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05/05/2016

IN MEMORIAM NEIGE

 

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Tu es partie dimanche 24 avril à 22 heures…

A pas feutrés, je suis allé te voir à minuit une dernière fois… J’ai poussé la porte 9165 de la chambre où tu reposais tout au bout d’un couloir désert au dernier étage du CHU Dupuytren. Je savais bien que la Mort rodait alentour, qu’elle musardait en quête d’autres proies ; mais je n’avais pas rendez-vous avec elle, non, c’est ta mort à toi que je venais saluer, ton « Petit Voleur » comme disais Thérèse, la petite sœur.

Et ton « petit voleur » est venu te prendre discrètement, peu de temps après mon départ.

Il n’y avait rien à dire, Le Seigneur qui, t’ emporta cette nuit là sous son aile, savait ce qu’il faisait…


 

Tu reposais dans la pénombre sur ton lit de douleur, le drap tiré sous le menton de ton pauvre visage déformé par le mal qui, deux années durant, ne t’avait guère accordé de répit. Toi, naguère si belle, au profil parfait de l’ ange, aux yeux si tendres qui savaient quelquefois se montrer terribles quand se réveillait en ton for la lionne que tu étais, toi à la bouche rieuse et au timbre clair apte à rebondir même dans le malheur, toi… Mais était-ce toi ? Non, ce vêtement de peau parcheminé par la chimiothérapie, cette enveloppe jaunie, cette coquille terne bourrée de morphine et de cortisone, ce n’était plus toi… Tout entièrement, tu t’étais cachée dedans, toujours la même, éternelle beauté sans taches. Ah ! il fallait tirer la lettre de l’enveloppe et casser la coquille pour libérer l’oiseau ! Et l’oiseau allait s’envoler, je le savais.


Je sentais qu’il ne nous laisserait que peut de temps pour t’avoir là, encore mortelle, près de nous… Dans l’attente de quoi ? D’un miracle ? Non, le miracle était que tu partes enfin délivrée de ce corps de misère, que tu prennes la porte pour t’en aller « là où le vent n’a plus de feuilles mortes à râteler… ». Et tu t’en es allée, doucement à l’entrée de la nuit, portée par les ailes du vent pour ce pays de liberté où nous nous rendrons tous un jour, nous qui sommes encore dans ce pays de contrainte où nous subissons la dure loi de la nécessité. Te voilà libre maintenant et tu voles, tu penses « chat » et le chat vient, le chat Théophile, ou peut-être Justin, Adélaïde ou bien Achille… tu penses « arbre » et l’arbre surgit devant toi, le beau, le vieux, ton gros tilleul de Saint Joseph dont l’ombre bienfaisante couvrait, l’été, la moitié de la cour… Tout ce que tu penses t’est accordé et d’avantage encore que nous ignorons, parce qu’à présent tu sais et que nous ne savons pas, nous qui demeurons… à peine pouvons-nous supposer.

Je veux croire que tu te promènes toujours dans ta maison, que tu veilles sur les cinq chats qui l’habitent encore, avant que je ne les emmène dans la mienne, promesse que je t’ai faite et que je tiendrai ; ils compléteront mon troupeau déjà conséquent…

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JUSTIN

Je n’ai pas voulu croire que tu t’en irais au mitan de l’âge ; peut-être parce que tout s’était mis en place pour que tu restes et achèves ce que tu avais entrepris. Signes trompeurs sans doute et pourtant ô combien prometteurs ! A l’orée de la grande forêt des Prieurés Bagnolet, où je t’avais trouvé une location qui convenait à ton travail, la maison de bois sait que tu ne viendras plus… quelques uns de tes chats rôdent alentour… Catherine et Yves les ont adoptés, qui veillaient sur toi au CHU Estaing.

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JOSEPHINE

A Moulins, tes employeurs qui savaient combien tu tenais à ce poste t’ont attendu deux ans durant, ils t’attendraient encore si tu n’étais partie…

Fidèles parmi les fidèles ils t’ont raccompagné chez toi à la petite église de La Jonchère Saint Maurice où sous la voûte, ce jeudi 28 avril, j’ai souhaité, en nous voyant réunis autour de ta bière, que la neige tombe soudainement sur nous à gros flocons blancs comme le plumail des anges, pour faire germer dans nos cœurs des graines d’immortelles, de pensées et de myosotis pour qu’on ne t’oublie pas.

 



Des myosotis d’ailleurs, il y en a plein la cour de ta maison, là où j’avais, les uns après les autres enterré dix-huit de tes chats qui t’avaient précédé dans la tombe à compter du jour de ta redoutable leucémie. Il est des mystères qui pour des yeux éclairés n’en sont pas.

A présent, ta maison, l’ancien pensionnat Saint Joseph où nous connûmes nos joies et nos peines, quand je m’en approche et retrouve tes aires familières, me fend le cœur… C’est un sanctuaire où tout parle de toi. Elle attend que vienne le jour où tout disparaîtra pour renaître à nouveau comme le phénix, purifié, de ses cendres.

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C’est alors, passé au crible de l’épreuve comme il te fut donné à toi, Neige, de le vivre, que nous saurons enfin pourquoi, il fallait en passer par là…

 


« Pour voir le monde avec des yeux neufs, il faut avoir perdu ses yeux anciens à force de pleurer… » (Meyrink, Le Visage vert)

 

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VICTOR

 

 Toi qui es dans la lumière, puisses-tu éclairer notre chemin, à nous qui sommes encore dans les ténèbres.

 

« … Bientôt je l’entendrai cette douce harmonie

Bientôt dans le beau ciel, je vais aller te voir

Toi qui vint me sourire au matin de ma vie

Viens me sourire encore… Mère… voici le soir !...

Je ne crains plus l’éclat de ta gloire suprême

Avec toi j’ai souffert et je veux maintenant

Chanter sur tes genoux, Marie, pourquoi je t’aime

Et redire à jamais que je suis ton enfant !...

(Thérèse de Lisieux : Pourquoi je t’aime, ô Marie)

 

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LUCETTE

 

 

Et qui d’autre, mieux que Louis Cattiaux, le sage, saura réchauffer nos cœurs ?

 

  • « L’épreuve dénude la vérité et la fait resplendir pleinement. » (I/27’)
  • « La nature donne des leçons, elle n’en reçoit pas. »(I/47)
  • « La science des hommes est un fumier recouvert de clinquant. La science de Dieu est un or recouvert de boue. »(II/6)
  • « L’aiguillon de la mort est là pour obliger les hommes à rechercher le pourquoi de toutes choses et d’eux-mêmes. »(II/13)
  • « L’extrême humiliation de la mort est l’entrée obligatoire à la splendeur de la vie céleste, car la séparation terrestre est le commencement du ciel manifesté. »(II/76’)
  • « Quand nous serons préparés à suivre la mort sans nous retourner, nous pourrons jouer avec le monde sans crainte de mourir. »(III/86’)
  • « Quand nous mourrons, nous nous réveillerons en Dieu et nous nous souviendrons de notre vie comme d’un rêve absurde. »(IV/43)
  • « Toutes les habitudes mènent à la mort. Le ronronnement et l’assoupissement des cloîtres sont autant à craindre que les tentations du monde. »(IV/45)
  • « Dieu vit et attend dans chacun de nous. Il suffit de mourir au monde et à soi-même pour l’entendre et pour le voir aussitôt. »(IV/80)
  • « Celui qui voit et aime Dieu à travers toutes les apparences du monde, est seul à ne pas s’étonner et à ne pas souffrir quand tout s’évanouit. »(IV/83)
  • « C’est dans le malheur et au moment de la mort que l’homme révèle ce qu’il porte en lui. »(V/25)
  • « Plus on appartient à l’Etre, plus le monde devient irréel. Plus on se donne au monde, plus Dieu semble inexistant. »(V/45)
  • « User du monde comme d’un prêt consenti par Dieu, et l’en remercier en toute circonstance : voilà l’intelligence. »(V/61)
  • « Ceux qui disputent au sujet de Dieu ne sont pas en lui. »(V/86’)
  • « La mort est un phénomène qu’il faut étudier longtemps avant de pouvoir le dominer réellement par la puissance du Dieu vivant incarné en nous. »(VII/29)
  • « Tes leçons sont dures, Seigneur, et beaucoup ne les comprennent pas, mais pour tes enfants, c’est un enrichissement sans fin. Ô bon Seigneur, enseigne-nous doucement et avec patience, car ce monde est mauvais et la douleur l’habite. »(XXXV/19)

 

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LE CHRIST D'AGONGES

 


 

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23/03/2012

TCHEKHOV A SAKHALINE

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Qu’on imagine à 9000 kilomètres de Moscou, au large de la Sibérie, une île tout en longueur battue par la pluie et par les vents, au climat hostile connaissant des écarts annuels de température de plus de 60°, aux épais brouillards, au relief parfois difficile surtout dans sa partie sud, aux sols ingrats tapissés de marécages ou couverts par l’impénétrable taïga et on aura une idée de ce que découvrit Anton TCHEKHOV lorsqu’il débarqua à Sakhaline le 5 juillet 1890.

A ces hostilités naturelles il faut ajouter la colonie pénitentiaire peuplée de criminels de droits commun des deux sexes et de détenus politiques que les Russes y déportèrent dès 1857, assurés qu’ils étaient de ne plus les voir paraître sur le continent.

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Le récit de Tchékhov est passionnant ; à ses talents de médecin, il ajoute ceux d’ethnologue et de géographe confirmés auquel rien ne doit échapper des spécificités de l’île qu’il a choisi d’étudier. A trente ans, c’est un homme dans la force de l’âge qui se lance dans l’aventure. Il le faut ! parce que la traversée de l’immense Sibérie, partie en train partie en bateau, en voiture et à pied, équivaut à un véritable parcours du combattant. Quoique malade, il lui faut affronter le froid atroce qui sévit nuit et jour auquel s’ajoutent les intempéries qui le pénètrent jusqu’aux os et, aux premiers rayons de soleil l’agressivité des bataillons de moustiques assoiffés de sang. Les accidents de voiture ne sont pas rares sur le parcours et le franchissement des coupures naturelles s’avère, le plus souvent, problématique.

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Taïga sibérienne

Parvenu à Nikolaïevsk, à l’embouchure du fleuve Amour, il ne lui reste plus qu’à passer la Manche de Tartarie pour poser enfin le pied sur l’île du Diable ! Dès lors plus rien ne va échapper à l’observateur sagace qu’est notre aventurier. Tout est prétexte à, descriptions, analyses et exposés scrupuleux du milieu qu’il découvre. Le lecteur marche dans ses pas et mesure à quelles extrémités de misère et d’infamie en est arrivée la population, tant locale qu’allogène, de Sakhaline…

Ce sont les Japonais les premiers qui explorèrent l’île au XVIIe siècle ; puis vint le tour des Russes. D’un commun accord, les deux empires se partagèrent le territoire pour moitié, le sud revenant au Japon jusqu’à ce que ce dernier, en 1875,  propose à la Russie d’échanger sa part contre les Kouriles. Dès lors, elle devenait seul propriétaire de ce morceau déshérité de terre insulaire de 1000 kilomètres de long sur une largeur variant de 6 à 160 kilomètre au gré de la latitude.

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Tchékhov débarque à Sakhaline en été ; il lui faut donc franchir la passe sur le Baïkal qui, comme il l’écrit, « est  tenu de toucher Sakhaline plusieurs fois par été, au Poste d’Alexandrovsk et à celui de Korsakovsk, au sud… » Le reste de l’année, la Manche prise par les glaces transformant l’île en archipel, les plus téméraires où les insensés peuvent toujours tenter de la traverser à pied…

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Détroit de Tartarie

Sakhaline, que borde sur sa côte orientale la mer d’Okhotsk, est grande comme deux fois la Grèce ou si l’on préfère, une fois et demie le Danemark.

Dès qu’il arrive à Alexandrovsk, Tchékhov est frappé de la pauvreté de la nature : « … ce ne sont que souches carbonisées ou troncs de mélèzes desséchés par le vent et les incendies, dressés comme des aiguilles de porc-épic. (…) Pas un pin, pas un chêne, pas un érable — rien que des mélèzes étiques, pitoyables, comme rongés qui, loin de faire, comme en Russie, l’ornement des forêts et des parcs, dénoncent un sol palustre, misérable et un climat rigoureux. » Quant aux maisons, elles sont tout bonnement à l’image du reste, pauvres et bâties de bois. L’auteur s’y attardera quand il visitera les isbas des « relégués » ou les iourtes des Giliakhs et des Aïnos, les naturels du lieu.

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Aïnou

Le Commandant et le Gouverneur de l’île le reçoivent avec d’autant plus d’aménité qu’ils pensent que leur hôte a été détaché sur place par une société savante ou un journal. Il n’en est rien, c’est de son propre chef que Tchékhov est venu passer trois mois à Sakhaline. Il reçoit néanmoins l’autorisation de se rendre où bon lui semblera  et de rencontrer qui il voudra hormis les détenus politiques.

Fort de ces autorisations, il commence par établir méthodiquement, sur des fiches imprimées à cet effet, un recensement de la population des colonies qu’il visite. Tâche ingrate et fastidieuse mais ô combien précieuse ! Les fiches, qui possèdent douze entrées, font apparaître (outre les renseignements coutumiers tels que le nom, l’âge, le sexe, l’adresse) la qualité des recensés (on sait s’il s’agit de forçats, de relégués, de paysans proscrits ou de citoyens libres), leur religion, leur niveau d’instruction et s’ils reçoivent ou non des subsides de l’état.

Il se déplace d’isba en isba et il constate trop souvent que rien ne lui parle « de soin ménager, de confort, de solidité du foyer. La plupart du temps, je trouve le propriétaire seul, célibataire rongé d’ennui, qui semble paralysé par son oisiveté forcée et par la lassitude. (…) Le poêle est éteint, en fait de vaisselle, il n’y a qu’une marmite et une bouteille bouchée avec du papier. »

Il commence par explorer le centre de l’île autour de la Douïka, vallée à l’origine inexploitable que le travail de galérien des forçats a permis de mettre quelque peu en valeur, mais à quel prix ! « Ajoutez à cette somme de labeur et de lutte où l’on vit des hommes travailler dans l’eau jusqu’à la ceinture, les gelées, les pluies glaciales, le mal du pays, les humiliations, les verges, des tableaux terribles viendront envahir votre imagination. »

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Ferrage des prisonniers

En poursuivant le récit de Tchékhov, on mesure la misère des détenus et leur condition de vie désastreuse: 

« Tous les travaux de construction et l’essouchement furent effectués par les forçats. Jusqu’en 1888, date où fut édifiée l’actuelle prison, ils vivaient dans des huttes dites « iourtes ». C’étaient des cabanes en rondins enterrés à une profondeur de deux archines à deux archines et demie (un mètre quarante à un mètre soixante-quinze) avec des toits de terre battue à double pente. Les fenêtres étaient petites, étroites, à ras du sol, il y faisait noir surtout l’hiver, lorsque les iourtes étaient recouvertes de neige. L’eau du sous-sol montait parfois jusqu’au niveau du plancher, le toit de terre et les murs poreux à demi pourris ruisselaient constamment, de sorte qu’il régnait dans ces caves une humidité terrifiante. Les hommes dormaient sans quitter leur pelisse. Autour de ces masures le sol et l’eau du puits étaient constamment souillés de fiente humaine et de toute sorte de déchets, car il n’y avait ni cabinets ni décharge pour les ordures. »

Au sort des hommes voués à l’épuisement, à la violence, à la boisson, aux accidents et aux maladies pernicieuses il faut ajouter celui des femmes qui pour survivre, libres ou détenues, n’avaient d’autre issue que de se livrer à la débauche et d’y contraindre leurs propres filles dès leur jeune âge.

Lors de sa visite de la prison d’Alexandrovsk, il note le peu de soins apportés à la nourriture des prisonniers, l’absence totale d’hygiène, la promiscuité et ses conséquences à quoi s’ajoute l’absence totale du moindre élément de confort :

« Le forçat rentre des travaux qu’il effectue le plus souvent par mauvais temps, les vêtements transpercés et les souliers pleins de boue ; il n’a pas où se sécher ; il suspend une partie de ses habits près de son bas-flanc, et l’autre, encore mouillée, il l’étend sous lui en guise de literie… »

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Il n’y a guère que la nature pour offrir quelque réconfort et si le mélèze partout domine, il demeure néanmoins quelques lieux privilégiés comme la vallée de l’Arkaï pour retenir l’attention du narrateur:

« Outre la beauté de sa disposition, elle est si riche en couleurs, que je ne vois pas trop comment éviter la comparaison usée du tapis bariolé et du kaléidoscope. Voici une verdure épaisse, gorgée de sucs, avec ses bardanes géantes toutes mouillées encore d’une pluie récente ; juste à côté, sur un petit espace qui ne fait guère plus de trois sajènes (six mètres) verdoient un peu de seigle, puis un carré d’orge, puis encore des bardanes, derrière une minuscule pièce d’avoine, puis un carré de pommes de terre, deux tournesols malingres à la tête pendante, puis un triangle de chanvre vert foncé, ici et là se redressent fièrement les candélabres de quelques ombellifères ; toute cette mosaïque est parsemée de petites touches roses, pourpre et vermillon posées par les pavots. »

A Douï, Tchékhov visite la colonie agricole de Sakhaline ; c’est à peine si la prison doit lui envier quelque chose ! Les dortoirs sont occupés par des forçats dont certains accompagnés de leur femme et de leurs enfants. Il les décrit tour à tour, tous sont logés à la même enseigne ; dans l’un d’eux : « un surveillant, un sous officier, sa femme âgée de dix-huit ans, et leur fille ; un forçat et son épouse — de condition libre ; un colon forcé ; un forçat, etc. A ces locaux dignes des Barbares, à ces conditions de vie telles que des jeunes filles de quinze et seize ans sont contraintes de dormir côte à côte avec des forçats, le lecteur peut juger du manque de respect, du mépris avec lesquels sont traités ici ces femmes et ces enfants qui sont pourtant venus volontairement, comme on tient peu à ces êtres, et comme on est loin de toute idée de colonisation agricole. »

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Les détenus s’ouvrent à lui, racontent leurs crimes et leurs misères ; beaucoup d’assassins récidivistes, de voleurs impénitents et de falsificateurs. Ce peuple de déchus n’a plus rien à attendre sinon le pire qui consiste à recevoir les verges, le fouet ou à être envoyé aux mines. Et c’est chaque jour trois à quatre cents forçats qui sont désignés pour extraire de la couche carbonifère un mauvais charbon. Quant à ceux qu’on envoie aux travaux routiers dans le froid glacial ou les tempêtes de neige, leur sort ne vaut guère mieux. Mais le pire ne réside pas dans la dureté des travaux miniers où tout se fait à bras d’homme y compris le voiturage des wagonnets qu’il faut pousser et tirer sur des pentes impossibles, il tient « à l’ambiance, la bêtise et la malhonnêteté des gradés inférieurs, qui font qu’à chaque pas les détenus ont à souffrir l’arrogance, l’injustice et le caprice. »

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Travaux routiers

Valent-ils mieux que les cafards et les punaises qui sont l’un des fléau de Sakhaline ?  « Les murs et le plafond étaient recouverts d’une sorte de crêpe de deuil qui ondulait comme poussée par la brise ; quelques points isolés qui allaient et venaient en hâte et sans ordre, permettaient de deviner de quoi était faite cette masse pullulante et moirée. On entendait des bruissements, des chuchotements à moitié étouffés, à croire que cafards et punaises tenaient quelque hâtif conciliabule avant de se mettre en chemin. »

Il semble, dans cet enfer, que seuls les Ghiliak aient été de nature à apporter quelque note de gaîté. Tchékhov s’attache à les décrire, note leur sociabilité, il observe que « leur expression ne trahit aucunement le sauvage ; elle est toujours réfléchie, humble, naïvement attentive ; tantôt elle s’éclaire d’un sourire large et béat, tantôt elle devient pensive et douloureuse comme celle d’une veuve. » Ils se sont adaptés au climat rude de l’île et ont en conséquence construit leurs iourtes (d’été et d’hiver) et façonné leurs vêtements. Et le narrateur d’ajouter que les Ghiliak, contrairement aux détenus, « n’ont rien de belliqueux, qu’ils répugnent aux querelles et aux bagarres et s’accommodent pacifiquement de leurs voisins. »

Contrairement au nord et au centre de Sakhaline, le sud de l’île paraît plus hospitalier :

« Les colonies du Sud ont des particularités qui ne sauraient échapper à quiconque arrive du Nord. En premier lieu, il y a moins de misère. (…) Les habitants paraissent plus jeunes, plus sains, plus vigoureux (…) On en trouve qui, à vingt ans ou vingt-cinq ans, ont déjà purgé leur peine et occupent les lots qu’on leur a assignés. »

Curieusement, et cela n’échappe pas au médecin qu’est Tchékhov, cette partie de l’île est marquée par la fréquence des empoisonnements à l’aconit (Aconitum napellus).

Il s’attarde, en véritable anthropologue, à nous décrire les aborigènes du Sud que sont les Aïno et s’interroge sur leur probable disparition du fait des guerres, de la stérilité des femmes et surtout des maladies que sont le scorbut, la syphilis et la variole. Comme les Ghiliak, les Aïno sont doux et ne supportent pas la violence ; en quoi ils ne furent guère difficiles à soumettre !

C’est dans le sud de l’île que se sont établis le plus souvent les « propriétaires forçats » :

« Lorsqu’il a fini son temps, le condamné est libéré des travaux forcés et passe dans la catégorie des colons relégués. Ce qui se fait sans délai.(…) Après dix années de résidence à titre de colons forcés, les relégués bénéficient du statut de paysan, condition nouvelle qui leur apporte des droits importants. »

Tchékhov évoque la vie des villages et de leurs autorités, puis il se penche, au chapitre suivant, sur la question féminine.

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Alionuska, Victor VASNETSOV 1881

La plupart des femmes sont venues rejoindre leurs époux ou un membre de leur famille. Le narrateur nous prévient : « Ce sont pour la plupart des victimes de l’amour ou du despotisme familial. » Compte tenu de la prédominance de la population masculine de l’île, on imagine le sort réservé aux femmes qu’on prostitue, qu’on vend, qu’on loue, qu’on prête… Quand un convoi de prisonnières arrive sur l’île, les plus jeunes et les plus belles sont filtrées pour être affectées comme domestiques chez les fonctionnaires ou leur servir de compagnes :

« La prison s’est totalement désistée des forçates en faveur de la colonie. Lorsqu’on les emmène à Sakhaline, on ne songe ni à leur châtiment ni à leur amendement, mais à leur aptitude à engendrer des enfants et à tenir une ferme.(…) On voit quelquefois arriver au bagne une vieille femme et sa fille déjà adulte ; elles entrent toutes deux en concubinage chez des colons et se mettent à accoucher à qui mieux mieux. »

Dans le dernier tiers de sa relation, Tchékhov se livre à une étude démographique, sociologique et économique de l’île dont la principale ressource est consacrée à l’activité de la pêche quand la saison s’y prête, c’est-à-dire très peu de jours dans l’année. Le reste du temps, il faut faire avec les très maigres ressources locales, insuffisantes à nourrir la population laquelle doit affronter comme elle le peut la famine qui frappe en priorité le jeune âge :

« Les enfants de Sakhaline sont pâles, maigres, inertes : ils sont vêtus de guenilles et toujours affamés. Comme le lecteur le verra par la suite, ils meurent presque exclusivement de maladies du tube digestif. Une vie de famine, une nourriture qui consiste, parfois durant des mois entiers, de rutabagas et rien d’autre ou, dans les foyers plus aisés de poisson salé, les basses températures et l’humidité soumettant la plupart du temps l’organisme des enfants à une mort lente, par  épuisement, par dégénérescence progressive de tous les tissus… »

Les prisonniers connaissent aussi la faim et le pain qu’on leur donne est abominable : « Quand on le rompait, on voyait de fines gouttelettes d’eau étinceler au soleil, il vous collait aux doigts, se présentait comme une masse sale, gluante qu’il était impossible de prendre en main sans dégoût. » Aussi quelques-uns tentent-ils l’évasion avec l’aide des Ghiliak qui les font traverser en canots ou, lorsque la Manche de Tartarie est prise par les glaces. Mais on ne s’échappe pas de Sakhaline sinon pour être déchiqueté par les ours ou mourir de froid dans les marais de l’impénétrable taïga ; c’est pourquoi, le plus grand nombre des évadés reviennent toujours aux prisons, préférant encore à l’enfer du froid sibérien celui des châtiments corporels qui les attend.

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Taïga de Sakhaline

L’ouvrage s’achève sur l’hôpital d’Alexandrovsk et ce qu’on y trouve… C’est l’œil du médecin et la plume de l’écrivain qui parlent, et certains détails sont bien de nature à évoquer au lecteur ce que découvrira quarante ans plus tard en visitant l’URSS, un autre médecin écrivain, Louis Ferdinand CELINE…

La misère russe, la misère noire, dostoïevskienne, Tchékhov comme Céline savaient de quoi ils parlaient pour l’avoir tous deux approchée de près...

« Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le temps passe… cela suffit à tout…

Il n’échappe rien au temps… que quelques petits échos… de plus en plus sourds… de plus en plus rares… Quelle importance ? » ( LF Céline, Bagatelles pour un Massacre).

 

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04/12/2010

LA BETE QUI MANGEAIT LE MONDE

 

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La Bête du Gévaudan, à l’évoquer par ce temps de neige, on s’attendrait à la voir débouler d’un bois bourru ou d’une ravine, cavaler dans une combe semée de gros rochers, sauter  l’enclos d’une métairie perdue dans les brandes, engouler, au seuil de la porte l’ imprudente jouvencelle et l’emporter sans autre forme de procès sous le couvert. On l’imagine, à l’abri de quelque fourré, n’en dévorer à son aise  que les morceaux de choix…

On devait raconter ces choses terribles en tremblant, à la faveur des longues veillées d’hiver au cœur de l’Auvergne, du Berry, du Languedoc ou du Poitou, terres à loups. Et on devait le faire avec d’autant plus de conviction qu’on avait en tête la grande calamité qui ravagea le Gévaudan, le Velay, partie du Vivarais, de la Haute Auvergne et même du Rouergue, entre 1764 et 1767. On n’en savait guère plus alors que ce qu’on avait appris des vieux sur ce mystère car ç’en était un ; Henri Pourrat qui, au talent du conteur ajoutait celui de sa plume le rapporte mieux que quiconque, qui commence ainsi son livre :

« La Bête du Gévaudan, c’est un secret ; et un secret qu’il serait inutile de dire à ceux qui ne sont pas de la montagne ; ils ne mordraient pas à de telles histoires, ils ne les accueilleraient même pas… »

Cependant il faut bien y mordre, n’est-ce pas, qu’on soit de la montagne ou pas, puisque ces horreurs ont eu lieu au cœur même du pays, sur les hautes terres de la Margeride qui font aujourd’hui le nord du département de la Lozère, un pays fort, qui ne peut laisser indifférent le voyageur qui le traverse ou s’y attarde.

 

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Gorges entre DESGES et VENTEUGES

Alors, pour ceux qui ne la sauraient pas, voici résumée la terrible histoire, et dans son contexte bien particulier, car elles furent difficiles ces années qui suivirent l’éprouvante Guerre de sept ans et l’errance de sa soldatesque démobilisée…

Nous sommes en 1764, le Gévaudan est une rude et misérable province ! Une pauvre terre déshéritée portant d’interminables forêts coupées de mouillères où l’on s’enfonce jusqu’à disparaître tout entier… des sagnes traîtresses autant que gloutonnes qui guettent leur proie. Peu de terres cultivables, des pacages encombrés de chaos rocheux polis par les ans derrières lesquels le pire peut se cacher; et avec cela un temps souvent exécrable: « Neufs mois d’hiver, et trois d’enfer », c’est dire !

Faut-il ajouter à ces misères de la nature les ravages qu’y fit la Bête ?

La terrible Bête, la « Dévorante », se manifeste pour la première fois dans le courant du mois de juin, au voisinage de Langogne en se jetant sur une femme qui garde son bétail… La malheureuse s’en sort déchirée mais vivante, parce que ses vaches, cornes basses, ont chargé la bête. C’est le premier témoignage qu’on aura d’elle : aspect d’un gros loup, mais aspect seulement, tête plus grosse, plus allongée… Poil roux avec une longue raie noire sur le dos…

 

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Sculpture à Marvejols

Et la voilà qui continue ses chasses dans la mouvance de la forêt de Mercoire où elle avait peut-être établi ses quartiers. Sa deuxième victime, Jeanne Boulet âgée de quatorze ans, de la paroisse de Saint Etienne de Lugdarès, n’aura pas la chance de la première ! On retrouve son cadavre en partie dévoré le 30 juin. Le 8 août c’est une autre fille, du Masméjean celle-là, commune de Puy-Laurent qui est retrouvée horriblement mutilée et partie dévorée. A compter de ce jour, le carnage persistera quasi sans jamais s’interrompre, jusqu’à son terme, le 17 juin 1767 à Desges où elle égorge Jeanne Bastide âgée de 19 ans au village de Lesbinière (rapporté par François Fabre, dans le tableau qu’il dresse à la fin de son ouvrage). De son côté Jean-Marc Moriceau note dans le sien pour cette victime la date du 18 juin. Les registres paroissiaux, les lettres et les courriers du temps dépouillés par les historiens sont éloquents. Jean-Marc Moriceau, pour les trois années de ravages, décompte 83 tués avérés; avec des pics en janvier 1765 : 10 victimes ; mars 65 : 8; avril 67 : 6. Il s’agit essentiellement de sujets de sexe féminin (54) avec une majorité d’adolescentes (15). On dénombre néanmoins 24 garçons tous âgés de moins de 16 ans. Et encore ne s’agit-il là que des victimes déclarées !

 

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Gravure extraite de l'ouvrage d'E. Mazel et P-Y Garcin

On s’émut vite, on s’en doute, dans le pays, et sitôt les premiers meurtres, on entreprit des battues encore que l’on disposât de peu de fusils, interdiction étant faite aux paysans d’en détenir. On débusqua et l’on tua des loups, des louves et des louvards mais nullement la Bête en dépit des efforts réitérés. On fit appel aux dragons de Monsieur Duhamel cantonnés dans les lieux depuis la répression des Camisards ; eux aussi levèrent quelques loups, sans plus… La Bête continuait ses ravages sans se soucier aucunement de ses poursuivants, prenant même un malin plaisir, aux relations qu’en firent quelques-uns  à les narguer ! Monseigneur de Choiseul, évêque de Mende fit paraître un mandement d’où il ressortait que la Bête n’était rien moins qu’un fléau de Dieu chargé de châtier le dérèglement des mœurs et conséquemment celui des âmes… On dit des prières, on fit des dévotions, on organisa des pèlerinages et tant et tant et plus de battues ; rien n’y fit. D’autant qu’elle en abattait des lieues ! Oh-là-là ! Et avec ça fuyante comme une anguille, se dérobant à la moindre alerte pour la voir paraître à l’opposée des traques ! A tel point qu’on s’est demandé s’il n’y avait pas une mais plusieurs Bêtes…

Sous peine de se voir déconsidérés à cause de la mise en garde de l’évêque, certains cachèrent leurs morts, en foi de quoi on ne saura probablement jamais le nombre des victimes. Devant l’échec des dragons on fait appel à des louvetiers expérimentés venus tout exprès de Normandie, les Denneval, qui s’installent à Saint-Flour le 19 février 1765 ; ils repartiront cinq mois plus tard, le 18 juillet, sans plus avoir obtenu de succès que Duhamel. D’ailleurs, les Denneval ne croient pas aux battues, pas d’avantage que n’y croit Antoine de Beauterne porte arquebuse du Roi missionné par sa Majesté qui commence à s’impatienter. Il prend en mains les opérations le 22 juin au Malzieu. Monsieur Antoine arrive avec ses équipages et les plus fins limiers du royaume ; c’est qu’il faut mettre un terme aux exactions de la Bête, et vite, il y va de la respectabilité sinon de l’honneur du pays tout entier. C’est qu’on commence à moquer le Roi par delà les frontières comme à l’intérieur… Quoi, une simple bête aussi farouche soit-elle tiendrait en échec à elle seule l’une des premières puissances de la Terre ? L’Angleterre se gausse du piètre résultat de la traque, l’occasion est trop belle de se moquer de l’ennemi héréditaire ! Il convenait par conséquent que Beauterne tuât la Bête et il la tua.

Bizarement, il la tua où on ne l’attendait guère, au bois des Chazes dans le Velay, de l’autre côté de l’Allier. Le procès verbal qu’il en dresse donne tous les détails de son exploit. Un chirurgien s’employa bien vite à naturaliser l’animal -de fait un gros loup- qu’on s’empressa de faire reconnaître par quelques rescapés de ses agressions. Et ils le reconnurent ! Enfin c’est ce qui s’est dit. Dans la foulée on tua sa louve et l’on tua sa suite également… Cela sentait le coup fourré et des langues se délièrent… Elles se délièrent d’autant plus vite que, sitôt Monsieur Antoine parti aux fins de recevoir les honneurs du Roi, une pension de mille livres et l’autorisation de porter la bête dans ses armes, le carnage reprit de plus belle !

 

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C’est Jean Couret (14 ans) et Vidal Tourneix (7ans) qui l’affrontent le 2 décembre près de la Beysseire Saint Mary, sur la pente sud du Mont Mouchet. En dépit des coups qu’ils lui portent de leurs piques la bête ne désarme pas. Ils ne doivent leur salut qu’à des hommes accourus à leurs cris ; le jeune Tourneix, quoi que grièvement blessé sans tirera. Egorgé, le petit Jean Bergougnoux, agressé le 4 mars 1766, et transporté à la maison mourra comme aussi la petite Marie Bompart, éventrée le 14 mars… Combien subirent le même sort ! Ils sont évoqués dans les ouvrages consacrés à ce mystère et notamment dans celui de l’Abbé Pourcher avec force détails…

C’est Jean Chastel, homme taciturne et craint, dit « le Masque », le sorcier, qui finalement l’abattit de ses balles bénites sur la Sagne d’Auvert , et de fait elle ne se releva pas, et sa mort, enfin mit un terme au carnage. C’était donc la Bête, bête dont il ne reste plus trace puisque rien ne fut conservée d’elle sinon le souvenir d’une créature atypique, bâtard de chienne et de loup, peut-être, ou peut-être autre chose, allez savoir ? Chastel la tua le 19 juin 1767, là où elle s’était cantonnée depuis quelques mois dans le secteur du mont Mouchet et des bois de la Ténazeyre, entre Saugues et Ruynes en Margeride. C’est d’ailleurs là qu’eurent lieu le plus grand nombre de meurtres, précisément dans le pays de Chastel, ou plutôt des Chastel, car ils étaient trois, le père et ses deux fils, Antoine et Pierre. D’Antoine le bourru, on a dit des choses et notamment qu’il vivait dans les bois en compagnie de chiens et peut-être de loup… Entre lui et le hobereau de Morangiès, le fils, on a tissé des liens, établi des rapprochements notamment sur leur violence réciproque, leur goût de la chasse et du dressage des animaux. De là à en conclure qu’il n’étaient pas étrangers à la Bête, qu’ils en étaient même, qui sait, les « inventeurs », il n’y avait qu’un pas, un pas que n’ont pas hésité à franchir Abel Chevalley et Henri Pourrat et d’autres encore, qui continuent d’abonder dans ce sens. Mais sans preuves, peut-on dire ?LBSM.jpg

La Besseyre Saint-Mary

Ce qu’on peut, sans doutes, tenir pour certain c’est que la Bête n’était pas un loup, que du loup elle n’avait que l’apparence, et encore, de loin. Tous ceux qui l’ont vue de près sont unanimes là-dessus. Tous l’ont décrite avec un poil roux, voire tacheté, hirsute, portant une raie noire sur l’échine ainsi qu’en portent les sangliers, avec la tête beaucoup plus grosse et le museau beaucoup plus allongé que celui du loup, longue queue grosse et très fournie, pattes griffues, plus courtes sur le devant, mais l’ensemble « bien levretté ». De son comportement, on a dit qu’il était plus proche de celui du chien que du loup fort craintif de nature, ce qui n’était aucunement le cas de ce monstre qui pouvait se montrer familier avec d’autres animaux et même avec des adversaires avec lesquels il lui arriva de lutter sans leur faire de mal. Elle était capable de bondir à des hauteurs remarquables et de franchir ainsi des obstacles bien supérieurs à ceux restant à la porté des loups…

Plusieurs témoignages rapportent qu’avant de se jeter sur une proie, elle rampait au sol, s’aplatissait, fouaillait de  la queue. On l’a vu se tenir debout sur ses pattes arrières et faire des simagrées, des mignardises ; on l’a même entendu rire et crier à la façon d’une hyène… Certains crurent voir sous son ventre des attaches, des liens qui pendaient, comme si « la chose » avait une seconde peau… Et pourquoi pas ?

Sait-on qu’au temps de la Guerre de sept ans, on utilisa, comme dans d’autres conflits, des chiens de guerre, dressés pour tuer et protégés d’une cuirasse faite de plusieurs épaisseurs de cuir, fermée par des attaches sous le ventre ? Se rappelle-t-on que des soldats errants traversèrent ces terres du Languedoc, du Gévaudan et de l’Auvergne, traînant derrière eux de ces animaux farouches aussi redoutables que certains hybrides d’aujourd’hui aux crocs de boucher ? Antoine le bourru adopta-t-il un ou plusieurs  de ces molosses ou l’idée lui vint-elle d’en fabriquer de semblables ? Lui ou… un autre pour ses chasses ?

Le curieux dans tout cela, et qui porte aux rapprochements, c’est que tirée à plusieurs reprises et presque à bout portant, il arriva à la Bête de s’effondrer pour aussitôt se relever comme si de rien n’était. Combien d’entre ceux et celles qu’elle attaqua lui portèrent-ils des coups de piques ? Et chaque fois, tous témoignèrent qu’en dépit de la force de leurs coups, jamais ils ne purent réussir à la percer, sauf le petit Portefaix et aussi Marie-Jeanne Vallet que Beauterne baptisa « la Pucelle du Gévaudan », c’est qu’ils l’avaient touchée tous deux au défaut de l’épaule ou près de la gorge, et par chance, car la bête se montrait habile à esquiver les coups !

 

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Auvers, sculpture de Kaeppelin

Outre ces particularités, autre chose, sa façon de tuer et ses mises en scène. Et par là on voit combien on s’éloigne du loup, car les loups, tous les spécialistes vous le diront sont craintifs de nature, un simple mouvement du bras ou des sabots qu’on fait claquer entre eux ainsi qu’en témoigne Eugène le Roy dans Jacquou le Croquant suffit à les éloigner. Les loups ne tuent que par stricte nécessité et ne s’attaquent à l’homme que s’ils sont « enragés » ou torturés par la faim. Ce qui n’était aucunement le cas de la Bête qui disposait à suffisance de moutons et autres agnelles sur son parcours de chasse, à portée de patte !

La singularité de ses carnages ? Les décapitations, suffisamment nombreuses pour en conclure qu’elle y prenait goût ! Nombre de têtes en effet furent retrouvées éloignées de leur corps d’attache, quelquefois posées sur des rochers, comme portées là à dessein. Et tranchées net, comme d’un coup de cisailles ! Dites qu’elle gueule peut faire ce genre de travail ? Il y aurait forcément des déchirures, des lambeaux de peau, des arrachements… Rien de semblable, tranchées sans bavures ! ceux qui les ont trouvées s’accordent à le dire. Et puis aussi les vêtements, quelquefois pliés ou jetés comme en tas à côté des corps. Qu’en conclure ?

 

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En 1911, le Docteur Puech pencha pour un sadique et l’explique dans sa thèse. On évoqua les lycanthropes et les particularités du nagualisme. D’aucun penchèrent pour des meneurs de loups, en l’occurrence de bâtard de loups et de chiens, d’autres pour l’introduction fortuite d’un animal exotique, en l’occurrence une hyène ou un lycaon, à cause de la robe et puis aussi des griffes… Mais ces animaux exogènes habitués aux fortes chaleurs, auraient-ils supporté longtemps la rigueur de ces hauts plateaux et leurs redoutables hivers ?

Et la culpabilité présumée des Chastel, qu’en penser ?

Ce que fut la Bête du Gévaudan, on ne le saura probablement jamais. Ce qu’on sait, c’est qu’elle continue à faire parler d’elle et qu’on en parlera longtemps, bien après que ce soient éteints les derniers feux de cheminées qui animent encore chez quelques-uns, les longues soirées d’hiver.

«  Il ne faudrait pas trop parler de tout cela. L’histoire de la Bête, faite par les paysans, doit rester une histoire à eux. Et ils la laisseront à peine deviner à ceux qui ne sont pas de la montagne. C’est un récit du pays obscur, là-haut, sous son peuple de sapins, à peine éclairé à l’entrée d’un chemin de mousse par quelque grande fleur rouge ; c’est une rhapsodie d’un temps plus nocturne encore, avec ses cavernes, ses garous, son sang, ses carnages ; c’est, venu sur un souffle d’air, le souvenir d’un ancien monde ; c’est un secret. » (Henri Pourrat).

 

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Gravure de Kaeppelin extraite du livre d'Henri Pourrat

 

 

 

Orientations bibliographiques :

Pour ceux que passionnerait le sujet, il faut consulter d’abord la somme de l’Abbé POURCHER, épuisée depuis sa dernière réédition mais qu’on peut se procurer (à des prix variant de 30 à 150 euros sur le net). Puis les ouvrages de Michel LOUIS, François FABRE et Roger OULION. Enfin et peut-être, faut-il commencer par « dévorer » l’incontournable « Histoire fidèle de la Bête » au style inégalé d’Henri POURRAT, qui vous tient en haleine jusqu’à la fin.

Tous les ouvrages suivant peuvent être trouvés assez facilement :

 

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Pascal CAZOTTES : La Bête du Gévaudan (Les 3 spirales, 2004)

Abel CHEVALLEY : La Bête du Gévaudan (Gallimard, 1936)

Guy CROUZET : Bêtes en Gévaudan (Guy Crouzet, 2010)

 

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François FABRE : La Bête du Gévaudan (De Borée 2005)

Michel LOUIS : La bête du Gévaudan (Perrin, Tempus/41, 2003)

Eric MAZEL, Pierre-Yves GARCIN : La Bête du Gévaudan à travers 250 ans d’images (Gaussen 2009)

 

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Jean-Marc MORICEAU : La Bête du Gévaudan (Larousse, 2009)

Roger OULION : La bête du Gévaudan (Editions du Roure, 2009)

Xavier PIC : La Bête qui mangeait le monde (Albin-Michel, 1976)

Henri POURRAT : Histoire fidèle de la Bête en Gévaudan (Jeanne Lafitte, 2003)

Liste non exhaustive tant les ouvrages sont nombreux sur le sujet.