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18/11/2014

LADISLAV KLIMA ou le solipsisme appliqué

(Reprise augmentée d’un texte que j’ai eu l’occasion de publier une première fois dans la revue l’Originel, numéro 6 de juillet 1996, éditions Charles Antoni)

 

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En 1904 paraît à Prague un ouvrage intitulé « Le Monde comme Conscience et comme Rien. ».C’est un texte décapant qui ne recevra pas l’accueil attendu par son auteur, le jeune philosophe Ladislav KLIMA. Ce dernier n’a sans doute pas choisi son titre à consonance schopenhauerienne au hasard ; il présente son livre comme un « précis d’indifférence nihilisto-illusionniste » s’inscrivant pour partie dans le sillage de l’œuvre de Nietzsche (« le nihilisme est notre délassement à nous. ») .

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(Prague vers 1900)

Le texte annonce d’emblée la couleur du chaos, c’est un précis de décomposition des idées reçues, début prometteur pour celui qui fera des principes d’alogicité et de contradiction le moteur de son œuvre. Ce livre, qui aurait dû faire l’effet d’un pavé dans la mare, passa inaperçu ou presque ; quelle conclusion en tirer ? Klima y répond lui-même dans une lettre adressée le 16 juillet 1905 à Emanuel Chalupny. Il estime « que le public pachydermique, face à une œuvre de l’esprit, perçoit aussi peu ce qu’elle a de provoquant que ce qu’elle a de valorifique, autrement dit qu’il est totalement sans tête, qu’il n’y a que son dos où le frappant puisse, sous forme de bâton frapper. ».

Ce ton, dont Klima ne se départira plus, positionne très tôt ce rebelle en l’apparentant aux grands moralistes, esprits libres affranchis des passions, souvent plus en accord avec le comportement des animaux qu’avec celui des hommes.

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Certaines de ses observations nous vaudront des maximes de cette veine : « Si les braves gens appliquaient au perfectionnement de leur caractère autant de soin qu’au polissage de leurs chaussures, l’humaine espèce aurait meilleure mine »(1) et sa méfiance à l’égard des hommes s’exprime au travers du constat qu’il fait de leur lâcheté : « la volonté d’esclavage est le fondement de l’univers. Elle est l’essence de l’homme, la clef de son être, le secret de sa « culture ». (2)   Il observe que c’est la même servilité qui anime la plupart des œuvres de ses contemporains et les rend dépendantes d’autrui, comme si, de toute évidence, il ne devait rien y avoir de nouveau sous le soleil alors que le soleil, comme l’observe Héraclite, « est non seulement chaque jours nouveau, mais sans cesse toujours nouveau ». Par conséquent « une seule question décide de la valeur de toute œuvre : à quel point est-elle souveraine ? à quel point soumise ? »(3)

On peut dire de celle de Klima qu’elle est originale en ce sens qu’elle n’a guère eu d’antécédent et que personne avant lui n’avait osé s’aventurer en direction du solipsisme radical, chemin qui ne mène nulle part pour la philosophie classique, position intenable pour un esprit libre… Avec le brio qui le caractérise et sa maîtrise du verbe, Klima étaye pourtant et développe un discours rien moins que « philosophique », même si l’auteur, sur ce chapitre émettait les réserves que l’on sait. Celui qui, sa vie durant, se sera évertué à sauter dans l’abîme —« ce n’est qu’en sautant qu’on peut arriver à quelque chose »(4)— aura réussi son suicide intellectuel en coupant à sa manière la tête au corbeau pour ne plus voir le monde avec les yeux de l’habitus, nevermore .

 

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Il n’y a pas, derrière cet acte, la recherche d’un quelconque bonheur, ni la recherche d’une quelconque vérité raisonnée ou raisonnable —« la vérité n’est pas à chercher dans la philosophie, mais dans la praxis, dans la vie »(5) mais bien plutôt l’affirmation d’une volonté « auto-commandante ». Que cette dernière prenne le sentier de la guerre et se batte en priorité contre le moi social est dans l’ordre des choses ; elle démolit, dans le même temps, tout ce que l’humaine raison a empilé de concepts idéaux : c’est la « métaphilosophie » qui commence « là où on repousse à coups de pied la « métaphysique », le monde, la réalité, l’existence-vérité, la science, l’homme… »(6)

C’est par là aussi que commence la gestation de celui qui se qualifiait lui-même de « noir monstre métaphysique » à l’instar du protagoniste d’un de ses romans auquel il fait dire : « Moi seul, noir monstre métaphysique, rêvant éternellement, Moi seul, je peux être Dieu ! »(7)

Vouant sa vie à la quête de l’Etre-Dieu, il fallait à Klima une trempe peu commune, une détermination sans failles, l’enjeu n’étant pas sans risques ! « On ne plaisante pas avec ces petites choses-là ; la folie subite est bien l’accident le plus inoffensif qui puisse arriver au petit animal que l’on est. »(8)

Cinquante années de vie pas commune s’achèveront dans un hôpital pour tuberculeux, mais, rideau !... l’apothéose avait eu lieu des années avant, et le philosophe avait payé durement son écot : « J’ai payé ma victoire d’un immense chaos provisoire… »(9). Parce qu’il y a peu d’appelés et peu d’élus dans ce voyage en solitaire (« La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment, d’autres commencent et s’y prennent vingt ans à l’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. ») (10) Klima, en bon guerrier, n’aura pas baissé la tête devant Némésis la Glorieuse.

 

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 (Dessin Agaric)

Aujourd’hui le public francophone peut accéder à l’œuvre grâce aux efforts non comptés de sa traductrice Erika Abrams ; elle seule a su tirer de l’ombre où il dormait ce philosophe trop longtemps oublié à l’Est. On ne réveille pas innocemment ce genre de tigre… Les chasseurs de grands fauves auront bien du mal à l’abattre, et c’est tant mieux puisque —pour parodier Dominique de Roux— « ce sont les temps du grand changement qui maintenant, viennent. »(11).

En parcourant la biographie de l’auteur, parue dans le premier volume imprimé en France (« Je suis la Volonté Absolue »), on comprend mieux le monde de celui qui, l’ayant réduit à son schéma mental, pouvait écrire : « L’univers est l’ouvrage de mes arides conjectures et de mes routines psychiques, un schéma, rien de plus, et son énormité est réductible à l’énormité d’une mystification. »(12).

 

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Né le 22 août 1878 en Bohème (Domazlice), très tôt orphelin de mère, le jeune Ladislav entre au lycée de Zagreb en 1895 ; il y découvre les œuvres de Schopenhauer et de Nietzsche et s’insurge contre le système éducatif : « quiconque n’était pas idiot-né devait forcément s’idiotifier sur les bancs de l’école. »(13) ; voilà qui le positionne et le détermine « à ne fréquenter aucune école, à n’embrasser aucun état »(14), prémisses d’un dilettantisme propice à l’émergence du « ludibrionisme » —jeu permanent avec l’univers— qui le caractérisera plus tard. On sent, dès cette époque, la rupture du lien social et le rejet de toute autorité extérieure. Cinq années suivront de « simples tâtonnements dans le noir »(15) au cours desquelles le jeune philosophe cherchera à aiguiser ces facultés supérieures qu’il reconnaît aux seuls félidés —« la plus splendide efflorescence de la vie »(16)— et qui sont incontestablement celles du guerrier (il les évoque observant le comportement d’un chaton en présence du danger, bel exemple d’art martial !...). « Le spectacle qu’offre un tigre du Bengale est non seulement beau mais sublime ! »(17). Cette admiration sans limites n’aura d’égale que la compassion qu’il éprouvera sa vie durant pour les animaux : « La façon dont les humains se comportent envers les animaux est terrible ; plus terrible encore, superlativement terrible, est la façon dont ils les regardent. »(18).

 

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De 1900 à 1903, expériences variées touchant à la déoessence. L’auteur expose ses sensations dans son autobiographie : « Durant les années où d’autres s’échinent à passer des examens et à se lancer dans une carrière, je n’eus d’autres occupations que de me promener sans fin dans les futaies à la recherche de nymphes et de châteaux hallucinatoires, me roulant tout nu dans la mousse et dans la neige, menant des combats terribles avec un Dieu qui s’était mis en tête de vivre à l’état de veille, en tant qu’homme. »(19).

En 1904 publication du « Monde ». Suivront trois années d’intense activité littéraire dont peu de choses, malheureusement, auront été conservées, Klima brûlant souvent le soir même ce qu’il écrit le jour…

1908 : abandon de la littérature au profit de la seule « philosophie pratique systématique », « mon but étant de tuer toute souffrance, d’atteindre le calme immuable, bienheureux, au moyen d’une manière de tout voir philosophique et aeterniste, ordonnée et régie par des commandements souverains. »(20).

Le 13 août 1909, dans des circonstances particulières, il semble que les efforts soient couronnés de succès puisque Klima se trouve en face de « la pensée la plus téméraire, la plus terrible, la plus sublime qu’homme ait jamais eue : être dès cette vie ici-présente, essentiellement et réellement, pleinement et intégralement, DEUS CREATOR OMNIUM ! »(21).

En 1910, à 32 ans, il prend une résolution décisive : « au moyen d’une maîtrise absolue de l’intellect, atteindre pleinement au Plus Haut… Deux ans de violences inouïes faites au processus de la pensée… »(22). Il s’adonne sans différer à ces travaux d’Hercule en bonne connaissance de l’Ennemi (« Notre intellect est un professionnel non pareil du mensonge ») (23) avec les déroutes inhérentes à ce genre de quête, lucidement surmontées : « ce qui vient d’arriver, succès ou échec, peu importe, est bon, ne serait-ce, par exemple, que pour la simple raison que c’est arrivé. »(24). Qu’on se rappelle sur le chapitre le propos de Nietzsche (ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort).

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(Pieter BRUEGHEL)

Le 1er octobre de la même année, connu sous l’appellation de « journée cholupicienne », constitue l’acmé d’ une praxis philosophique que Klima narre par le menu à Antonin Pavel dans une lettre écrite d’Horousanky le 20 mai 1914 ; Erika Abrams y voit à juste titre « l’un des textes clef » de son œuvre. A partir de ce moment, et sans doute pour compenser le porte à faux où l’ont conduit ses exercices quotidiens  souvent brutaux de philosophie pratique et d’érémitisme pour l’aider à supporter ou à oublier le monde extérieur « automystification géniale »(25), « processus de contradiction »(26), Klima s’adonne à l’alcool et s’en explique : « c’est l’alcool qui me sauva, le rhum et l’alcool absolu… je ne dessoûlais pas de toute la seconde moitié de l’an 12 ni de l’an 13. »(27). Il est , en parallèle, attiré par le suicide dont l’idée obsessionnelle représente à ses yeux « l’expression la plus élevée et la plus pure du vouloir-vivre » . La mort volontaire est un privilège qui permet de quitter élégamment le théâtre d’ombres de la comédie humaine avant son dernier acte, « l’homme qui se respecte quitte la vie quand il veut, les braves gens attendent tous, comme au bistrot, qu’on les mettent à la porte. »(28).

En 1915, poussé par le dénuement, Klima se résout à accepter quelque emploi, ressentant néanmoins « la moindre somme gagnée comme le summum de l’infection, le moindre travail social comme le comble de l’infamie… »(29). On le retrouvera chauffeur d’une locomobile à pomper l’eau d’une rivière, puis gardien d’une usine désaffectée, enfin, en 1917, associé et contremaître d’un atelier de fabrication d’un ersatz de tabac… tâches inutiles, sans doute, mais évocatrices de l’univers burlesque où l’asocial n’a plus sa place.

1918 : publication d’articles philosophiques et polémiques.

1919 : début du « règne de Dyonisos » puis hibernation en 1920.

En 1922 commence sa « lutte héroïque contre tout. ».

Atteint de tuberculose pulmonaire, la mort emporte à Prague le 19 avril 1928, celui qui était parvenu à en tuer l’idée même : « Pour autant qu’il soit certain que je suis, je suis certainement immortel. L’un et l’autre —idem— « je suis » et « je serai »—tautologie—. Car le présent est dans son fond éternité, car l’éternité n’est rien d’autre qu’un présent sans bornes : existence et immortalité sont synonymes. »(30).

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Il nous reste maintenant à voir quels sont les thèmes de l’œuvre klimaienne tout entièrement tournée vers l’éveil de la Conscience  et la conquête de la Liberté par la réalisation du Grand-Œuvre qu’est l’Etre-Dieu : « l’humanité a crée l’idée de Dieu. Moi, je créerai sa personne. »(31).

Une telle entreprise reflète un cheminement intellectuel hors du commun.

Que Klima ait trouvé dans les écrits de Nietzsche, Schopenhauer et Berkeley de quoi étayer sa vision du monde, et que le Nihilisme, raz de marée du début de siècle ait pu séduire un tel esprit n’a rien d’étonnant. Cependant le philosophe a su gérer ses sources et s’en détacher suffisamment pour élaborer sa propre pensée dans un style qui n’appartient qu’à lui ; il s’en explique : « Longtemps j’ai vogué lâchement dans les eaux du stoïcisme, du spinozisme, du dyonisisme à la Nietzsche, de l’upanishadisme, —mais tout cela était loin d’être moi, cette manière d’agir ne pouvait évidemment pas me convenir à moi, —à mon instinct absolutiste fondamental… »(32).

On l’imagine mal, en effet, aux ordres d’un quelconque maître à penser en dépit de la « contamination » qu’évoque Jan Patocka. En radicalisant le solipsisme, Klima n’a pas enfermé sa pensée (contrairement à la remarque de Brezina), il lui a plutôt donné des ailes et permis d’accéder à ce que Mandiargues appelle, dans son introduction au « Musée Noir », « l’innocence farouche d’un univers enfin déchaîné ». Cette pensée a su se frayer des passages dans cette jungle et arpenter des territoires incontournables ; elle ne s’est pas érigée en système mais a constitué une ontologie libérée des entraves du Temps, centrée sur le primat de la Volonté qui s’exprime par le vouloir-vouloir, dans l’éternel présent.

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(Adolf CHWALA)

Comment s’étonner dès lors du regard sans complaisance qu’il porte sur la philosophie et les professeurs de philosophie plutôt malmenés dans ses romans ? « La philosophie est le foyer de la servilité humaine. Tout ce qu’on peut trouver d’autre en fait de chienneries et d’ignominies se dissout dans la puanteur philosophique. Elle a été non pas « amour de la Sagesse » mais amour de la larbinerie ; ce qu’on a nommé sagesse n’a été qu’une contrition dévote et vile à l’extrême. »(33). La dévotion en général —et rien de ce qui s’abaisse— ne trouve grâce à ses yeux, mais le lien de dépendance est une inclination naturelle de la mentalité humaine, traduction des peurs ancestrales nichées au plus profond de l’être, besoin de protection maternelle trouvant son refuge dans le Dieu des religions révélées : « Cette humaine canaille, ces bêtes à bon dieu… lèvent les yeux vers leur petit bon dieu, comme un ratier pouilleux lève les yeux vers l’homme… Si elles ont besoin d’invoquer quelque chose, c’est parce qu’elles-mêmes ne valent pas un clou. »(34).

On trouvera plus loin des lignes qui ne sont pas tirées de l’Antéchrist mais expriment avec autant de violence la révolte de celui qui, voulant se « créer lui-même », avait commencé par mettre le dieu des autres aux fers : « l’essence du christianisme est à mes yeux une servilité magnifiquement développée et une chiennerie sur toute la ligne, masquée bien sûr par l’amour. »(35)

Cette peur qui caractérise la nature humaine, Klima la voit justement dans l’interdit d’assumer la divinité en l’homme, entretenu par la notion de péché et le sentiment de la faute : « Le sens principal de l’espèce humaine a été la peur de réveiller le dragon terrible sur lequel elle dort et qui est dans la seule et unique réalité, son Archange Sauveur. »(36). Paroles d’hérétique assurément, qui refuse la soumission imposée par le dogme d’une église ou d’un temple extérieur ; rébellion luciférienne que n’aurait pas désavouée Giordano Bruno, Dieu le feu qui brûle, qui suscite et consume les univers (Louis Cattiaux) est dans tout et partout ; c’est Un le Tout des présocratiques. Klima s’en explique dans une lettre écrite durant son séjour à Horousanky : « Tout est Un ». Dans « Instant et Eternité » il expose que « Dieu dort dans la moindre chenille ; là où il joue avec l’univers, il n’est rien de plus qu’un animal à l’état de veille absolue. ». Cette conviction panthéiste le conduit à un immense respect de la nature ; même si, en fin de compte, elle n’est que du bluff, elle n’en possède pas moins les attributs de la Beauté, dont l’essence est la Divinité, immanente à la manifestation phénoménale du monde.

 

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(Carl Caspar FRIEDRICH)

La prise de conscience d’une automystification permanente qui se nourrit des peurs humaines et d’une impossibilité de saisie de l’instant, constitue la base de la pyramide hermétique du solipsisme. Klima ne croit pas plus en l’humanité —« Il est du reste très instructif d’observer les promeneurs nocturnes dans les champs, à plus forte raison dans les bois ; presque tous se comportent comme des lièvres, fait qui permet de constater que l’humanité dans sa totalité se compose de lâches achevés… »(37)— qu’il ne croit en la vérité : « Comme le commencement du cercle, la vérité elle aussi est partout et nulle part. »(38).

Ce nominaliste en revient toujours à la seule question qui, finalement, en vaille la peine —thème fondamental et substance de « la » philosophie— « Le problème mondial, en son seul sens admissible est le suivant : pourquoi suis-je là ? A quoi bon mon existence fantomatique ? Le rien ne serait-il pas plus naturel ? »(39). La réponse à cette question, c’est l’effort de volonté qui la donnera, lui seul susceptible de réaliser l’Etre-Dieu. Il faudra pour cela dégager le moi primitif de sa chrysalide (« Le Moi primitif est tout entier dans la Volonté ou la puissance qui crée l’effort. »)(40). C’est le Caput-Mortum philosophique, floraison d’un scepticisme radicalisé : « Le scepticisme commande que tout, non seulement peut mais doit être détruit ; le tout étant synonyme de la servitude. »(41) ; « Je n’ai presque plus de vœux, de souhaits, de désirs, tout au plus des envies momentanées qui meurent à peine nées ; ceci s’applique aussi aux soucis. »(42).

 

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(Julius MARAK)

On en arrive aux thèses clefs qui sont celles de l’absurdisme, de l’illusionnisme et des principes de contradiction et d’alogicité, tous enfants du scepticisme que klima développe dans sa lettre sur l’Illusionnisme de 1916 et le texte intitulé « Je suis la Volonté Absolue ». Il y définit clairement sa conception du scepticisme : « L’humanité n’a jamis su ce que c’était que le scepticisme conséquent, —moi je l’appelle hardiment absurdisme ; puisque tout est perdu !— et puisque c’est seulement en perdant tout que nous pourrons tout gagner— conquérir l’univers, mettre Dieu aux fers… »(43). Le scepticisme radicalisé conduit fatalement à la liberté absolue : « Le scepticisme est la chose du monde la plus éthique, partant la plus élevée, partant la plus libre. »(44)et donne la réponse à la question essentielle « Qu’est-ce que tout ça ? » —la seule réponse honnête, en fin de compte : incertitude absolue. Mais cela signifie Liberté absolue, divine, et cela veut dire : le monde est ce que (à n’importe quel moment) je veux en faire : mon jouet absolu. »(45). Klima n’aura de cesse de revenir au principe du ludibrionisme, dernière réponse, en fin de compte au problème mondial résumé dans l’antienne « Tout ça c’est mon jouet. ».

Apanage du Bateleur, le Grand Manipulateur dispose donc à chaque instant de la faculté de redistribuer les rôles en remodelant la materia prima illusoire du Chaos. (« Tout est manipulable, il n’y a absolument personne qui puisse échapper aux rapports intersubjectifs »)(46)—ainsi pourra-t-il écarter les mailles du filet pour tenter la grande sortie…

Reflet de nos identifications momentanées et passagères, de nos peurs et de nos illusions, le monde contingent n’est jamais tout à fait le même et demeure la farce de la « Fête des Fous » . («… tout le problème pour moi n’est pas ailleurs . »)(47).

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(Pieter BRUEGHEL)

Force est d’admettre alors que le combat de Carnaval et de Carême ne s’achèvera que dans un fantastique éclat de rire ! ( « La vie est une plaisanterie et tout concourt à le montrer / Cette idée m’est venue un jour, à présent, je le sais. »)(48).

« Ludibrium, mot excellent, signifie en même temps « jouet » et « bouffonnerie » : c’est pourquoi j’ai choisi ce terme pour désigner ma conception du monde. Le monde est le jouet absolu de sa (c.à d. Ma) volonté absolue. »(49). Et la volonté absolue est exclusive du sujet in illo tempore ; elle ne concerne que le seul présent et que l’individu dans son unicité. « L’on en arrive à une valorisation nouvelle : l’absoluité de l’instant. Ayant atteint telle ou telle chose l’espace seulement d’un instant, je l’ai atteinte absolument—définitivement—durablement—éternellement. »(50) 

Le monde de Klima relève d’une structure en abîme, c’est une galerie de glaces où le « Je » qui s’exprime et se regarde dans une autorégulation permanente et éternelle de métronome est toujours le même  sous des facettes différentes et rejette toute altérité. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est la condition nécessaire et suffisante du solipsisme et sa raison d’être qui font que « L’existence de deux moi est un non-sens horrifique. »(51).

 

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 Schopenhauer avait pressenti l’ouverture ( « L’individu seul… et non l’espèce humaine possède l’unité réelle et immédiate de conscience… Dans l’espèce humaine la réalité appartient aux individus seuls et à leur vie, les peuples et leur existence sont de simples abstractions. »)(52), sans pour autant passer le seuil, tout comme Stirner, dont le Moi n’excluait pas celui des autres. Cette séparation hermétique, Klima la suggère par la métaphore du saut du haut de la falaise de nos certitudes contradictoires : « Ne crains pas l’abîme. Si tu le vois, saute dedans hardiment, les yeux fermés, en te disant qu’il n’existe pas et tu te retrouveras debout un mètre plus loin ! car il n’y a pas d’abîme, les illusions seules existent. »(53).

Le saut dans l’abîme, Invitation au Voyage du poète maudit, est un gouffre béant aux confins de l’Idéalisme absolu, que Berkeley a traversé… sur une planche !  « La monstruosité la plus atroce ?... Le berkeleyisme sans l’égosolisme. »(54). On sait sur le sujet ce que l’auteur doit à l’évêque irlandais et en quels termes élogieux il en a parlé : « Hormis le berkeleyisme il n’y a rien eu de radicalement nouveau… Le berkeleyisme pratique, cette révolution sans comparaison de l’esprit humain. »(55). Seulement Berkeley ne débouche pas, lui, sur l’égodéisme puisqu’il reconnaît une Volonté Supérieure extérieure à l’être (« Quelque pouvoir que j’exerce sur mes propres pensées, je reconnais que les idées perçues actuellement par mes sens ne sont pas ainsi dépendantes de ma volonté. Quand j’ouvre les yeux en plein jour, il n’est pas en mon pouvoir de voir ou de ne pas voir, non plus que de déterminer les différents objets qui se présentent à ma vue ; et il en est de même de l’ouïe et des autres sens : les idées dont ils reçoivent l’impression ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre Volonté ou Esprit qui les produit. »)(56).

La métaphilosophie réfute l’argumentation d’une transcendance divine échappant au Moi et ramène la question de Dieu à la seule autorité de l’être dont l’immanence au monde formel permettra de reconstituer le miroir éclaté, ainsi s’effondrera le « problème mondial ». « On devra se faire de Dieu une idée plus folle que toutes celles jamais proposées par la religion et la philosophie  « je suis » — : je le suis, d’ores et déjà, autant que l’est, selon les idées dont j’ai hérité grosso-modo, la création omnium dans sa gloire guerrière : je ne vis que de sa vie, je trône au dessus de toutes les étoiles… Je dispose du pouvoir d’éteindre d’un seul coup et n’importe quand tous les soleils, je veille sur la chute du moindre petit poil du moindre petit lapin… Comment un ver peut-il être cela ? Rien de plus facile, trois conditions : adopter un point de vue égosoliste, s’élever jusqu’à une manière de voir illusionniste, tout voir dans un mépris triomphal au-dessous de soi : l’Etre-Dieu  s’ensuit tout seul. »(57).

La Volonté Absolue réalise ainsi par une maïeutique appropriée l’émergence de l’Etre-Dieu, ce que la pensée logique conceptuelle est incapable de faire, prisonnière du monde illusoire où elle se perd en conjectures multiples.

En ramenant le monde formel et son étendue à la seule réalité de l’être-pour-soi, Klima accomplit l’agape saturnienne d’assimilation sacrificielle. Ainsi tombe le voile que nos pensées trompeuses, messagères envoyées par l’adversaire fort de ses œuvres (influence des habitudes qui toutes mènent à la mort —dixit Cattiaux—, pathologie des humeurs et des états d’âme) ont élevé autour de nous. « Les pensées surgissent en nous de leur propre mouvement, mais force nous est de croire que c’est nous qui les tirons du néant. »(58). On devine comment la pensée non maîtrisée peut nous abuser sur ses origines : « La pensée, chez la vile et labile créature qui a nom homme, n’est qu’un pauvre jeu de petites vagues poussées par le jeu invisible des vents du dedans… »(59). On rapprochera cette observation de celle de Voltaire : « Nous croyons faire des idées, c’est comme si en ouvrant le robinet d’une fontaine nous pensions former l’eau qui en coule. ».

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(Prague vers 1900)

« Je suis la Volonté Absolue », texte de 1917, constitue la somme klimaienne d’un enseignement non ordinaire tout entier centré sur le thème récurrent : pas de Liberté sans Divinité (« Une chose doit être comprise : parvenir à la Liberté, c’est devenir Dieu. »)(60). Le moyen pour y arriver ? la pratique assidue de l’égosolisme absolu, seul capable d’amener l’Etre-Dieu. Klima donne des « recettes » abruptes où l’obsession dirigée est transmutée en feu nourricier, attribut primordial de la divinité : « Répéter la devise (Je suis la Volonté Absolue) en toutes circonstances !... Il faut voir la devise comme votre loi, votre sens, votre fatum, votre tout. »(61).

L’expression de la Volonté Absolue fondée sur le postulat, puis le constat « Hors moi il ne peut exister absolument rien »(62), ne prend donc appui sur aucune autre « réalité objective » : « la vieille croyance dans la réalité objective (…) met dans le même sac des choses aussi effroyablement disparates que le moi propre —incontestablement réel— et celui d’autrui, entièrement hypothétique. »(63). En se créant lui-même, le philosophe laboure des terres vierges où personne n’a jamais semé ; il échappe à sa manière à l’attraction universelle et à toute contingence ; il devient ce que de toute éternité il était (On ne devient que ce que l’on est)(64) (je suis moi-même la matière, le feu, le vase et le fourneau)(65) ; il peut difficilement rebrousser chemin et s’il se retourne, n’est plus la dupe de son reflet dans l’eau. « J’ai décidé d’en revenir à l’état d’humanité : cela s’est avéré difficile, cela s’est avéré impossible : j’ai vu que je ne pourrais me passer entièrement du Divin, que je n’avais jamais vécu sans Dieu… Il y a quelque chose d’indiciblement magnifique dans le seul fait de pouvoir se dire propriétaire de l’existence. »(66).

Le Monde, « fantôme intérieur », que les pensées, « spermatozoïdes de l’univers »(67), ensemencent au bénéfice de la Volonté quand c’est Elle qui leur commande, reste un jouet fragile et dangereux entre les mains de la multitude inexpérimentée. Cette multitude assimilable à la légion des « moi » non maîtrisés, s’est dispersée comme une goutte de mercure qu’on laisse tomber, une meute de chiens courants dans les bois, ou les passants anonymes des capitales. On aura du mal à les rassembler pour les mettre au pas si l’on perd de vue l’objectif assigné : régler une fois pour toutes le problème mondial (Pourquoi donc y a-t-il l’Etant et non pas plutôt Rien ?).

 

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(James ENSOR)

Par jeu et habileté suprême, Klima provoque le retour à soi par la simple lecture de son texte : « Ce que vous lisez maintenant a été amené causalement, a été créé uniquement par vos états mentaux des instants précédents —car moi, je n’existe pas. »(68). C’est une façon —et sans doute la seule— d’affirmer le solipsisme sans ambiguité aucune, et c’est aussi pourquoi le philosophe éclaire d’un jour nouveau le questionnement ultime au terme duquel il faudra sans trembler affronter la rigueur de l’océan glacial du doute. « En réalité, les choses se présentent ainsi : ne croyez pas que je veuille que vous agissiez conformément à la pratique par moi conseillée ; je vous donne mes conseils pour que vous ne les écoutiez pas. Où serait le sens si vous, qui voulez être libre, vous teniez compte des directives d’autrui ?... Pourtant —existe-t-il une autre voie que celle que j’indique ?...

Pourtant —peut-être que je ne vous offre tout cela que pour que vous vous coupiez vous-même dans cette étoffe un habit qui vous aille ? »(69).

Mais la nature humaine est ainsi faite qu’elle ira toujours du côté des modes habiller son âme pour paraître aux cortèges des maîtres tailleurs. C’est tellement vrai que 99,9% des individus vivent aujourd’hui par procuration cherchant au travers des fictions cinématographiques et dans la vie des « autres » des modèles pour conduire la leur… Et cependant, qui briguera la dalmatique, la cape ou l’hermine, finira tôt ou tard par danser dans ses hardes au drôle de petit air que la Reine du Monde flûtera tout exprès à ses oreilles… Avons-nous oublié nous-même quel vêtement de peau nous troquâmes certain jour, à l’aube de notre endormissement ?

 

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Rêve que tout cela ? Peut-être et qu’importe, le solipsiste a répondu sans alternative à qui peut l’entendre : « Le seul moyen de nettoyer les écuries d’Augias, c’est de les démolir. »(70).

Qui s’en approchera se tiendra sur ses gardes en se méfiant d’abord de lui-même.

On trouvera dans l’œuvre romanesque matière à compléter cette approche ; comme dans les écrits philosophiques de Ladislav Klima, la totalité se trouve dans le fragment, en enroulement de lemniscate ou d’Ouroboros selon le plan (« I love me dit le serpent »)(71). On pourra s’étonner du style plus d’une fois outrancier, de la violence des situations burlesques et fantasmatiques aux couleurs des toiles d’Ensor, du viol du langage et de la provocation quasi permanente ; on cherchera vainement une imitation ou du déjà vu, c’est en cela aussi que Klima est unique.

C’est une claque qui peut-être un réveil. « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui. »(72).

 

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 (Gustave DORE)

Tous les écrits de Ladislav KLIMA actuellement disponibles en France sont publiés par les Editions de la Différence, traduits, présentés et annotés par Erika ABRAMS :

—   Les souffrances du Prince Sternenhoch (1987)

—   Némésis la Glorieuse (1988)

—   Ce qu’il y aura après la mort (1988)

—   La marche du serpent aveugle vers la Vérité (1990)

—   Traités et Diktats (1990)

—   Instant et Eternité (1990)

—   Le Grand Roman (1991)

—   Le Monde comme Conscience et comme Rien (1995)

 

« Je suis la Volonté Absolue », traduit et présenté par Erika Abrams, a été édité en 1984 par « Café Climat » à Langres.

 

Une édition des Œuvres Complètes, à La Différence est en cours ; 4 volumes sont déjà parus :

—   Tome 1 « Tout », écrits intimes, 1909-1927

—   Tome 2 « Dieu le ver », correspondance, 1905-1928

—   Tome 3 « Le Monde etc… », philosophica journalistica, 1904-1928

—   Tome 4 « Le Grand Roman »

 

Notes :

(1), (5), (16), (17), (23), (38), (58) : « Le Monde comme conscience et comme Rien »

(2), (3), (6), (33), (39), (41), (44), (54), (70) : « Métaphilosophiques »

(4), (12), (31), (32), (35), (45), (49) : Lettre écrite d’Horousanky

(7), (53) : « Ce qu’il y aura après la mort »

(8), (34), (50), (57), (59), (60), (61), (63), (66), (68), (69) : « Je suis la Volonté Absolue »

(9), (24), (25), (26), (51), (67) Lettres philosophiques

(10) : Louis Ferdinand CELINE, « Voyage au bout de la nuit », éd. Pléiade

(11) : Dominique de ROUX, « La mort de Céline », éd. 10X18

(13), (14), (15), (19), 22), (27), (29), 37), (42) : Autobiographie

(18), (30) : « Instant et Eternité »

(20) : Ma confession philosophique

(21), (62) : Lettre à Antonin Pavel

(28) : « Traités et Diktats »

(36) : « Némésis la Glorieuse »

(40) : MAINE de BIRAN, « Mémoire sur la décomposition de la pensée » éd. Vrin

(43) : Lettre sur l’Illusionisme

(46) : Giordano BRUNO, « De Vinculis III » éd. Belles Lettres

(47) : CELINE, lettre à Léon Daudet, Cahiers Céline éd. Gallimard

(48) : Epitaphe de John GAY (+ 1732)

(52) : Arthur SCHOPENHAUER, « Le Monde comme Volonté et comme Représentation », éd. PUF

(55) : « Le Grand Roman »

(56) : George BERKELEY, « Dialogues de Philonous et de Hylas », éd. PUF

(63) : PINDARE, cité par NIETZSCHE

(64) : « La Clavicule de la Science Hermétique » écrite par un habitant du Nord dans ses heures de loisirs, éd. JC Bailly, 1985

(71) : Georges PERROS, « Papiers collés II » éd. Gallimard

(72) : NIETZSCHE, « Aurore », Œuvres complètes, éd. Gallimard

 

 

Il existe une vidéo tchèque où l’on peut voir quelques photos de Klima.

A signaler, l’émission d’Anne-Lise DAVID  « Une vie, une Œuvre » du 14 juillet 2002, consacrée à Ladislav KLIMA sur France-Culture.

 

09/03/2012

FILLON A FAILLI

 

Comment se déculotte un Premier Ministre ? C’est bien simple : sous la pression (qui cache la menace) d’organisations qui font l’opinion.

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source photo:  20minutes.fr

Fillon a donc failli par le fondement au devoir qui lui incombait de mettre un terme à la souffrance animale en demandant expressément de procéder à l’ étourdissement des bêtes avant leur égorgement rituel, ainsi que l’exigent la loi de la République et la Déclaration universelle des droits de l’animal dans l’alinéa 2 de son article 3 :

« Si la mise à mort d’un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d’angoisse. »

Sitôt gain de cause acquis comme il se doit par le chantage à la persécution (système ayant fait ses preuves), le grand rabbin de France et le président du consistoire central, en bons fils de Yahvé et le président du conseil français du culte musulman accompagné du recteur de la grande mosquée de Paris, en bons disciples de Mahomet, pourront s’en retourner contents chacun chez soi, quoi qu’ ils entendent demeurer, selon leurs propres déclarations : « vigilants » !

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Diable, c’est qu’il faut veiller à ce que la Bête qui dort dans le sein des goys et des infidèles ne se réveille de sa torpeur ! Sur ce dernier point qu’ils se rassurent, sa léthargie semble profonde à la Bête hélas, tant cet aréopage de beaux messieurs s’ arrange depuis des lustres à l’étourdir profondément en lui distillant telle narcose de leur cru qu’ils se refusent en retour à appliquer aux victimes de leurs boucheries...

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source photo: seneweb.com

A cette dérobade de Monsieur Fillon, Madame Dati ajoute ses commentaires : en vertu de quels principes appartiendrait-il à Fillon de se mêler des affaires de religion ? On se le demande. C’est aux clercs de la religion du livre qu’elles incombent ces affaires ; eux seuls doivent veiller à faire respecter les lois vétérotestamentaires d’un côté et coraniques de l’autre, ces dernières accommodées à la sauce de telle ou telle fatwa du jour. Il est pourtant écrit quelque part dans le Coran qu’on se doit d’épargner la souffrance aux animaux et que la compassion n’était pas étrangère au Prophète il me semble…

Alors qu’attendent nos chers députés pour faire respecter la loi ? L’absence d’empathie qu’ils montrent envers la souffrance animale en dit long sur leur asservissement et leurs cœurs de navets ! Et pourtant, ce qui s’applique en Suède, en Norvège ou en Suisse pourrait se faire en France ; c’est affaire de volonté et de détermination. Mais comme nos chers représentants en sont dépourvus et que l’Union Mafieuse des Pourris et des Salopard de l’ oligarchie ultra libérale des né-cons de l’hexagone passe son temps à se lécher le cul ou à jaboter dans la ciguë selon, les défenseurs des animaux n’ont rien à attendre d’elle.

Il a fallu que la « fille de son père » balance ce pavé dans la mare —et c’est tant mieux— pour que les éclaboussures de sang frais en l’occurrence, arrosent tout le monde.

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On découvre cette saloperie d’égorgement comme s’il s’agissait d’une nouveauté ! Mais nom d’un chien ça remonte à la nuit des temps ces pratiques barbares dites « rituelles «  ! Ça témoigne de l’obscurantisme que vingt siècles de monothéisme anthropocentriste ont infligé aux croyants en recouvrant d’une chape de plomb leurs consciences individuelles.

Il s’est trouvé pourtant des Sages pour dénoncer ce crime, à commencer par PYTHAGORE, que fait parler OVIDE dans ses « Métamorphoses » :

« Comme on se prépare à verser cruellement le sang humain, lorsqu’on enfonce le couteau dans la gorge d’une génisse et qu’on est sourd à ses mugissements ! Ah ! Quand un homme peut immoler un chevreau, malgré ses cris semblables aux vagissements de l’enfant, ou se repaître de l’oiseau nourri par ses mains, que lui manque-t-il pour arriver jusqu’au forfait ? »

Et plus tardivement, voici ce qu’écrivait le Néerlandais Bernard MANDEVILLE  dans sa Fable des Abeilles, en 1714:

« Pour être ému par la pitié, il faut que les symptômes de la misère frappent immédiatement nos sens. (…) Mais il y a des animaux plus parfaits, tels que sont la brebis et le bœuf, dont le cœur, le cerveau et les nerfs diffèrent très peu des nôtres. (…) Il m’est impossible de concevoir comment un homme, qui n’est pas endurci dans le sang et dans le carnage, peut voir sans peine la mort violente et les longues angoisses de ces innocents animaux. (…) Peut-on, sans être touché de compassion, se représenter un bœuf déjà grand, quoiqu’encore jeune, renversé et tout étourdi d’un dizaine de grands coups qu’il a reçu d son bourreau ? Sa tête armée est liée avec des cordes contre la terre. On lui fait au gosier une plaie large et profonde. Quel mortel peut entendre sans compassion ses douloureux mugissements, interrompus par le sang qui coule à grands flots ? »

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Arthur SCHOPENHAUER dénonce la réification de l’animal (Descartes=animaux-machines) et la morale du christianisme « qui n’a nul égard pour les bêtes : c’est en elle un vice, et il vaut mieux l’avouer que l’éterniser… »

Combien de zoophobes encensés pour un FRANÇOIS d’ ASSISE ?

En dépit des efforts de Peter SINGER, des antispécistes et des amis et défenseurs des animaux, force est d’admettre qu’on n’a pas beaucoup avancé puisqu’on en est toujours rendu, en 2012, à devoir s’ incliner sous le joug de religions qui n’ont rien perdu de leur arrogance ni de leur prétention à vouloir imposer par le chantage —à défaut de pouvoir le faire par la force— leur vision du monde et leur pratiques sadiques à ceux qui ne les partagent pas. C’est donc, dans le même temps qu’une atteinte à la vie tout court, une atteinte à la liberté individuelle.

Il faut admettre une fois pour toutes, comme l’écrit si bien Milan KUNDERA dans « L’insoutenable légèreté de l’être » que « La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toute les autres en découlent. »

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Et plus loin, il poursuit en évoquant le geste de compassion de Nietzsche qui se jette en sanglots au cou d’un cheval frappé à coups de fouet par son cocher à Turin :

« Ça se passait en 1889 et Nietzsche s’était déjà éloigné, lui aussi, des hommes. Autrement dit : c’est précisément à ce moment-là que s’est déclarée sa maladie mentale. Mais selon moi, c’est bien là ce qui donne à son geste sa profonde signification. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce d’avec l’humanité) commence à l’instant où il pleure sur le cheval.

Et c’est ce Nietzsche-là que j’aime, de même que j’aime Tereza, qui caresse sur ses genoux la tête d’un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte : ils s’écartent tous deux de la route où l’humanité, « maître et possesseur de la nature », poursuit sa marche en avant. »

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 « Les hommes mériteront la Paix lorsqu’ils cesseront de vivre sur un fleuve de sang de bêtes innocentes. » (Paul DU BREUIL, Plaidoyer pour nos amies les bêtes, Paris, Panharmonie 1968)

Autrement dit : tant qu’on égorgera l’agneau, il y aura des guerres…

Orientations de lecture:

Tous les extraits de textes on été tirés de l'ouvrage de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer paru aux PUF (2011): "Anthologie d'éthique animale"

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On lira également avec profit les deux ouvrages suivants:

 

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"Un ensemble édifiant, pour contribuer à la réflexion engagée sur le statut de la nature dans le monde d'aujourd'hui."

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23/09/2010

BULLETIN CELINIEN

Bulletin célinien N° 322

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On trouvera dans cette livraison un texte des plus intéressants livré à la Revue célinienne en 1979 par Jean ROUGERIE. C’est à cet acteur de second rôle (qui tourna cependant dans plus de cinquante films), à cet homme de théâtre « indépendant », que l’on doit la première adaptation à la scène des « Entretiens avec le Professeur Y ». C’était en 1975, et le spectacle eut lieu à Antony, sur les planches du théâtre Firmin- Gémier qu’il dirigeait.

Comme le fait remarquer le texte, le titre n’allait pas de soi, et le risque était grand d’essuyer un échec, cependant, contre toute attente, la pièce reçut un accueil des plus  chaleureux , au point que Jean Rougerie entreprit de la rejouer à trois reprises, en 1976, 1981 et 1986 sous le titre « Interviouve ». L’acteur y excella, tout autant que Jean Saudray qui lui donnait la réplique. Ceux de ma génération qui ont pu voir le téléfilm « Quatre-vingt-treize » réalisé par Alain Boudet en 1962 sur un scénario de Claude Santelli, se souviennent de Jean Saudray, l’inoubliable Halmalo de l’œuvre hugolienne. Il fit un « Professeur Y » des plus convaincant.

C’est par Paul Chambrillon -comme il le confesse dans l’article- que Jean Rougerie fit la connaissance de Céline. Et c’est par là, pourrait-on dire, que tout a commencé :

 «  On parle de tout avec Chambrillon. De Céline aussi. Il l’a connu (…) On écoute les chansons… évidemment, je me mets à lire Céline. C’est très beau, c’est très grand ! Admirable, émouvant ! Quel poète ! Lyrique ! Toujours lyrique !... Je ne parlerai pas de lui plus longuement… ce n’est pas l’envie qui m’en manque, remarquez… mais je ne suis pas critique (c’est bête mais chacun de nous l’a ressenti, n’est-ce-pas ?... vous avez vu les trois points… l’influence naturellement… Quand on vient de lire Saint-Simon, c’est pareil… On ne rêve plus que d’imparfaits du subjonctif, même pour écrire à son percepteur…)

Alors Rougerie est conquis, enthousiasmé, et, comme il le précise lui-même, le théâtre étant « un acte essentiellement amoureux », il montera la pièce en procédant à « quelques aménagements scéniques » et en se résignant à devoir couper la fin :

« Bien plus douloureuse fut ma décision de couper toute la fin qui n’est que récit fantastique, mais récit tout de même (…) Si on veut le rendre scénique, il faut le Châtelet. C’est une autre option. »

Jean Rougerie ne rencontra Céline qu’au travers de ses œuvres, mais il eut, grâce à Paul Chambrillon, le bonheur de pourvoir s’entretenir avec Madame Destouches :

« Madame Destouches est là, charmante, gentille comme il n’est pas possible. Elle vous écoute, vous répond mais, malgré elle, est mal rassurée… on lui donne l’impression qu’on veut encore du mal à son mari. Au travers de ses paroles toutes douces, on croit entendre : « Je vous en supplie ! Laissez-le tranquille ! Ne lui faites plus de mal ! »

On notera cette observation de Jean Rougerie et on s’en souviendra :

« On parle Céline, on ne le joue pas. Parce qu’il y a avant tout, chacun le sait, un langage Céline. Inutile donc de chercher autre chose : tout est là, clair, brillant, scintillant, génial. Le texte classique en somme. »

C’est, en effet, suffisamment clair et il n’y a rien à ajouter.

Né le 9 mars 1929 à Neuilly sur Seine, Jean Rougerie a quitté définitivement la scène le 25 janvier 1998 à Ivry sur Seine. Un célinien de cœur s’en est allé ce jour là.

Le texte de Paul CHAMBRILLON lui rendant hommage, publié en 1998, est repris dans le présent numéro : « Salut mon vieux Jean. Te voilà rendu sur des rives que l’on espère paisibles… »

A l’occasion de l’  « Affaire Bettancourt », tant médiatisée, Marc LAUDELOUT apporte quelques précisions sur les relations de « Céline et l’Oréal ». Comme l’éditorialiste l’explique, la méfiance –a tord ou à raison- de l’écrivain à l’égard d’Eugène Schueller, ne l’a pas empêché, se trouvant exilé au Danemark, de sympathiser avec le représentant de l’Oréal à Copenhague. Il nous rappelle aussi que Pierre Monnier, l’auteur de « Ferdinand furieux », célinien de toujours, fit, à partir des années cinquante, toute sa carrière chez l’Oréal qui fut, soit dit en passant, une arche bien venue pour nombre de « réprouvés » de la dernière guerre.

Maître François GIBAULT, de son côté, accorde à Frédéric SAENEN, quelques éclaircissements quant aux tribulations de l’auteur du Voyage avec le Droit. Le ton est donné :

« Céline se méfiait des juges (…) Il préférait régler lui-même ses comptes, à sa manière, en « duel », comme il le fit avec Sartre. ».

Deux avocats comme on sait, eurent à défendre Céline : Maître Tixier-Vignancour et Maître Albert Naud. Et comme le rapporte François Gibault, les deux hommes ne s’aimaient guère, justement à cause de Céline. L’honneur revint à Tixier d’obtenir, « par un formidable tour de passe-passe (…) l’amnistie qui permit à Céline de revenir en France sans risque d’arrestation. »

François Gibault, rappelons le, est président de la Société des Etudes céliniennes. A ce titre et depuis 25 ans, il organise tous les deux ans un colloque international où se retrouvent chercheurs et enseignants « venus des quatre coins du monde ».

A la question posée par Frédéric Saenen : « Quand l’œuvre de Céline tombera-t-elle dans le domaine public ? » réponse est donnée que ce sera en 2031 et non, précise Maître François Gibault, « en 2011 comme beaucoup le croient, puisque la protection est maintenant de 70 ans à compter du décès de l’auteur, avec cette précision que, pour les œuvres posthumes, ce délai ne courre qu’à compter de la publication. »

François Gibault, tout en regrettant de ne pas avoir connu l’ermite de Meudon, pense, comme biographe, qu’il en a peut-être été mieux ainsi. Dans le cas inverse, c’eut sans doute été au risque de se voir égarer sur de fausses pistes par celui, justement, qui n’aimait guère qu’on parle de lui, ni qu’on le montre. On sait combien, sur le chapitre, ses photographes ont dû jouer de ruse et l’on imagine quels efforts ont dû déployer ceux qui ont réussi à le « traîner » derrière la caméra ! Et pourtant, quel homme s’y est montré plus vrai et moins surfait que lui ?

On ne refermera pas ce 322ème numéro sans évoquer la première partie de l’étude de Gérard PEYLET sur « Le paysage urbain crépusculaire dans Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. ». Cette étude est tirée du 68ème cahier du Laboratoire Pluridisciplinaire de Recherches sur l’Imaginaire appliqué à la Littérature, des Presses Universitaires de Bordeaux (2005).

L’auteur, au travers d’extraits choisis, dégage la caractéristique du paysage célinien qui est la part d’ombre, entre chiens et loups, par laquelle il nous séduit. Peut-être, au fond, parce que c’est dans le noir que pousse la graine, et que cette œuvre, à sa manière, est lumineuse. Quoi que lunaire, c’est toujours de la lumière du soleil qu’il s’agit ; c’est justement par ce côté là que Céline brille.

Cette grande caractéristique du paysage célinien qu’évoque l’auteur de l’article : « L’attirance du néant à travers des images de décomposition, de dissolution, de chute. » n’est-elle que cela ? N’est-elle pas aussi  la tentative d’en finir  une fois pour toutes  avec « la confusion, l’enlisement, la misère », le mal ?

Ah ! que ne cache-t-il pas cet horizon de suie ! Il faut donc chercher au-delà du noir et du désespoir pour trouver ce que portent en eux de compassion les mots et les images ; il faut « marquer le pas » comme devant ces tableaux que l’on regarde parfois dans les musées sans les voir… Il faut s’arrêter dans l’œuvre célinienne comme on le sent, quand on le sent, et passer en quelque sorte de l’autre côté pour comprendre la parole de Nietzsche : « Ecris avec ton sang, et tu sauras que le sang est esprit. »