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13/02/2012

13 FEVRIER 1945

 

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Du 13 au 15 février 1945, en quatre raids nocturnes, 1300 bombardiers alliés larguèrent sur Dresde, la « Venise du Nord », 3900 tonnes de bombes à fragmentation et au phosphore, équivalent à 700 000 unités. On ne saura jamais le nombre des victimes que causèrent ces terribles bombardements. Un certain nombre d’entre-elles purent être dénombrées (un peu plus de 250000) ; les autres, volatilisées par la chaleur dépassant les 1600 °, compteront au nombre des disparus.

Les causes de cette destruction massive ne sont pas claires et continuent de nourrir des débats passionnés. Ce que l’on sait, c’est qu’il n’y avait pas d’objectifs stratégiques dans la ville qui ne possédait même pas de défense anti-aérienne ; seulement des hôpitaux militaires en surcharge de blessés et un afflux considérable de réfugiés. Ceux-ci, venus de Breslau et de Silésie, poussés par les chars soviétiques, avaient porté la population de l’agglomération à près d’un million 200 000 personnes.

La quantité de bombes larguées si on la rapporte au nombre des habitants, équivalant à un engin meurtrier pour deux personnes, on ne peut pas dire que les alliés furent avares en cadeaux tombés du ciel ! Et on voit par là, combien la trique anglo-saxonne ne fait pas dans le détail ! Rien ne fut épargné du cœur de la ville, ni ses habitants —dont de nombreux enfants femmes et blessés— ni ses prestigieux monuments qui avaient pourtant défié les siècles, ni même les animaux du zoo et tous les parcs de proximité ou de la périphérie qui s’enflammèrent comme autant de torches dans cet enfer apocalyptique.

Six mois plus tard, presque jour pour jour, c’était au tour d’Hiroshima de s’incliner sous la férule de l’oncle Sam, mais quelle !

La raison du plus fort est toujours la meilleure, n’est-ce pas, et il n’a pas à s’excuser ; c’est aux autres qu’il demande de le faire. Il n’a pas, non plus à être jugé, ce sont les autres qu’il juge et sans autre forme de procès que le bon plaisir de ses intérêts. Il n’y a que les aveugles pour ne pas le voir… ou ceux qui ont oublié l’Histoire, la vraie, pas la truquée ! Craignons qu’ils n’aient l’occasion hélas, de devoir bientôt en prendre conscience…



16/12/2009

OU S'EN VA NOEL ?

Chaque année à l'approche de Noël, je pense à ce qu'écrivait, l'an mille quatre cent cinquante six, François Villon, dans le deuxième verset du Petit Testament :

« En ce temps que j'ay dit devant,

Sur le Noël, morte saison,

Que les loups se vivent de vent

Et qu'on se tient en sa maison,

Pour le frimas, près du tyson... »

 

 

Et aussi au poème de Maupassant, " Nuit de neige", que l'instituteur nous demandait d'illustrer sur notre « Cahier de Récitation » :

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.


Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.


Mais on entend parfois, comme une morne plainte,


Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.



 

 

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.


L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;


Des arbres dépouillés dressent à l'horizon


Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.





 

La lune est large et pâle et semble se hâter.


On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.


De son morne regard elle parcourt la terre,


Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.



 

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,


Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;


Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,


Aux étranges reflets de la clarté blafarde.


 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !


Un vent glacé frissonne et court par les allées ;


Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,


Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.


Dans les grands arbres nus que couvre le verglas


Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;


De leur oeil inquiet ils regardent la neige,


Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

 

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Et chaque année je me dis que l'hiver n'a plus la même odeur ni le même goût , qu'il ne nous tire plus du corps les mêmes frissons, ni de l'âme les mêmes rêves ; qu'il s'est « civilisé » en somme, perdant par là de sa puissance évocatrice et de sa gloire. S'il annonçait Noêl à grands coups de trompette quand nous étions petits, c'est qu'il s'arrangeait ce jour-là pour faire tomber la neige ; nous l'attendions avec impatience et il était rare qu'elle manquât le rendez-vous !

Nous n'avions pas encore de téléviseur et c'était bien ; nous feuilletions les illustrés pour la jeunesse, et les vieux almanachs des grands-mères suffisaient à notre bonheur. Celui du Pèlerin, particulièrement, qui proposait des contes « moraux » illustrés de belles images, me procurait des joies, comparables à celles que j'éprouvais en me plongeant dans la lecture des vieux numéros d' « Ames Vaillantes » dénichés au grenier. J'y trouvais des histoires de ruines et de trésors, de preux et de batailles, de miséreux et de bienfaiteurs... J'y retrouvais surtout le « Château sans Joie » et  les aventures de Jean et Rosette Dumontier ; avec eux et leur petit chien, je m'enfonçais en quête d'aventures dans de sombres galeries sous l'Himalaya...

Par les nuits gelées qui n'en finissaient pas, nous savions bien que les pauvres et les miséreux souffraient du froid et de la faim, aussi le peu que nous recevions le jour de Noël comblait-il largement notre attente; et ce peu, quand d'autres n'avaient rien, était pour nous un trésor. Nous savions que nous étions privilégiés et apprîmes de la sorte, le prix des choses.

Mon père, excellemment habile de ses mains, me fabriquait des jouets pour cette occasion : c'était, une année, une grue pourvue d'une manivelle grâce à laquelle je pouvais faire monter et descendre toutes sortes de charges , et une autre, c'était une ferme avec ses animaux découpés dans le bois, ou bien une charrette et son attelage, ou encore une chapelle illuminée avec ses vitraux  et sa cloche, que je pouvais faire tinter en tirant sur une cordelette. Cela ne coûtait rien, que la peine de le fabriquer, et mon bonheur était à la hauteur de ce que mon père y avait mis de science et de patience à le réaliser. Je n'oublie pas non plus les « Petits livres d'or » que m'offrait ma grand-mère dans ma petite enfance, ni les albums de « «Spirou » commencés au numéro 49, et auxquels je suis resté fidèle jusqu'au numéro 71 !  Comme je suis resté fidèle aux « Contes Bleus », à ceux de Perrault et de Grimm, au chien de Brisquet et surtout à l'inégalé « Trésor des Contes » d'Henri Pourrat, dont il ne passe guère de mois, sans que je n'en lise un.

Et parce que Noêl était un conte à lui tout seul, juste avant le « réveillon » dont l'attente nous apprenait les vertus de la patience, nous nous rendions à la messe de minuit que je continue d'associer dans mon souvenir à « Jacqou le Croquant » et aux « Trois Messes Basses » des Lettres de mon Moulin. Nous n'avions pas à faire fuir le loup sur notre chemin, en cognant les uns contre les autres les sabots qu'au demeurant nous ne portions pas. Mais l'idée de loup continua longtemps de trotter dans ma tête ! Et même encore, tenez, si je me laissais allez, et qu'il se trouve quelque brande hostile à traverser à pied pour rentrer chez moi, je crois bien, oui, je crois que, l'imagination aidant, je verrai briller leurs prunelles... Mais les loups, comme les noëls, ne sont plus ce qu'ils étaient...

 

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Eugène Grasset: Trois femmes et trois loups

Je me souviens de la rue Aristide Briand que j'arpentais quatre fois par jour pour me rendre à l'école ; de l'épicerie de madame Bezaud et de celle de monsieur Pastaud ; de la boucherie-charcuterie de monsieur Arlot... Du boulanger et des autres, les petits métiers du quartier qui, à la mi-décembre, arboraient des guirlandes discrètes ou des rameaux de sapin et, quelquefois, l'arbre entier  auquel on avait accroché des étoiles en papier doré. Le soir, comme la nuit tombait vite, je n'avais qu'une hâte, me retrouver à la maison près du poêle ou de la cuisinière avec mes chers livres, la chatte noire ronronnant à mes côtés...

Les Noëls de ma jeunesse ressemblaient d'avantage à ceux de mes parents voire de mes grands parents qu'à ceux d'aujourd'hui qui n'en ont gardé que le nom. Que reste-t-il à présent de ce jour à nul autre pareil, sinon les membres épars d'un corps dépecé auquel il manquera toujours l'Esprit ? Ce n'est plus la fête de la renaissance du Soleil ou de la naissance du Sauveur, comme on voudra, que l'on fête, c'est celle du Veau d'Or, du fric, du pognon, du business qui, partout, étale sans pudeur le corps de son monstrueux  organisme qui tout, digère voracement.

Dès l'apparition en surabondance des objets manufacturés on aurait pu se douter... craindre le pire... supposer qu'ils feraient encore et toujours des petits à plus pouvoir les arrêter jamais ! Nous étions au-dessous de la vérité ! C'était sans compter avec l'artefact  que deviendrait le consommateur : nous y sommes ! Les grandes surfaces aidant, point de passage obligé des multinationales de la boustifaille et des saloperies ménagères et « culturelles » hissées au rang de l'indispensable, le consommateur (on dit aussi l'usager, terme qui en dit long) est devenu tout à fait dépendant du système qui le dévore sans même qu'il s'en rende compte. Ainsi le cochon d'élevage, qui croit  que c'est pour ses beaux yeux qu'on l'engraisse, alors qu'il est promis depuis sa naissance au couteau, de par sa nature même de cochon. C'est une tâche ingrate que d'apprendre journellement au cochon qui sommeille en nous de ne pas prendre Saint-Ouen pour Cythère ! Il faut s'y atteler très jeune au risque de craindre qu'il ne finisse, tôt au tard, comme son frère des abattoirs.

Il y a toujours eu des pauvres ; il y en a de plus en plus. Il y a toujours eu des riches, il y en a de plus en plus aussi, vous l'avez remarqué ? et de bien dégueulasses ! des tout à fait sans scrupules ! Et parce que nous sommes de plus en plus nombreux sur cette terre qui bientôt, n'en pourra plus de porter son fardeau, il faut s'attendre, à moins qu'elle ne secoue ses puces, à ce qu'il y en ait toujours de plus en plus.

Les pauvres, comme les riches, ont ceci en commun qu'ils vont mourir, simplement, pour les riches, ce sera beaucoup plus difficile et donc, beaucoup plus vulgaire forcément. Ca pourrait surprendre, qu'il y ait encore dans nos sociétés « évoluées » tant de gens qui ont faim et qui ont froid, qui crèvent encore dans la rue sans rien dire, en s'excusant presque, pour les plus discrets, d'être la cause du spectacle dérangeant qu'offre leur pitoyable agonie aux âmes sensibles. Ceux-là, on les voit pas sur les écrans, à peine font-ils la rubrique des divers faits d'hiver... En fin de compte, ça n'empêche personne de gober ses huîtres, de s'envoyer en l'air, de réserver les premières loges bien au chaud et de porter toilettes aux soirées mondaines sous les lampions. C'est pas nouveau. Et nous-mêmes me direz-vous, hein ? Qu'est ce qu'on y peut ? Il n'est pas donné à tout le monde de porter en soi le cœur de la Pucelle, qui laissait son lit et donnait son pain aux pauvres qui passaient devant sa porte... On peut pas soulager toute la misère du monde c'est un fait, faut le reconnaître ; c'en est un autre que de clamer bien haut qu'on va s'y atteler de suite à la misère, que c'est même l'objectif prioritaire des démocraties libérales si humainement complaisantes ! On voit ce que ça donne  au quotidien. Les discours lénifiants des pitres qui les animent, les démocraties, non seulement n'ont rien réglé par le passé, mais ne régleront rien, sur le chapitre, dans l'avenir ; c'est ainsi, la misère, c'est un invariant à mettre au compte de la condition humaine, faut pas lui promettre monts et merveilles. On pourrait tuer les miséreux, ça réglerait rien ! Swift déjà s'était penché sur la question... et même Céline (Pour tuer le chômage, tuons les chômeurs !), histoire de provoquer un peu. Ah ! la grande peur des bien-pensants !

Je voudrais rêver encore une fois d'un Noël  fait d'une pomme de terre sous la cendre et d'un plat de crêpes arrosé de miel avant que les dernières abeilles ne s'éteignent. D'une veillée de recueillement sur la misère du monde et le martyre des animaux, aux flammes de l'âtre, quand le vent  ronfle sous la porte, avant que les derniers innocents ne disparaissent. Je voudrais croire à la faillite définitive des marchands et des banquiers, des bouchers et des bourreaux, de tous les aficionados  des arènes sanglantes qui sont l'ordinaire du théâtre du monde. Je voudrais croire un instant, un instant seulement  que la  neige   ait la vertu, en tombant du ciel, de blanchir l'âme des hommes, comme les larmes sincères ont celle de les  rendre meilleurs. C'est à ce prix seulement, qui n'est pas négociable, que Noël, fête de l'humilité et de l'amour pourrait revenir, qui s'est éloigné de nous, nous laissant orphelin d'un paradis perdu.

 

 

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tableau de Hendrick Avercamp

 




 

 

 

04/12/2009

OU VONT LES VILLES ?

« Tous les chemins vont vers la ville... »

Emile Verhaeren, « Les villes tentaculaires », Mercure de France.

 

« Ces Métamorphoses de la banlieue sont à la fois le reflet de notre impuissance individuelle et celui de l'impuissance collective des puissants. Je sais pourtant qu'en dépit d'un certain refrain, rien n'est « irréversible». Si je ne le savais pas, je renoncerais sur-le-champ à dénoncer les erreurs ou les horreurs de la civilisation dans laquelle nous sommes engagés.

... Voilà beaucoup de gémissements préliminaires... Ils me seront, une fois de plus, sévèrement reprochés par les tenants, fervents ou résignés, des « mutations », réputées inéluctables, du siècle qui s'achève. Le « refus de la vie »...la « macération dans la nostalgie »... Habituels griefs que formulent, à l'encontre des passéistes dont je suis, ceux dont je ne veux pas être, qui acceptent à peu près tout ce que le destin leur propose ou leur impose...

Remettre en cause le phénomène monstrueux de la banlieue de Paris, c'est désigner le mal là où il s'est fixé comme un cancer qui n'alarme pas moins les hérauts du passé que les docteurs du présent. Pour des raisons diverses et parfois contradictoires, n'est-ce pas l'avenir qui, les uns et les autres, nous effraie ? L'effroi qui se manifeste, nous savons qu'il a l'âge de notre contre-civilisation. »

Yvan Christ, « Les métamorphoses de la banlieue parisienne », Balland 1969

 

De tout temps et en tous lieux les villes ont changé de visage, et parce que ce sont des agrégats, leur configuration est impermanente. C'est une évidence qui n'a point besoin d'être démontrée ; une bonne connaissance de l'Histoire et l'examen d'archives et de photographies anciennes suffisent pour s'en rendre compte. Cela étant, force est de reconnaître que certaines ont subi plus que d'autres l'outrage des ans et le vandalisme des hommes. Question de « civilisations » me direz-vous ? sans doute. Et à ce propos, il n'est que de constater où en est rendue la nôtre pour apprécier les dégâts ! Quel autre idiome parlera mieux pour l'exprimer, que la « novlangue » de Big Brother: « l'erreur, c'est la vérité ; le beau, c'est le laid... » ? Qu'importe n'est-ce pas puisque tout, un jour ou l'autre disparaîtra ? Voire... je suis enclin pour ma part à penser qu'Il restera toujours quelque chose, « de la forme et l'essence divine de mes amours décomposés ! »...

Qu'il se trouve encore, quelque part dans un coin du monde, des villes pour ainsi dire « sanctuarisées », c'est possible ; c'est même probable, mais leurs jours sont comptés : tôt où tard le grand bouleversement  les emportera qui partout nivelle, banalise, uniformise au nom de la sacro-sainte trinité « banque-béton-bitume » à grand renfort de matraquage publicitaire (Hollywood sur le Potala...). A terme -et nous y sommes- son objectif est de régner sur le grand « bazar » urbain transformé exclusivement en espace de chalandise pour consommateurs décérébrés. A ce chancre pire que le mal caduc, la lèpre et le choléra réunis, il ne me paraît de remède, à bien considérer la chose, que dans l'effondrement général et sans retour du système à tuer les peuples qu'est devenue l'économie globale mondialisée. Souhaitons que ce cataclysme antédiluvien emporte avec lui les maîtres à penser et les serviteurs du monstre qu'ils ont gavé, qui nous dévore sans états d'âme. Evidemment, ça fait du monde ! Et ça risque d'en faire davantage encore à cause de l'effet de proue qui s'en suivra, ou des dégâts collatéraux comme on dit... C'est peut-être ça, après tout, l'issue de la crise... peut-on savoir ? C'est comme d'une balance en déséquilibre : quand l'un des plateaux est chargé et l'autre vide, elle penche d'un côté, forcément ; libérons la charge, elle retrouve d'elle-même son équilibre, c'est une loi jusqu'à présent incontournable de la gravitation universelle.

En attendant, et pour revenir à notre propos, n'importe quel esprit demeuré saint (il doit s'en trouver encore quelques-uns ayant échappé au conditionnement généralisé du totalitarisme marchand), s'il se promène dans Paris, ressentira au fil de sa marche une tension, une oppression et un malaise, nés d'un déséquilibre engendré par le sentiment de se trouver en « porte-à-faux » dans une ville souffrante qu'il ne reconnaît plus.

Souffrante parce qu'amputée chaque jour d'un de ses membres, éventrée allègrement, cautérisée de toutes parts, rapiécée de bric et de broc à la va-vite sans soucis de cohérence ni d'unité architecturale, transformée enfin, en une gigantesque mégalopole que plus rien ne distinguera des autres...

 

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Rappelons-nous : « Sarcelle » était un nom d'oiseau... La forêt de Bondy alignait ses chênes aux portes de la capitale... La voie royale portait à Saint-Denis sous une voûte d'arbres centenaires... Baltard couvrait le cœur de Paris... Que voit-on à présent, à leur place ? Partout des barres et des tours criminogènes où il eut été salutaire, dès leur sortie de terre, de pousser à grands coups de pompes dans le cul, pour qu'ils y vivent et qu'ils y meurent, ceux qui les ont conçues et commandées; et, dans le trou des halles, l'inqualifiable « forum » apothéose de la société de consommation, étalage de toutes les médiocrités et malfaçons en matière d'architecture et d'urbanisme. Cette incongruité, à peu près du même ordre que l'Opéra Bastille, est une pompe à fric qui le dispute en ce domaine au centre Pompidou ou à la « pyramide » du Louvre, insulte à celle de Kheops, qui n'a rien à faire là où elle se trouve tout comme la quincaillerie de l'Opéra de Ott. Pourquoi ? Mais parce que la cour du Louvre, au même titre que la Place de la Bastille, étant achevée se suffisait à elle-même ; et puisque l'architecte du temps l'avait voulue telle, il convenait de la respecter.

Voilà ce que produit le siècle et comment il fonctionne : il faut être aveugle et avoir perdu tous repères pour ne pas le ressentir dans sa peau, viscéralement... Rien de nostalgique là-dedans, pas de référence au « bon vieux temps », nuls regrets, seulement  un constat, un constat tranchant comme un glaive : on ne sait plus faire la ville, ni l'ordonner ni l'entretenir. Et si par quelque miracle, un projet remarquable voit le jour quelque part, notez qu'il est bientôt balayé par la vulgarité d'un autre, qu'un aménageur sans scrupule aura posé là, sans soucis du voisinage.

Ce qui est vrai pour Paris l'est pour toutes les capitales régionales, pour ne parler que du seul hexagone ; on n'en finirait pas d'énumérer les catastrophes : elles sont de l'ordre de Mériadec à Bordeaux, épouvantable empilement de détritus en béton et de placages agressifs clinquants et vulgaires témoignant à quel stade nous en sommes rendus de « l'art urbain » ! Quant aux formes, on se demande où le maître d'œuvre est allé les chercher ! Assurément pas dans l'Art de bâtir et les principes de la section dorée ! On n'en finirait pas d'énumérer ces épouvantails qui font peur même aux oiseaux ! Les cancers qui rongent le centre de Bourges ou les abords de la cathédrale de Rouen sont du même ordre à échelle réduite, tout comme l'église de la place du vieux marché consacrée à la mémoire de la Pucelle qui nous fut belle d'audace et de courage. Elle méritait mieux...

Elle a un nom, cette idéologie de la table rase grassement financée à coups de deniers publics. Parrainée et voulue par les élus locaux, sans aucun soucis de continuité  du tissu urbain, sans respect du caractère et du vocabulaire architectural du bâti existant, sans prise en compte des accompagnements d'arbres, des sols anciens et de la disposition des espaces ouverts, elle sévit partout, on l'appelle : la « rénovation urbaine ».

A grands coups de gueule, on la justifie en avançant les concepts de « modernité » et de « développement durable ( !) » qu'on oppose à celui de passéisme (le mal absolu !) sans se rendre compte qu'on est passé d'un monde porteur de sens à un monde de signes dilué dans un bouillon culturel où tout vaut tout, alimenté par les discours lénifiants des maîtres à penser du moment. Rien que de normal là-dedans, dès lors que règne la quantité, aurait dit Guénon. Il ne faut donc pas s'étonner si nos villes sont traitées de la sorte en supermarchés desservis par des voies routières qu'il devient périlleux de traverser à pied ! Quand l' espace se privatise chaque jour davantage, quand les banques , les sociétés d'assurance et les commerces de luxe se taillent la part du lion au détriment de la convivialité de ceux de proximité, quand la minéralisation des sols partout l'emporte sur les parcs publics et les boulevards arborés, rien d'étonnant à ce que les « usagers » (vocable qui en dit long...) se comportent en ludions dangereusement irresponsables.

On a souvent cherché l'origine de cette dégradation dans l'industrialisation et les progrès techniques ; elles n'expliquent pas tout, on le verra par exemple en feuilletant le numéro 25 de la revue « Paris Villages » de Rémi Koltirine consacrée en partie au « Rationalisme » en architecture. Cette dégringolade, il faut plutôt la traquer dans la faillite des « élites », le vide culturel et l'absence de sensibilité des maîtres d'ouvrage, la déqualification des entreprises et le pouvoir illimité du gros argent.

Le pic n'est sans doute pas atteint, et le processus commencé dans les années soixante risque d'avoir encore de beaux jours devant lui ! Tant qu'il y aura du fric à faire, au prix où en est rendu le mètre carré au cœur des métropoles, on a tout lieu de craindre que ce que nous a laissé le dix-neuvième siècle ne serve plus qu'à combler les vallons des périphéries urbaines où coassent encore quelques grenouilles et où dansent les libellules... A ce propos on consultera avec intérêt le site « decroissance.info » et particulièrement la suite de Jean-Marc Sérékian : « Un jardin de la France en béton armé ». Ce qui est vrai pour la ville de Tours l'est assurément pour beaucoup d'autres.

En un temps où les architectes ajoutaient à l'enseignement de Centrale celui de l'Ecole nationale des Arts décoratifs et concouraient au prix de Rome, c'est pas si vieux, on pouvait s'attendre à des projets qualifiants intégrés dans leur milieu sans rupture ni rejet de greffe. Quand il s'agissait de commandes publiques on produisait des œuvres à la hauteur de ce qu'avaient bâti les prédécesseurs, elles pouvaient alors s'afficher sans crainte de porter atteinte au site, qu'il soit naturel ou bâti. Elles répondaient à ce qu'on est en droit d'attendre d'une œuvre d'art.

 

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Admirons ce qu'ont laissé les Tony Garnier, les Auguste Perret, les Fernand Pouillon, les frères Niermans et comparons avec  ce qu'osent pondrent aujourd'hui la plupart de leurs prétentieux confrères, souvent à coups de passe-droit, de pots de vins et de prébendes... l'Histoire jugera. Non point qu'il n'existe pas d'œuvres réussies, il y en a, mais elles disparaissent dans la tourbe des productions standardisées et celles résultant d'égos hypertrophiés. On peut penser que l'arche de la Défense soit une prouesse de technologie, mais dans son contexte fourre-tout, elle ne signifie rien. Et d'ailleurs quel intérêt y aurait-il à se promener sur ce site entièrement dévolu au trafic, au tertiaire et aux affairistes ? où les infrastructures et les superstructures n'ont plus rien d'humain ? Voilà la ville d'aujourd'hui, qu'en sera-t-il de celle de demain ? Tout porte à croire, au train où vont les choses qu'elle sera pire, à moins, à moins que le « système » qui commence à s'effriter, ne vole en éclat mais ça, c'est une autre affaire.