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18/11/2014

LADISLAV KLIMA ou le solipsisme appliqué

(Reprise augmentée d’un texte que j’ai eu l’occasion de publier une première fois dans la revue l’Originel, numéro 6 de juillet 1996, éditions Charles Antoni)

 

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En 1904 paraît à Prague un ouvrage intitulé « Le Monde comme Conscience et comme Rien. ».C’est un texte décapant qui ne recevra pas l’accueil attendu par son auteur, le jeune philosophe Ladislav KLIMA. Ce dernier n’a sans doute pas choisi son titre à consonance schopenhauerienne au hasard ; il présente son livre comme un « précis d’indifférence nihilisto-illusionniste » s’inscrivant pour partie dans le sillage de l’œuvre de Nietzsche (« le nihilisme est notre délassement à nous. ») .

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(Prague vers 1900)

Le texte annonce d’emblée la couleur du chaos, c’est un précis de décomposition des idées reçues, début prometteur pour celui qui fera des principes d’alogicité et de contradiction le moteur de son œuvre. Ce livre, qui aurait dû faire l’effet d’un pavé dans la mare, passa inaperçu ou presque ; quelle conclusion en tirer ? Klima y répond lui-même dans une lettre adressée le 16 juillet 1905 à Emanuel Chalupny. Il estime « que le public pachydermique, face à une œuvre de l’esprit, perçoit aussi peu ce qu’elle a de provoquant que ce qu’elle a de valorifique, autrement dit qu’il est totalement sans tête, qu’il n’y a que son dos où le frappant puisse, sous forme de bâton frapper. ».

Ce ton, dont Klima ne se départira plus, positionne très tôt ce rebelle en l’apparentant aux grands moralistes, esprits libres affranchis des passions, souvent plus en accord avec le comportement des animaux qu’avec celui des hommes.

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Certaines de ses observations nous vaudront des maximes de cette veine : « Si les braves gens appliquaient au perfectionnement de leur caractère autant de soin qu’au polissage de leurs chaussures, l’humaine espèce aurait meilleure mine »(1) et sa méfiance à l’égard des hommes s’exprime au travers du constat qu’il fait de leur lâcheté : « la volonté d’esclavage est le fondement de l’univers. Elle est l’essence de l’homme, la clef de son être, le secret de sa « culture ». (2)   Il observe que c’est la même servilité qui anime la plupart des œuvres de ses contemporains et les rend dépendantes d’autrui, comme si, de toute évidence, il ne devait rien y avoir de nouveau sous le soleil alors que le soleil, comme l’observe Héraclite, « est non seulement chaque jours nouveau, mais sans cesse toujours nouveau ». Par conséquent « une seule question décide de la valeur de toute œuvre : à quel point est-elle souveraine ? à quel point soumise ? »(3)

On peut dire de celle de Klima qu’elle est originale en ce sens qu’elle n’a guère eu d’antécédent et que personne avant lui n’avait osé s’aventurer en direction du solipsisme radical, chemin qui ne mène nulle part pour la philosophie classique, position intenable pour un esprit libre… Avec le brio qui le caractérise et sa maîtrise du verbe, Klima étaye pourtant et développe un discours rien moins que « philosophique », même si l’auteur, sur ce chapitre émettait les réserves que l’on sait. Celui qui, sa vie durant, se sera évertué à sauter dans l’abîme —« ce n’est qu’en sautant qu’on peut arriver à quelque chose »(4)— aura réussi son suicide intellectuel en coupant à sa manière la tête au corbeau pour ne plus voir le monde avec les yeux de l’habitus, nevermore .

 

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Il n’y a pas, derrière cet acte, la recherche d’un quelconque bonheur, ni la recherche d’une quelconque vérité raisonnée ou raisonnable —« la vérité n’est pas à chercher dans la philosophie, mais dans la praxis, dans la vie »(5) mais bien plutôt l’affirmation d’une volonté « auto-commandante ». Que cette dernière prenne le sentier de la guerre et se batte en priorité contre le moi social est dans l’ordre des choses ; elle démolit, dans le même temps, tout ce que l’humaine raison a empilé de concepts idéaux : c’est la « métaphilosophie » qui commence « là où on repousse à coups de pied la « métaphysique », le monde, la réalité, l’existence-vérité, la science, l’homme… »(6)

C’est par là aussi que commence la gestation de celui qui se qualifiait lui-même de « noir monstre métaphysique » à l’instar du protagoniste d’un de ses romans auquel il fait dire : « Moi seul, noir monstre métaphysique, rêvant éternellement, Moi seul, je peux être Dieu ! »(7)

Vouant sa vie à la quête de l’Etre-Dieu, il fallait à Klima une trempe peu commune, une détermination sans failles, l’enjeu n’étant pas sans risques ! « On ne plaisante pas avec ces petites choses-là ; la folie subite est bien l’accident le plus inoffensif qui puisse arriver au petit animal que l’on est. »(8)

Cinquante années de vie pas commune s’achèveront dans un hôpital pour tuberculeux, mais, rideau !... l’apothéose avait eu lieu des années avant, et le philosophe avait payé durement son écot : « J’ai payé ma victoire d’un immense chaos provisoire… »(9). Parce qu’il y a peu d’appelés et peu d’élus dans ce voyage en solitaire (« La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment, d’autres commencent et s’y prennent vingt ans à l’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. ») (10) Klima, en bon guerrier, n’aura pas baissé la tête devant Némésis la Glorieuse.

 

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 (Dessin Agaric)

Aujourd’hui le public francophone peut accéder à l’œuvre grâce aux efforts non comptés de sa traductrice Erika Abrams ; elle seule a su tirer de l’ombre où il dormait ce philosophe trop longtemps oublié à l’Est. On ne réveille pas innocemment ce genre de tigre… Les chasseurs de grands fauves auront bien du mal à l’abattre, et c’est tant mieux puisque —pour parodier Dominique de Roux— « ce sont les temps du grand changement qui maintenant, viennent. »(11).

En parcourant la biographie de l’auteur, parue dans le premier volume imprimé en France (« Je suis la Volonté Absolue »), on comprend mieux le monde de celui qui, l’ayant réduit à son schéma mental, pouvait écrire : « L’univers est l’ouvrage de mes arides conjectures et de mes routines psychiques, un schéma, rien de plus, et son énormité est réductible à l’énormité d’une mystification. »(12).

 

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Né le 22 août 1878 en Bohème (Domazlice), très tôt orphelin de mère, le jeune Ladislav entre au lycée de Zagreb en 1895 ; il y découvre les œuvres de Schopenhauer et de Nietzsche et s’insurge contre le système éducatif : « quiconque n’était pas idiot-né devait forcément s’idiotifier sur les bancs de l’école. »(13) ; voilà qui le positionne et le détermine « à ne fréquenter aucune école, à n’embrasser aucun état »(14), prémisses d’un dilettantisme propice à l’émergence du « ludibrionisme » —jeu permanent avec l’univers— qui le caractérisera plus tard. On sent, dès cette époque, la rupture du lien social et le rejet de toute autorité extérieure. Cinq années suivront de « simples tâtonnements dans le noir »(15) au cours desquelles le jeune philosophe cherchera à aiguiser ces facultés supérieures qu’il reconnaît aux seuls félidés —« la plus splendide efflorescence de la vie »(16)— et qui sont incontestablement celles du guerrier (il les évoque observant le comportement d’un chaton en présence du danger, bel exemple d’art martial !...). « Le spectacle qu’offre un tigre du Bengale est non seulement beau mais sublime ! »(17). Cette admiration sans limites n’aura d’égale que la compassion qu’il éprouvera sa vie durant pour les animaux : « La façon dont les humains se comportent envers les animaux est terrible ; plus terrible encore, superlativement terrible, est la façon dont ils les regardent. »(18).

 

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De 1900 à 1903, expériences variées touchant à la déoessence. L’auteur expose ses sensations dans son autobiographie : « Durant les années où d’autres s’échinent à passer des examens et à se lancer dans une carrière, je n’eus d’autres occupations que de me promener sans fin dans les futaies à la recherche de nymphes et de châteaux hallucinatoires, me roulant tout nu dans la mousse et dans la neige, menant des combats terribles avec un Dieu qui s’était mis en tête de vivre à l’état de veille, en tant qu’homme. »(19).

En 1904 publication du « Monde ». Suivront trois années d’intense activité littéraire dont peu de choses, malheureusement, auront été conservées, Klima brûlant souvent le soir même ce qu’il écrit le jour…

1908 : abandon de la littérature au profit de la seule « philosophie pratique systématique », « mon but étant de tuer toute souffrance, d’atteindre le calme immuable, bienheureux, au moyen d’une manière de tout voir philosophique et aeterniste, ordonnée et régie par des commandements souverains. »(20).

Le 13 août 1909, dans des circonstances particulières, il semble que les efforts soient couronnés de succès puisque Klima se trouve en face de « la pensée la plus téméraire, la plus terrible, la plus sublime qu’homme ait jamais eue : être dès cette vie ici-présente, essentiellement et réellement, pleinement et intégralement, DEUS CREATOR OMNIUM ! »(21).

En 1910, à 32 ans, il prend une résolution décisive : « au moyen d’une maîtrise absolue de l’intellect, atteindre pleinement au Plus Haut… Deux ans de violences inouïes faites au processus de la pensée… »(22). Il s’adonne sans différer à ces travaux d’Hercule en bonne connaissance de l’Ennemi (« Notre intellect est un professionnel non pareil du mensonge ») (23) avec les déroutes inhérentes à ce genre de quête, lucidement surmontées : « ce qui vient d’arriver, succès ou échec, peu importe, est bon, ne serait-ce, par exemple, que pour la simple raison que c’est arrivé. »(24). Qu’on se rappelle sur le chapitre le propos de Nietzsche (ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort).

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(Pieter BRUEGHEL)

Le 1er octobre de la même année, connu sous l’appellation de « journée cholupicienne », constitue l’acmé d’ une praxis philosophique que Klima narre par le menu à Antonin Pavel dans une lettre écrite d’Horousanky le 20 mai 1914 ; Erika Abrams y voit à juste titre « l’un des textes clef » de son œuvre. A partir de ce moment, et sans doute pour compenser le porte à faux où l’ont conduit ses exercices quotidiens  souvent brutaux de philosophie pratique et d’érémitisme pour l’aider à supporter ou à oublier le monde extérieur « automystification géniale »(25), « processus de contradiction »(26), Klima s’adonne à l’alcool et s’en explique : « c’est l’alcool qui me sauva, le rhum et l’alcool absolu… je ne dessoûlais pas de toute la seconde moitié de l’an 12 ni de l’an 13. »(27). Il est , en parallèle, attiré par le suicide dont l’idée obsessionnelle représente à ses yeux « l’expression la plus élevée et la plus pure du vouloir-vivre » . La mort volontaire est un privilège qui permet de quitter élégamment le théâtre d’ombres de la comédie humaine avant son dernier acte, « l’homme qui se respecte quitte la vie quand il veut, les braves gens attendent tous, comme au bistrot, qu’on les mettent à la porte. »(28).

En 1915, poussé par le dénuement, Klima se résout à accepter quelque emploi, ressentant néanmoins « la moindre somme gagnée comme le summum de l’infection, le moindre travail social comme le comble de l’infamie… »(29). On le retrouvera chauffeur d’une locomobile à pomper l’eau d’une rivière, puis gardien d’une usine désaffectée, enfin, en 1917, associé et contremaître d’un atelier de fabrication d’un ersatz de tabac… tâches inutiles, sans doute, mais évocatrices de l’univers burlesque où l’asocial n’a plus sa place.

1918 : publication d’articles philosophiques et polémiques.

1919 : début du « règne de Dyonisos » puis hibernation en 1920.

En 1922 commence sa « lutte héroïque contre tout. ».

Atteint de tuberculose pulmonaire, la mort emporte à Prague le 19 avril 1928, celui qui était parvenu à en tuer l’idée même : « Pour autant qu’il soit certain que je suis, je suis certainement immortel. L’un et l’autre —idem— « je suis » et « je serai »—tautologie—. Car le présent est dans son fond éternité, car l’éternité n’est rien d’autre qu’un présent sans bornes : existence et immortalité sont synonymes. »(30).

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Il nous reste maintenant à voir quels sont les thèmes de l’œuvre klimaienne tout entièrement tournée vers l’éveil de la Conscience  et la conquête de la Liberté par la réalisation du Grand-Œuvre qu’est l’Etre-Dieu : « l’humanité a crée l’idée de Dieu. Moi, je créerai sa personne. »(31).

Une telle entreprise reflète un cheminement intellectuel hors du commun.

Que Klima ait trouvé dans les écrits de Nietzsche, Schopenhauer et Berkeley de quoi étayer sa vision du monde, et que le Nihilisme, raz de marée du début de siècle ait pu séduire un tel esprit n’a rien d’étonnant. Cependant le philosophe a su gérer ses sources et s’en détacher suffisamment pour élaborer sa propre pensée dans un style qui n’appartient qu’à lui ; il s’en explique : « Longtemps j’ai vogué lâchement dans les eaux du stoïcisme, du spinozisme, du dyonisisme à la Nietzsche, de l’upanishadisme, —mais tout cela était loin d’être moi, cette manière d’agir ne pouvait évidemment pas me convenir à moi, —à mon instinct absolutiste fondamental… »(32).

On l’imagine mal, en effet, aux ordres d’un quelconque maître à penser en dépit de la « contamination » qu’évoque Jan Patocka. En radicalisant le solipsisme, Klima n’a pas enfermé sa pensée (contrairement à la remarque de Brezina), il lui a plutôt donné des ailes et permis d’accéder à ce que Mandiargues appelle, dans son introduction au « Musée Noir », « l’innocence farouche d’un univers enfin déchaîné ». Cette pensée a su se frayer des passages dans cette jungle et arpenter des territoires incontournables ; elle ne s’est pas érigée en système mais a constitué une ontologie libérée des entraves du Temps, centrée sur le primat de la Volonté qui s’exprime par le vouloir-vouloir, dans l’éternel présent.

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(Adolf CHWALA)

Comment s’étonner dès lors du regard sans complaisance qu’il porte sur la philosophie et les professeurs de philosophie plutôt malmenés dans ses romans ? « La philosophie est le foyer de la servilité humaine. Tout ce qu’on peut trouver d’autre en fait de chienneries et d’ignominies se dissout dans la puanteur philosophique. Elle a été non pas « amour de la Sagesse » mais amour de la larbinerie ; ce qu’on a nommé sagesse n’a été qu’une contrition dévote et vile à l’extrême. »(33). La dévotion en général —et rien de ce qui s’abaisse— ne trouve grâce à ses yeux, mais le lien de dépendance est une inclination naturelle de la mentalité humaine, traduction des peurs ancestrales nichées au plus profond de l’être, besoin de protection maternelle trouvant son refuge dans le Dieu des religions révélées : « Cette humaine canaille, ces bêtes à bon dieu… lèvent les yeux vers leur petit bon dieu, comme un ratier pouilleux lève les yeux vers l’homme… Si elles ont besoin d’invoquer quelque chose, c’est parce qu’elles-mêmes ne valent pas un clou. »(34).

On trouvera plus loin des lignes qui ne sont pas tirées de l’Antéchrist mais expriment avec autant de violence la révolte de celui qui, voulant se « créer lui-même », avait commencé par mettre le dieu des autres aux fers : « l’essence du christianisme est à mes yeux une servilité magnifiquement développée et une chiennerie sur toute la ligne, masquée bien sûr par l’amour. »(35)

Cette peur qui caractérise la nature humaine, Klima la voit justement dans l’interdit d’assumer la divinité en l’homme, entretenu par la notion de péché et le sentiment de la faute : « Le sens principal de l’espèce humaine a été la peur de réveiller le dragon terrible sur lequel elle dort et qui est dans la seule et unique réalité, son Archange Sauveur. »(36). Paroles d’hérétique assurément, qui refuse la soumission imposée par le dogme d’une église ou d’un temple extérieur ; rébellion luciférienne que n’aurait pas désavouée Giordano Bruno, Dieu le feu qui brûle, qui suscite et consume les univers (Louis Cattiaux) est dans tout et partout ; c’est Un le Tout des présocratiques. Klima s’en explique dans une lettre écrite durant son séjour à Horousanky : « Tout est Un ». Dans « Instant et Eternité » il expose que « Dieu dort dans la moindre chenille ; là où il joue avec l’univers, il n’est rien de plus qu’un animal à l’état de veille absolue. ». Cette conviction panthéiste le conduit à un immense respect de la nature ; même si, en fin de compte, elle n’est que du bluff, elle n’en possède pas moins les attributs de la Beauté, dont l’essence est la Divinité, immanente à la manifestation phénoménale du monde.

 

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(Carl Caspar FRIEDRICH)

La prise de conscience d’une automystification permanente qui se nourrit des peurs humaines et d’une impossibilité de saisie de l’instant, constitue la base de la pyramide hermétique du solipsisme. Klima ne croit pas plus en l’humanité —« Il est du reste très instructif d’observer les promeneurs nocturnes dans les champs, à plus forte raison dans les bois ; presque tous se comportent comme des lièvres, fait qui permet de constater que l’humanité dans sa totalité se compose de lâches achevés… »(37)— qu’il ne croit en la vérité : « Comme le commencement du cercle, la vérité elle aussi est partout et nulle part. »(38).

Ce nominaliste en revient toujours à la seule question qui, finalement, en vaille la peine —thème fondamental et substance de « la » philosophie— « Le problème mondial, en son seul sens admissible est le suivant : pourquoi suis-je là ? A quoi bon mon existence fantomatique ? Le rien ne serait-il pas plus naturel ? »(39). La réponse à cette question, c’est l’effort de volonté qui la donnera, lui seul susceptible de réaliser l’Etre-Dieu. Il faudra pour cela dégager le moi primitif de sa chrysalide (« Le Moi primitif est tout entier dans la Volonté ou la puissance qui crée l’effort. »)(40). C’est le Caput-Mortum philosophique, floraison d’un scepticisme radicalisé : « Le scepticisme commande que tout, non seulement peut mais doit être détruit ; le tout étant synonyme de la servitude. »(41) ; « Je n’ai presque plus de vœux, de souhaits, de désirs, tout au plus des envies momentanées qui meurent à peine nées ; ceci s’applique aussi aux soucis. »(42).

 

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(Julius MARAK)

On en arrive aux thèses clefs qui sont celles de l’absurdisme, de l’illusionnisme et des principes de contradiction et d’alogicité, tous enfants du scepticisme que klima développe dans sa lettre sur l’Illusionnisme de 1916 et le texte intitulé « Je suis la Volonté Absolue ». Il y définit clairement sa conception du scepticisme : « L’humanité n’a jamis su ce que c’était que le scepticisme conséquent, —moi je l’appelle hardiment absurdisme ; puisque tout est perdu !— et puisque c’est seulement en perdant tout que nous pourrons tout gagner— conquérir l’univers, mettre Dieu aux fers… »(43). Le scepticisme radicalisé conduit fatalement à la liberté absolue : « Le scepticisme est la chose du monde la plus éthique, partant la plus élevée, partant la plus libre. »(44)et donne la réponse à la question essentielle « Qu’est-ce que tout ça ? » —la seule réponse honnête, en fin de compte : incertitude absolue. Mais cela signifie Liberté absolue, divine, et cela veut dire : le monde est ce que (à n’importe quel moment) je veux en faire : mon jouet absolu. »(45). Klima n’aura de cesse de revenir au principe du ludibrionisme, dernière réponse, en fin de compte au problème mondial résumé dans l’antienne « Tout ça c’est mon jouet. ».

Apanage du Bateleur, le Grand Manipulateur dispose donc à chaque instant de la faculté de redistribuer les rôles en remodelant la materia prima illusoire du Chaos. (« Tout est manipulable, il n’y a absolument personne qui puisse échapper aux rapports intersubjectifs »)(46)—ainsi pourra-t-il écarter les mailles du filet pour tenter la grande sortie…

Reflet de nos identifications momentanées et passagères, de nos peurs et de nos illusions, le monde contingent n’est jamais tout à fait le même et demeure la farce de la « Fête des Fous » . («… tout le problème pour moi n’est pas ailleurs . »)(47).

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(Pieter BRUEGHEL)

Force est d’admettre alors que le combat de Carnaval et de Carême ne s’achèvera que dans un fantastique éclat de rire ! ( « La vie est une plaisanterie et tout concourt à le montrer / Cette idée m’est venue un jour, à présent, je le sais. »)(48).

« Ludibrium, mot excellent, signifie en même temps « jouet » et « bouffonnerie » : c’est pourquoi j’ai choisi ce terme pour désigner ma conception du monde. Le monde est le jouet absolu de sa (c.à d. Ma) volonté absolue. »(49). Et la volonté absolue est exclusive du sujet in illo tempore ; elle ne concerne que le seul présent et que l’individu dans son unicité. « L’on en arrive à une valorisation nouvelle : l’absoluité de l’instant. Ayant atteint telle ou telle chose l’espace seulement d’un instant, je l’ai atteinte absolument—définitivement—durablement—éternellement. »(50) 

Le monde de Klima relève d’une structure en abîme, c’est une galerie de glaces où le « Je » qui s’exprime et se regarde dans une autorégulation permanente et éternelle de métronome est toujours le même  sous des facettes différentes et rejette toute altérité. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est la condition nécessaire et suffisante du solipsisme et sa raison d’être qui font que « L’existence de deux moi est un non-sens horrifique. »(51).

 

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 Schopenhauer avait pressenti l’ouverture ( « L’individu seul… et non l’espèce humaine possède l’unité réelle et immédiate de conscience… Dans l’espèce humaine la réalité appartient aux individus seuls et à leur vie, les peuples et leur existence sont de simples abstractions. »)(52), sans pour autant passer le seuil, tout comme Stirner, dont le Moi n’excluait pas celui des autres. Cette séparation hermétique, Klima la suggère par la métaphore du saut du haut de la falaise de nos certitudes contradictoires : « Ne crains pas l’abîme. Si tu le vois, saute dedans hardiment, les yeux fermés, en te disant qu’il n’existe pas et tu te retrouveras debout un mètre plus loin ! car il n’y a pas d’abîme, les illusions seules existent. »(53).

Le saut dans l’abîme, Invitation au Voyage du poète maudit, est un gouffre béant aux confins de l’Idéalisme absolu, que Berkeley a traversé… sur une planche !  « La monstruosité la plus atroce ?... Le berkeleyisme sans l’égosolisme. »(54). On sait sur le sujet ce que l’auteur doit à l’évêque irlandais et en quels termes élogieux il en a parlé : « Hormis le berkeleyisme il n’y a rien eu de radicalement nouveau… Le berkeleyisme pratique, cette révolution sans comparaison de l’esprit humain. »(55). Seulement Berkeley ne débouche pas, lui, sur l’égodéisme puisqu’il reconnaît une Volonté Supérieure extérieure à l’être (« Quelque pouvoir que j’exerce sur mes propres pensées, je reconnais que les idées perçues actuellement par mes sens ne sont pas ainsi dépendantes de ma volonté. Quand j’ouvre les yeux en plein jour, il n’est pas en mon pouvoir de voir ou de ne pas voir, non plus que de déterminer les différents objets qui se présentent à ma vue ; et il en est de même de l’ouïe et des autres sens : les idées dont ils reçoivent l’impression ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre Volonté ou Esprit qui les produit. »)(56).

La métaphilosophie réfute l’argumentation d’une transcendance divine échappant au Moi et ramène la question de Dieu à la seule autorité de l’être dont l’immanence au monde formel permettra de reconstituer le miroir éclaté, ainsi s’effondrera le « problème mondial ». « On devra se faire de Dieu une idée plus folle que toutes celles jamais proposées par la religion et la philosophie  « je suis » — : je le suis, d’ores et déjà, autant que l’est, selon les idées dont j’ai hérité grosso-modo, la création omnium dans sa gloire guerrière : je ne vis que de sa vie, je trône au dessus de toutes les étoiles… Je dispose du pouvoir d’éteindre d’un seul coup et n’importe quand tous les soleils, je veille sur la chute du moindre petit poil du moindre petit lapin… Comment un ver peut-il être cela ? Rien de plus facile, trois conditions : adopter un point de vue égosoliste, s’élever jusqu’à une manière de voir illusionniste, tout voir dans un mépris triomphal au-dessous de soi : l’Etre-Dieu  s’ensuit tout seul. »(57).

La Volonté Absolue réalise ainsi par une maïeutique appropriée l’émergence de l’Etre-Dieu, ce que la pensée logique conceptuelle est incapable de faire, prisonnière du monde illusoire où elle se perd en conjectures multiples.

En ramenant le monde formel et son étendue à la seule réalité de l’être-pour-soi, Klima accomplit l’agape saturnienne d’assimilation sacrificielle. Ainsi tombe le voile que nos pensées trompeuses, messagères envoyées par l’adversaire fort de ses œuvres (influence des habitudes qui toutes mènent à la mort —dixit Cattiaux—, pathologie des humeurs et des états d’âme) ont élevé autour de nous. « Les pensées surgissent en nous de leur propre mouvement, mais force nous est de croire que c’est nous qui les tirons du néant. »(58). On devine comment la pensée non maîtrisée peut nous abuser sur ses origines : « La pensée, chez la vile et labile créature qui a nom homme, n’est qu’un pauvre jeu de petites vagues poussées par le jeu invisible des vents du dedans… »(59). On rapprochera cette observation de celle de Voltaire : « Nous croyons faire des idées, c’est comme si en ouvrant le robinet d’une fontaine nous pensions former l’eau qui en coule. ».

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(Prague vers 1900)

« Je suis la Volonté Absolue », texte de 1917, constitue la somme klimaienne d’un enseignement non ordinaire tout entier centré sur le thème récurrent : pas de Liberté sans Divinité (« Une chose doit être comprise : parvenir à la Liberté, c’est devenir Dieu. »)(60). Le moyen pour y arriver ? la pratique assidue de l’égosolisme absolu, seul capable d’amener l’Etre-Dieu. Klima donne des « recettes » abruptes où l’obsession dirigée est transmutée en feu nourricier, attribut primordial de la divinité : « Répéter la devise (Je suis la Volonté Absolue) en toutes circonstances !... Il faut voir la devise comme votre loi, votre sens, votre fatum, votre tout. »(61).

L’expression de la Volonté Absolue fondée sur le postulat, puis le constat « Hors moi il ne peut exister absolument rien »(62), ne prend donc appui sur aucune autre « réalité objective » : « la vieille croyance dans la réalité objective (…) met dans le même sac des choses aussi effroyablement disparates que le moi propre —incontestablement réel— et celui d’autrui, entièrement hypothétique. »(63). En se créant lui-même, le philosophe laboure des terres vierges où personne n’a jamais semé ; il échappe à sa manière à l’attraction universelle et à toute contingence ; il devient ce que de toute éternité il était (On ne devient que ce que l’on est)(64) (je suis moi-même la matière, le feu, le vase et le fourneau)(65) ; il peut difficilement rebrousser chemin et s’il se retourne, n’est plus la dupe de son reflet dans l’eau. « J’ai décidé d’en revenir à l’état d’humanité : cela s’est avéré difficile, cela s’est avéré impossible : j’ai vu que je ne pourrais me passer entièrement du Divin, que je n’avais jamais vécu sans Dieu… Il y a quelque chose d’indiciblement magnifique dans le seul fait de pouvoir se dire propriétaire de l’existence. »(66).

Le Monde, « fantôme intérieur », que les pensées, « spermatozoïdes de l’univers »(67), ensemencent au bénéfice de la Volonté quand c’est Elle qui leur commande, reste un jouet fragile et dangereux entre les mains de la multitude inexpérimentée. Cette multitude assimilable à la légion des « moi » non maîtrisés, s’est dispersée comme une goutte de mercure qu’on laisse tomber, une meute de chiens courants dans les bois, ou les passants anonymes des capitales. On aura du mal à les rassembler pour les mettre au pas si l’on perd de vue l’objectif assigné : régler une fois pour toutes le problème mondial (Pourquoi donc y a-t-il l’Etant et non pas plutôt Rien ?).

 

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(James ENSOR)

Par jeu et habileté suprême, Klima provoque le retour à soi par la simple lecture de son texte : « Ce que vous lisez maintenant a été amené causalement, a été créé uniquement par vos états mentaux des instants précédents —car moi, je n’existe pas. »(68). C’est une façon —et sans doute la seule— d’affirmer le solipsisme sans ambiguité aucune, et c’est aussi pourquoi le philosophe éclaire d’un jour nouveau le questionnement ultime au terme duquel il faudra sans trembler affronter la rigueur de l’océan glacial du doute. « En réalité, les choses se présentent ainsi : ne croyez pas que je veuille que vous agissiez conformément à la pratique par moi conseillée ; je vous donne mes conseils pour que vous ne les écoutiez pas. Où serait le sens si vous, qui voulez être libre, vous teniez compte des directives d’autrui ?... Pourtant —existe-t-il une autre voie que celle que j’indique ?...

Pourtant —peut-être que je ne vous offre tout cela que pour que vous vous coupiez vous-même dans cette étoffe un habit qui vous aille ? »(69).

Mais la nature humaine est ainsi faite qu’elle ira toujours du côté des modes habiller son âme pour paraître aux cortèges des maîtres tailleurs. C’est tellement vrai que 99,9% des individus vivent aujourd’hui par procuration cherchant au travers des fictions cinématographiques et dans la vie des « autres » des modèles pour conduire la leur… Et cependant, qui briguera la dalmatique, la cape ou l’hermine, finira tôt ou tard par danser dans ses hardes au drôle de petit air que la Reine du Monde flûtera tout exprès à ses oreilles… Avons-nous oublié nous-même quel vêtement de peau nous troquâmes certain jour, à l’aube de notre endormissement ?

 

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Rêve que tout cela ? Peut-être et qu’importe, le solipsiste a répondu sans alternative à qui peut l’entendre : « Le seul moyen de nettoyer les écuries d’Augias, c’est de les démolir. »(70).

Qui s’en approchera se tiendra sur ses gardes en se méfiant d’abord de lui-même.

On trouvera dans l’œuvre romanesque matière à compléter cette approche ; comme dans les écrits philosophiques de Ladislav Klima, la totalité se trouve dans le fragment, en enroulement de lemniscate ou d’Ouroboros selon le plan (« I love me dit le serpent »)(71). On pourra s’étonner du style plus d’une fois outrancier, de la violence des situations burlesques et fantasmatiques aux couleurs des toiles d’Ensor, du viol du langage et de la provocation quasi permanente ; on cherchera vainement une imitation ou du déjà vu, c’est en cela aussi que Klima est unique.

C’est une claque qui peut-être un réveil. « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui. »(72).

 

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 (Gustave DORE)

Tous les écrits de Ladislav KLIMA actuellement disponibles en France sont publiés par les Editions de la Différence, traduits, présentés et annotés par Erika ABRAMS :

—   Les souffrances du Prince Sternenhoch (1987)

—   Némésis la Glorieuse (1988)

—   Ce qu’il y aura après la mort (1988)

—   La marche du serpent aveugle vers la Vérité (1990)

—   Traités et Diktats (1990)

—   Instant et Eternité (1990)

—   Le Grand Roman (1991)

—   Le Monde comme Conscience et comme Rien (1995)

 

« Je suis la Volonté Absolue », traduit et présenté par Erika Abrams, a été édité en 1984 par « Café Climat » à Langres.

 

Une édition des Œuvres Complètes, à La Différence est en cours ; 4 volumes sont déjà parus :

—   Tome 1 « Tout », écrits intimes, 1909-1927

—   Tome 2 « Dieu le ver », correspondance, 1905-1928

—   Tome 3 « Le Monde etc… », philosophica journalistica, 1904-1928

—   Tome 4 « Le Grand Roman »

 

Notes :

(1), (5), (16), (17), (23), (38), (58) : « Le Monde comme conscience et comme Rien »

(2), (3), (6), (33), (39), (41), (44), (54), (70) : « Métaphilosophiques »

(4), (12), (31), (32), (35), (45), (49) : Lettre écrite d’Horousanky

(7), (53) : « Ce qu’il y aura après la mort »

(8), (34), (50), (57), (59), (60), (61), (63), (66), (68), (69) : « Je suis la Volonté Absolue »

(9), (24), (25), (26), (51), (67) Lettres philosophiques

(10) : Louis Ferdinand CELINE, « Voyage au bout de la nuit », éd. Pléiade

(11) : Dominique de ROUX, « La mort de Céline », éd. 10X18

(13), (14), (15), (19), 22), (27), (29), 37), (42) : Autobiographie

(18), (30) : « Instant et Eternité »

(20) : Ma confession philosophique

(21), (62) : Lettre à Antonin Pavel

(28) : « Traités et Diktats »

(36) : « Némésis la Glorieuse »

(40) : MAINE de BIRAN, « Mémoire sur la décomposition de la pensée » éd. Vrin

(43) : Lettre sur l’Illusionisme

(46) : Giordano BRUNO, « De Vinculis III » éd. Belles Lettres

(47) : CELINE, lettre à Léon Daudet, Cahiers Céline éd. Gallimard

(48) : Epitaphe de John GAY (+ 1732)

(52) : Arthur SCHOPENHAUER, « Le Monde comme Volonté et comme Représentation », éd. PUF

(55) : « Le Grand Roman »

(56) : George BERKELEY, « Dialogues de Philonous et de Hylas », éd. PUF

(63) : PINDARE, cité par NIETZSCHE

(64) : « La Clavicule de la Science Hermétique » écrite par un habitant du Nord dans ses heures de loisirs, éd. JC Bailly, 1985

(71) : Georges PERROS, « Papiers collés II » éd. Gallimard

(72) : NIETZSCHE, « Aurore », Œuvres complètes, éd. Gallimard

 

 

Il existe une vidéo tchèque où l’on peut voir quelques photos de Klima.

A signaler, l’émission d’Anne-Lise DAVID  « Une vie, une Œuvre » du 14 juillet 2002, consacrée à Ladislav KLIMA sur France-Culture.

 

14/03/2010

14 MARS 1909

 

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André  PIEYRE de MANDIARGUES, né le 14 mars 1909 à Paris, a laissé une œuvre littéraire importante s'inscrivant dans le courant surréaliste auquel il appartint. Ce passionné d'érotisme et de fantastique, qui a touché à tous les genres littéraires ( Poésie, romans, contes, nouvelles, essais, théâtre ), obtint le prix Goncourt 1967 pour son roman La Marge qui connut, sous le même titre, une adaptation cinématographique en 1976.

En 1946, l'auteur fit paraître Le MUSEE NOIR, édité par Laffont ; un recueil de nouvelles dont la première intitulée « Le sang de l'agneau », dédiée à Leonor Fini, résume à elle seule l'univers de Mandiargues contenu tout entier dans la première phrase :

« Marceline Caïn : on eût dit qu'elle était mêlée de cendre, de sable et de sang. »

C'est une histoire, comme il la conclut lui-même, « qui fait frissonner au milieu de la nuit : une histoire de fourrure et de sang. »

Mais c'est dans l'Introduction au Musée noir qu'il faut aller chercher la fascination qu'exerce aux yeux du poète le tellurisme élémentaire et les forces vives de la nature qui renferment bien plus que leur propre substance :

« Le panorama dressé par les sens dans la conscience de l'homme est un écran peu solide ; percé à chaque instant de trous, secoué par les tourbillons, il n'aveugle que ceux qui cherchent précisément à ne rien voir au-delà de son médiocre ready-made. Quelquefois les trous se rejoignent sur le bris des derniers fils du tissu dans une totale discontinuité des images, ou bien les tourbillons renversent entièrement le pauvre appareil, c'est alors l'heure de la voyance, c'est aussi l'heure de l'idiotie, les deux visages absolus de ce que l'on a parfois nommé le mysticisme, mais il est rare, le désirât- on, d'arriver à ces excès, et le plus souvent la mécanique continue à promener au dessus des gouffres aperçus, dans un grincement rassurant de vieillerie, des tableaux dont la laideur et l'horreur même à laquelle ils atteignent de temps en temps sont rendus acceptables par le respect des lois de causalité et le conformisme banal avec lesquels ils se présentent.

Les plus hautes falaises de l'Europe, dit-on, dressent à Berneval, et dessous c'est une grève tourmentée de grands éboulis chaotiques, leurs parois d'une matière douce au toucher quand une cassure vient d'en rafraîchir la surface, mais que l'action du vent et celle de l'humidité saline ont vite revêtue d'une croûte rugueuse allant, entre des bandes de taches bleu sombre, du blanc au gris, au vert sale et à un beige un peu trouble qui est la marque de traînées terreuses descendues du sommet aux jours de tempête. Rien que de la marne avec des noyaux de silex qui deviendront, les uns sur les autres roulés par les vagues, ces galets, en bas, comme une ponte aplatie que l'on voudrait attribuer à des foisons de tortues. Pourtant il demeure dans ces pâles murailles colossalement offertes à l'orgasme de l'écroulement, couronnées de cris d'oiseaux, et qui dominent un fouillis de filets peureusement mis à sécher sur des perches avec des blondeurs tremblantes de crin au soleil, une vie si tendre, de chairs déformées par le titanisme, que ne pourrait l'évoquer aucune parole humaine, sauf, peut-être, le nom d'Astyanax prononcé sous une petite pluie de printemps à l'oreille d'une jeune fille dont on serre les doigts au fond de son manchon de grèbe.

Voilà pour suggérer un seul des dessous de la craie, car il en existe une multitude d'autres. Et toutes ces matières simples ou composées, mais pour l'homme rétif à la connaissance apprise aussi élémentaire que des corps purs : le charbon, le sable, la suie, le plâtre, la glace, la neige, la laine, l'or, le fer, le plomb, le bois, la mousse, le sang, le pain, le lait et le vin, dès qu'elles interviennent dans la sensation, quelles portes n'ouvrent-elles pas sur des coulisses vertigineuses ? Ainsi, la crainte qui entoure le sang répandu par l'hymen lacéré, on aperçoit sans peine qu'elle se rapporte plutôt au meurtre du père et de la mère abolis en même temps du souvenir de la jeune fille dans la rupture violente des disciplines familiales ; meurtre qui pourrait, sur un arrière plan de boucherie, prendre forme un jour avec une terrible précision.

Des lieux et certaines heures unissent, affrontent ou fortifient les auréoles (ou zones d'illumination) propres aux diverses matières. Par ces chocs, par ces combinaisons d'auréoles, naît ce que l'on a communément entendu sous le nom d'atmosphère : un climat propice à la transfiguration des phénomènes sensibles. Allez en forêt saisir le midi frémissant des clairières ; découvrez le minuit des carrières à l'abandon, des plages retirées où s'enjolivent de lune les menues alluvions déposées par le flot ; explorez les gares, les passages, les souterrains des grandes villes, les maisons closes comme des confitures de velours en pots de miroir, les salles de jeu, les foires à la brocante, les théâtres vieillis ; parcourez les gorges des torrents polies et dures telles que des chevaux cabrés, les grottes, les chemins de planches jetés aux marécages ; tant de choses qu'à moins de les voir en aveugle on doit regarder jusqu'à se brûler ou se crever les yeux, et tous les ricanements des bonshommes, toutes les ordonnances de leurs clergés ou de leurs polices, ne pourront plus rien contre l'innocence farouche d'un univers enfin déchaîné... "

 

 

 

 

23/12/2009

SALUT AUX COUREURS D'AVENTURES

 

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Illustration d'Ivan BILIBINE

A la question reprise par Heidegger dans son « Introduction à la Métaphysique » (1): « Pourquoi donc y a-t-il l'Etant et non pas plutôt Rien ? », substituons un instant celle-ci : « Pourquoi donc manifesté-je à présent ce Monde plutôt qu'un autre ? ». Elle vise, dans la perspective solipsiste, formulée par Ladislav Klima (2) au sujet du « problème mondial », à transgresser l'interdit de la déchirure de l'écran où se joue la farce de nos représentations, en posant la possibilité d'un « contournement » de la manifestation.

La prise de conscience de l'émergence de l'étant (et l'éventualité de sa disparition fantomatique en dépit du paradoxe de sa solidité apparente) peut mettre sur la voie, tout en sachant qu'on ne soulève pas impunément le voile d'Isis.

La sensation qu' on peut avoir, d'être captif de l'immensité tentaculaire d'un monde contingent favorise, sans qu'on l'attende, le « renversement », et fait en sorte que quelque chose, comme un voleur, vienne se glisser dans la faille pour ébranler nos certitudes, en brisant la chaîne qui nous entrave et muselle nos velléités de croqueurs de pommes. On ne saurait trop ouvrir les yeux, ni les oreilles, parce qu'il n'y a rien de plus trouble ni de plus obscur en effet qu'un monde borné à ce qu'il nous est donné de voir et d'entendre le matin, au réveil.

L'assurance qu'on a d'être éveillé, alors qu'on reste, comme le répète Gustav Meyrink (3) « prisonnier du sommeil », nous cache la nature du réel et fixe la limite de notre horizon aux modèles qu'on nous a enseignés. Dès lors, la représentation du monde n'apparaît plus que comme une collection d'objets mémorisés, plus ou moins interchangeables, qui sont autant de pièges, étalés sur les tréteaux d'un démiurge insaisissable. Ce panorama, « dressé par les sens dans la conscience » (4), dont on pourrait croire qu'il change en fonction de nos particularismes sociaux qui en déforment à peine les contours, se renouvelle quotidiennement en imprimant la marque de l'usure dans la chambre noire de notre cerveau ; à peine l'entropie en accélère-t-elle le processus de décomposition. La seule issue que nous pourrions trouver dans le fouillis de nos raisonnements n'est qu'une impasse au fond de laquelle nous aurons tout loisir de pourrir avec les décombres de la pensée, prisonniers du temps et de nos projections.

C'est un autre chemin qu'il convient de prendre, du genre de ceux qui s'enfoncent au milieu des bois « dans le non frayé » (5) qui laissent croire qu'ils ne conduisent nulle part. C'est le sentier du « guerrier » et du « rebelle » qui reste sur ses gardes et se nourrit de révoltes et d'abord contre soi-même, la « personne », c'est-à-dire le « masque », et contre tout ce que ce masque a fabriqué à l'insu du combattant qui se lève, de faux appuis et de faux frères. Ce chemin est étroit et plein d'embûches, jonché de spectres et de cadavres ; à l'évidence ce genre de route n'est pas fait pour la multitude qui chemine au hasard des transhumances, vers la chaleur accueillante de l'étable, prélude des abattoirs. C'est une piste de guerre plutôt que de promenade, où l'on avance en vigilance, à la manière du Cavalier Bleu (6), en louvoyant, guidé par l'appel d'une voix à peine audible et dont on reconnaît le timbre, au fur et à mesure de la progression ; ce n'est pas la voix de la raison des hommes, ce n'est pas non plus celle de leurs folies.

Ceux qui ont foulé ces terres savent que seule « l'âme douée de la constitution la mieux trempée et de l'astuce la plus granitique ose s'aventurer dans ces contrées... » (7). Chercher la cause de cet engagement autre part que dans l'obsession viscérale de la fuite du temps et le refus de la soumission serait manquer de lucidité. Elle procède de notre crainte de voir le monstre l'emporter finalement sur nous et par là, nous donne des ailes, et l'aptitude de vendre chèrement notre peau.

 

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A. DURER

 

Le « guerrier » (8) ne meurt pas de la mort ordinaire ; il s'y prend à l'avance. Voilà pourquoi il s'observe comme son propre ennemi, et commence par déranger les strates discordantes de la conscience, qu'on peut assimiler à l'empilement des couches géologiques où se rassemblent à la faveur des failles, des résidus et des dépôts qui peuvent être de précieux auxiliaires.

Celui qui entreprend le voyage doit aiguiser sa sagacité, affiner ses facultés de discernement, ne pas relâcher l'attention, et nourrir la foi du charbonnier car l'ennemi rusé l'emportera, aussi longtemps que l'ego restera complaisant avec lui-même. Il doit donc entretenir ce « feu » qu'évoque Gurdjieff (9), sans l'aide duquel aucune fusion ne peut être obtenue, susceptible de changer le monde intérieur en un tout ; voilà pourquoi il est dit que l'homme doit être prêt à tout sacrifier et à tout risquer pour sa libération. Klima, à travers le concept de la « Volonté absolument commandante », ne vise rien d'autre. Le feu, c'est la volonté gouvernée à parts égales par l'intuition et la raison du Sage, laquelle peut paraître déraisonnable aux yeux des hommes. Ainsi armé, le « Noble Voyageur » méditera ces deux versets tirés du « Message Retrouvé » (10), qui l'aideront mieux qu'une carte topographique à orienter sa marche :

«  C'est le monde du dedans qui changera premièrement,

ensuite, le monde du dehors sera aussi fait clair et beau. » (XX/48')

«  Tout ce qui est véridique au-dedans est aussi valable

au-dehors, car les deux ne font qu'un en trois. » (III/65')

Fort de ce qu'il en aura tiré, il puisera dans sa propre terre la matière de son Œuvre Royal pour trans-former le monde en vertu des lois de réciprocité qui le régissent et en ouvrent l'accès. Car ce monde fugace, constitué d'agrégats frappés du sceau de l'usure et de la corruption, doit par sa nature même disparaître un jour dans le chaudron du Cosmocrator pour renaître, tel le phénix, épuré de toutes scories.

Ceux qui, venus d'horizons divers, ont traversé ces landes phénoménales à priori inhospitalières, s'accorderont sur la pertinence de l'observation de Klima :

« Voici le chemin de la liberté ! ne se laisser décourager par rien, ni par ses propres doutes ni par les absurdités les plus colossales, moins encore par le ricanement des imbéciles » (11).

Le prix de la liberté implique non seulement qu'on s'affranchisse de l'emprise des passions, mais aussi de celles des croyances et des espérances profanes fabriquées par les fantômes d'un vaisseau qui coule et qui est celui du vieux monde qui nous a vu naître. C'est donc la marque d'un esprit libre que d'échapper à l'influence des opinions humaines ; et c'est bien ici qu'achoppent les raisonneurs, les lourdauds et les rêveurs qui s'obstinent à croire que quelque chose va se mettre à changer sous le soleil uniquement en raison de l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes et de leurs mérites personnels. Tout ce qui arrive, dès l'instant qu'on est sur la piste, arrive à dessin ; et l'arpenteur d'âme reconnaîtra les signes de son changement à proportion du soin qu'il aura mis à balayer les écuries d'Augias.

La fable des religions et leur morale d'esclave, celle de tous les cénacles occultistes ou spirites et leurs expériences naïves, les intrigues et les complaisances des loges, les délayages des « spiritualités »assaisonnées à la sauce « New-âge », tous ces périphériques satellisés, ont grandement contribué à transformer en plomb l'or initial du feu qui nous anime. Aussi est-ce une grâce, que d'échapper à la succion de la lune et de ses épiphytes ! N'étant plus soumis aux tentations du monde, ayant fait table rase des interdits et réglé son compte au ressentiment, le Noble Chevalier, seul au monde, pèsera le poids des mots et des sentences humaines et le comparera à celui des cendres de ses souvenirs. Il accomplira son parcours par les chemins de traverse en considérant l'obstacle comme le bienvenu. Il verra, comme il est dit dans la « Marelle » (12), « toute chose futile avec gravité et toute chose grave avec futilité », ainsi les épreuves à affronter seront-elles autant d'occasions de le réconcilier avec lui-même.

Si l'ombre du doute parfois l'étreint, ce sera pour juger de sa fermeté, et si Némésis la Glorieuse (13) lui taille la route, ce sera pour lui montrer, à la manière du chacal, ce noble animal,ce qui reste à digérer de corrompu ; c'est une sage conseillère qui de bonne trempe, forgera son âme et sa volonté !

 

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Musée du CAIRE

Salut et Gloire aux Fils de la Terre et du Ciel qui ont accompli sans faillir l'Arcane et assumé le destin du Mat pour réitérer le parcours afin de cuire et recuire l'Ouvrage. Ceux qui ont remporté la première victoire sur eux-mêmes, savent ce qu'il en coûte d'efforts, et ce qu'il en est des vérités à la lettre qui ne sont pas vécues organiquement. Ils savent aussi ce que « se préparer » veut dire, faute de quoi, ils couraient le risque dans l'entreprise de s'enfoncer dans les sables mouvants des illusions de la pensée qui sommeille. La préparation est à l'esprit ce que l'armure est au corps ; elle nécessite patience, ténacité, courage et intelligence et commence par « l'observation de soi », qui doit s'effectuer sans complaisance, dans tous les actes de la vie.

C'est la lutte contre les habitudes et tout ce qui s'y rattache qui confère la maîtrise des fonctions de la « machine humaine » (14). Tout ce qui identifie l'homme aux circonstances qui l'emprisonnent doit être tranché sans faillir, à l'instar du combat d'Hercule avec l'Hydre.

Voilà ce que nous livre le Message Retrouvé, vers lequel nous nous tournons encore, qui résume bien la tâche :

«  Le seul travail qui compte véritablement est le travail

sur nous-même. Le reste set un pis-aller provisoire

consenti aux nécessités de nos vies prisonnières. » (XVI/20)

«  Toutes les habitudes mènent à la mort. Le ronronnement

et l'assoupissement des cloîtres sont autant à craindre

que les tentations du monde. » (IV/45)

Les Coureurs d'Aventure ont commencé par-là, chacun dans leur coin du monde, comme les pionniers du Grand Nord canadien des romans de James Oliver Curwood (15), ou ceux de l'épopée johannique ; saluons en eux les montreurs du chemin et lançons nous sur leurs traces, il y a des chances, quand ils se retourneront, que nous reconnaissions leur visage...

 

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Départ de Vaucouleurs, (Illustration J.BOUTET de MONVEL)

 

(1)         Martin Heiddeger : Introduction à la Métaphysique, éd. Gallimard.

(2)         Ladislav Klima : Je suis la Volonté Absolue, éd. Café-Climat.

(3)         Gustav Meyrinck : Le Visage Vert, éd. Du Rocher.

(4)         André Pieyre de Mandiargues : introduction au Musé Noir, éd. Gallimard.

(5)         Martin Heidegger : Chemins qui ne mènent nulle part, éd. Gallimard.

(6)         Henri Montaigu : Le Cavalier Bleu, éd. Denoël.

(7)         Ladislav Klima, opuscule cité.

(8)         Carlos Castaneda : Enseignements d'un sorcier yaqui ; Le Voyage à Ixtlan, éd. Gallimard.

(9)          Ouspensky : Fragments d'un Enseignement Inconnu, éd. Stock.

(10)        Louis Cattiaux : Le Message Retrouvé, éd. Amis de Louis Cattiaux.

(11)        Ladislav Klima, opuscule cité.

(12)        Gérard de Sorval : La Marelle ou les Sept Marches du Paradis, éd. Trédaniel.

(13)        Ladislav Klima : Némésis la Glorieuse, éd. La Différence.

(14)        Ouspensky, opuscule cité.

(15)        J.O. Curwood : Série des Romans canadiens, non réédités, éd ; Hachette.

 

 

 

11:39 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : klima, meyrink, conscience, guerrier