du tapis bariolé et du kaléidoscope. Voici une verdure épaisse, gorgée de sucs, avec ses bardanes géantes toutes mouillées encore d’une pluie récente ; juste à côté, sur un petit espace qui ne fait guère plus de trois sajènes (six mètres) verdoient un peu de seigle, puis un carré d’orge, puis encore des bardanes, derrière une minuscule pièce d’avoine, puis un carré de pommes de terre, deux tournesols malingres à la tête pendante, puis un triangle de chanvre vert foncé, ici et là se redressent fièrement les candélabres de quelques ombellifères ; toute cette mosaïque est parsemée de petites touches roses, pourpre et vermillon posées par les pavots. »

A Douï, Tchékhov visite la colonie agricole de Sakhaline ; c’est à peine si la prison doit lui envier quelque chose ! Les dortoirs sont occupés par des forçats dont certains accompagnés de leur femme et de leurs enfants. Il les décrit tour à tour, tous sont logés à la même enseigne ; dans l’un d’eux : « un surveillant, un sous officier, sa femme âgée de dix-huit ans, et leur fille ; un forçat et son épouse — de condition libre ; un colon forcé ; un forçat, etc. A ces locaux dignes des Barbares, à ces conditions de vie telles que des jeunes filles de quinze et seize ans sont contraintes de dormir côte à côte avec des forçats, le lecteur peut juger du manque de respect, du mépris avec lesquels sont traités ici ces femmes et ces enfants qui sont pourtant venus volontairement, comme on tient peu à ces êtres, et comme on est loin de toute idée de colonisation agricole. »

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Les détenus s’ouvrent à lui, racontent leurs crimes et leurs misères ; beaucoup d’assassins récidivistes, de voleurs impénitents et de falsificateurs. Ce peuple de déchus n’a plus rien à attendre sinon le pire qui consiste à recevoir les verges, le fouet ou à être envoyé aux mines. Et c’est chaque jour trois à quatre cents forçats qui sont désignés pour extraire de la couche carbonifère un mauvais charbon. Quant à ceux qu’on envoie aux travaux routiers dans le froid glacial ou les tempêtes de neige, leur sort ne vaut guère mieux. Mais le pire ne réside pas dans la dureté des travaux miniers où tout se fait à bras d’homme y compris le voiturage des wagonnets qu’il faut pousser et tirer sur des pentes impossibles, il tient « à l’ambiance, la bêtise et la malhonnêteté des gradés inférieurs, qui font qu’à chaque pas les détenus ont à souffrir l’arrogance, l’injustice et le caprice. »

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Travaux routiers

Valent-ils mieux que les cafards et les punaises qui sont l’un des fléau de Sakhaline ?  « Les murs et le plafond étaient recouverts d’une sorte de crêpe de deuil qui ondulait comme poussée par la brise ; quelques points isolés qui allaient et venaient en hâte et sans ordre, permettaient de deviner de quoi était faite cette masse pullulante et moirée. On entendait des bruissements, des chuchotements à moitié étouffés, à croire que cafards et punaises tenaient quelque hâtif conciliabule avant de se mettre en chemin. »

Il semble, dans cet enfer, que seuls les Ghiliak aient été de nature à apporter quelque note de gaîté. Tchékhov s’attache à les décrire, note leur sociabilité, il observe que « leur expression ne trahit aucunement le sauvage ; elle est toujours réfléchie, humble, naïvement attentive ; tantôt elle s’éclaire d’un sourire large et béat, tantôt elle devient pensive et douloureuse comme celle d’une veuve. » Ils se sont adaptés au climat rude de l’île et ont en conséquence construit leurs iourtes (d’été et d’hiver) et façonné leurs vêtements. Et le narrateur d’ajouter que les Ghiliak, contrairement aux détenus, « n’ont rien de belliqueux, qu’ils répugnent aux querelles et aux bagarres et s’accommodent pacifiquement de leurs voisins. »

Contrairement au nord et au centre de Sakhaline, le sud de l’île paraît plus hospitalier :

« Les colonies du Sud ont des particularités qui ne sauraient échapper à quiconque arrive du Nord. En premier lieu, il y a moins de misère. (…) Les habitants paraissent plus jeunes, plus sains, plus vigoureux (…) On en trouve qui, à vingt ans ou vingt-cinq ans, ont déjà purgé leur peine et occupent les lots qu’on leur a assignés. »

Curieusement, et cela n’échappe pas au médecin qu’est Tchékhov, cette partie de l’île est marquée par la fréquence des empoisonnements à l’aconit (Aconitum napellus).

Il s’attarde, en véritable anthropologue, à nous décrire les aborigènes du Sud que sont les Aïno et s’interroge sur leur probable disparition du fait des guerres, de la stérilité des femmes et surtout des maladies que sont le scorbut, la syphilis et la variole. Comme les Ghiliak, les Aïno sont doux et ne supportent pas la violence ; en quoi ils ne furent guère difficiles à soumettre !

C’est dans le sud de l’île que se sont établis le plus souvent les « propriétaires forçats » :

« Lorsqu’il a fini son temps, le condamné est libéré des travaux forcés et passe dans la catégorie des colons relégués. Ce qui se fait sans délai.(…) Après dix années de résidence à titre de colons forcés, les relégués bénéficient du statut de paysan, condition nouvelle qui leur apporte des droits importants. »

Tchékhov évoque la vie des villages et de leurs autorités, puis il se penche, au chapitre suivant, sur la question féminine.

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Alionuska, Victor VASNETSOV 1881

La plupart des femmes sont venues rejoindre leurs époux ou un membre de leur famille. Le narrateur nous prévient : « Ce sont pour la plupart des victimes de l’amour ou du despotisme familial. » Compte tenu de la prédominance de la population masculine de l’île, on imagine le sort réservé aux femmes qu’on prostitue, qu’on vend, qu’on loue, qu’on prête… Quand un convoi de prisonnières arrive sur l’île, les plus jeunes et les plus belles sont filtrées pour être affectées comme domestiques chez les fonctionnaires ou leur servir de compagnes :

« La prison s’est totalement désistée des forçates en faveur de la colonie. Lorsqu’on les emmène à Sakhaline, on ne songe ni à leur châtiment ni à leur amendement, mais à leur aptitude à engendrer des enfants et à tenir une ferme.(…) On voit quelquefois arriver au bagne une vieille femme et sa fille déjà adulte ; elles entrent toutes deux en concubinage chez des colons et se mettent à accoucher à qui mieux mieux. »

Dans le dernier tiers de sa relation, Tchékhov se livre à une étude démographique, sociologique et économique de l’île dont la principale ressource est consacrée à l’activité de la pêche quand la saison s’y prête, c’est-à-dire très peu de jours dans l’année. Le reste du temps, il faut faire avec les très maigres ressources locales, insuffisantes à nourrir la population laquelle doit affronter comme elle le peut la famine qui frappe en priorité le jeune âge :

« Les enfants de Sakhaline sont pâles, maigres, inertes : ils sont vêtus de guenilles et toujours affamés. Comme le lecteur le verra par la suite, ils meurent presque exclusivement de maladies du tube digestif. Une vie de famine, une nourriture qui consiste, parfois durant des mois entiers, de rutabagas et rien d’autre ou, dans les foyers plus aisés de poisson salé, les basses températures et l’humidité soumettant la plupart du temps l’organisme des enfants à une mort lente, par  épuisement, par dégénérescence progressive de tous les tissus… »

Les prisonniers connaissent aussi la faim et le pain qu’on leur donne est abominable : « Quand on le rompait, on voyait de fines gouttelettes d’eau étinceler au soleil, il vous collait aux doigts, se présentait comme une masse sale, gluante qu’il était impossible de prendre en main sans dégoût. » Aussi quelques-uns tentent-ils l’évasion avec l’aide des Ghiliak qui les font traverser en canots ou, lorsque la Manche de Tartarie est prise par les glaces. Mais on ne s’échappe pas de Sakhaline sinon pour être déchiqueté par les ours ou mourir de froid dans les marais de l’impénétrable taïga ; c’est pourquoi, le plus grand nombre des évadés reviennent toujours aux prisons, préférant encore à l’enfer du froid sibérien celui des châtiments corporels qui les attend.

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Taïga de Sakhaline

L’ouvrage s’achève sur l’hôpital d’Alexandrovsk et ce qu’on y trouve… C’est l’œil du médecin et la plume de l’écrivain qui parlent, et certains détails sont bien de nature à évoquer au lecteur ce que découvrira quarante ans plus tard en visitant l’URSS, un autre médecin écrivain, Louis Ferdinand CELINE…

La misère russe, la misère noire, dostoïevskienne, Tchékhov comme Céline savaient de quoi ils parlaient pour l’avoir tous deux approchée de près...

« Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le temps passe… cela suffit à tout…

Il n’échappe rien au temps… que quelques petits échos… de plus en plus sourds… de plus en plus rares… Quelle importance ? » ( LF Céline, Bagatelles pour un Massacre).

 

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