Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/02/2012

REVERIES D'UN PAIEN MYSTIQUE

Highlands, Ecosse,GustaveDore1875.jpg

Gustave Doré 1875: Highlands, Ecosse

Louis MENARD publie ses « Rêveries d’un Païen Mystique » chez Lemerre en 1876, il a alors 54 ans ; de nouvelles éditions augmentées suivront en 1886, 1890, 1895, 1909 et 1911. L’édition actuelle, publiée en 1990 par Guy Trédaniel reprend le texte de 1909. Elle est présentée par Gilbert ROMEYER DHERBEY, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne.

Louis Ménard, né à Paris rue Gît-le-Cœur (un nom prédestiné !) le 19 octobre 1882, meurt dans sa ville natale à l’âge de 79 ans le 9 février 1901. Condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand, il intègre l’Ecole Normale Supérieure en 1843. Il n’y restera pas longtemps, son tempérament farouchement indépendant le portant à s’affranchir très vite de la tutelle de ses maîtres. Après des études de Lettres il s’exerce à la chimie ( dont il avait quelque peu tâté en compagnie de Baudelaire en préparant la confiture verte du club des « Haschischins ») et découvre en 1846 le collodion, mélange de nitrocellulose, d’éther et d’alcool. Ses recherches dans ce domaine contribueront à mettre au point la nitro-glycérine.

Louis Ménard.jpg

Poète romantique dans l’âme, Ménard prend fait et cause pour la Révolution de 1848 aux côtés de Proudhon. Séduit par le blanquisme, ses publications lui valant condamnation il s’exile en Angleterre puis en Belgique où il fera la connaissance de Marx.

Bénéficiant de l’amnistie impériale, Louis Ménard, ayant réintégré Paris se consacre à l’étude des sociétés et des religions antiques et plus particulièrement à la Grèce ancienne. Cet engouement le conduira à soutenir et publier deux thèses : « De la morale avant les philosophes » (1860) et « Du polythéisme hellénique » (1863). En 1893 paraîtra chez Delagrave en deux volumes sa monumentale « Histoire des Grecs » (1032 pages). Pour Louis Ménard, les religions sont les fondations des sociétés humaines, et tout en découle. Dans sa première thèse, il note que  « Les religions sont la vie des peuples (…) l’art, la science, la morale et la politique s’en déduisent comme une conséquence de son principe. ». Et voici ce qu’il écrit dans sa seconde thèse et que cite Gilbert Romeyer Dherbey :  « Cette fusion intime entre le religieux et le quotidien, ce que l’on pourrait appeler un sens religieux de l’immanence, se résume dans l’expérience de ce que le Grec appelle le divin, et qui sans cesse éclate à ses yeux émerveillés. Rien ne lui est plus étranger que l’idée d’un Dieu lointain, et plus encore d’un Dieu caché ; sans cette proximité du divin, la prière serait inutile et le culte absurde. »

louis ménard,rêveries,mystique,païen,trédaniel,sorbonne,romeyer dherbey,paris,baudelaire,révolution,romantique,thèse,religion,morale,grecs,polythéisme,leconte de lisle,commune,ormuz,ahriman,diable,dieu,lumière,ténèbres,céline,danois,mazet,céleste,mandarin,vivisection,évangile,darwinisme,néron,providence,créateur,charité,orsini,charlotte corday,çakya-mouni,gustave doré

Ce « Païen mystique », ami de Leconte de Lisle,  qui rejoindra un temps l’école des peintres de Barbizon et soutiendra la Commune de 1871, est surtout connu pour ses « Rêveries » qui sont une suite de 30 tableaux dont un peu moins de la moitié sont suivis de poèmes. Dans le premier tableau où s’affrontent les contraires qui ne sont que la vieille histoire du combat de la Lumière et des Ténèbres ou si l’on préfère d’Ormuz et d’Ahriman, il fait parler le Diable :  « … La vie ne s’entretient que par une série de meurtres, et l’hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s’entredévorent. L’homme, leur roi, les détruit toutes ; il faut des millions d’existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n’est qu’un immense charnier. »

Rappelons-nous CELINE, dans une vision très ahrimanienne, lui aussi notait qu’il n’y avait pas de bonheur dans ce monde, qu’il n’y avait que des malheurs plus ou moins grands ; à quoi il ajoutait que ça n’était pas le bon Dieu qui gouvernait, mais le Diable.

Céline.jpg

Il est probable, sinon certain que Céline ait lu Louis Ménard, puisque les « Rêveries » comptaient au nombre des ouvrages consultés par l’exilé danois dans sa prison, à la Vestre Faengsel, entre décembre 1945 et février 1947 (page 198 in « Images d’exil », par Eric Mazet et Pierre Pécastaing, du Lérot éditeur 2004).

Louis Ménard, pour lequel au commencement était la religion (dans l’acception étymologique qui ne trompe pas), Louis Ferdinand Céline pour lequel au commencement était l’émotion, se rejoignent en cela que tous deux, mystiques à leur manière, avaient senti les liens secrets qui les attachaient aux âmes des souffrants « étincelles du feu céleste tombées des calmes régions de l’éther dans la sphère agitée de la vie. » (11e texte des Rêveries : « Lettre d’un mythologue »).

Nul doute qu’il y ait antériorité du phénomène religieux sur les autres faits sociaux ; ce qu’à bien montré Henry CORBIN dans son gros ouvrage « En Islam iranien », volume 1 collection TEL:  « Le phénomène religieux, la perception de l’objet religieux, est un phénomène premier (un Urphaenomen), comme la perception d’un son ou d’une couleur. Un phénomène premier n’est pas ce que l’on explique par autre chose, quelque chose que l’on fait dériver d’autre chose. Il est donné initiale, le principe d’explication, ce qui explique beaucoup d’autres choses. » Ce que nos sociétés décadentes ont perdu de vue, qui ont dans le même temps, perdu le sens des valeurs et de la première d’entre elles : le sacré.

Voici, dans son intégralité, le 28e texte des Rêveries d’un Païen Mystique :

 

LETTRE D’UN MANDARIN

 Au directeur de la Critique philosophique.

 

 

Monsieur,

L’Europe est très fière de sa civilisation. Les peuples de l’Extrême-Orient, frappés des avantages matériels que vous donnent les applications de vos sciences, envoient, depuis quelques années, leurs enfants étudier dans les écoles de l’Occident. Ces jeunes gens ont pu comparer votre état moral à celui de leurs compatriotes, et permettez-moi de vous dire que cette comparaison n’est pas toujours à votre avantage. Voulez-vous permettre à un étudiant bouddhiste de répondre quelques mots à un article publié dans votre dernier numéro sur les bienfaits de la vivisection ?

L’auteur de cet article parle avec un suprême dédain de la Ligue antivivisectionniste, dont les adhérents ne sont, suivant lui, que « des natures toutes de sentiment et de passion, chez lesquelles le raisonnement n’a point de part au conseil ». M. le docteur P. se trompe : la Ligue antivivisectionniste, dont je m’honore de faire partie, ne repose pas, comme il le croit, sur une nervosité maladive, mais sur un principe de raison, ou ce qui vaut mieux encore, sur un principe de conscience. Lors même que les expériences de M. Pasteur seraient utiles, ce qui est contesté, cela ne prouverait pas qu’elles soient justes.

Où ai-je donc lu cette phrase : « Il est avantageux qu’un seul homme périsse pour la nation ? » Je crois que c’est dans l’Evangile, qui condamne évidemment la politique utilitaire, car il met ce mot dans la bouche de Caïphe, un des meurtriers de votre Dieu. Il est vrai que le texte parle d’un homme, et non d’un autre mammifère ; mais la morale n’est-elle impérative qu’entre les êtres de même espèce ? Si, comme l’espère M. Renan, le Darwinisme produisait, par sélection, une race d’animaux supérieure à l’espèce humaine, cette race aurait-elle le droit de nous soumettre, dans son intérêt, à des expériences de vivisection ? Je suis étonné de trouver dans la Critique philosophique le point de vue de la justice absolue subordonné à celui d’une utilité supérieure : cela conduit aux arguments tirés de la raison d’Etat. La veuve de Claude Bernard, pour réparer les crimes de la physiologie expérimentale, a ouvert un asile de chiens. Au jugement dernier, cette offrande expiatoire d’une humble conscience de femme pèsera plus, dans l’infaillible balance, que toutes les découvertes de son mari.

Il n’y a pas de conquête scientifique qui vaille le sacrifice d’un sentiment moral. Or le premier de tous, celui qui nous révèle la loi de Justice, c’est le sentiment de la pitié. On voit un être qui souffre, on se dit : »comme je souffrirais si j’étais à sa place ! » et on souffre avec lui, comme l’indique l’étymologie même du mot sympathie, en grec, compatir ; ce sentiment est plus vif à l’égard des êtres qui se rapprochent de nous par leur organisme : on s’apitoie sur un vertébré plus que sur un insecte, parce que l’insecte nous paraît moins susceptible de douleur. La compassion est fondée sur l’analogie des systèmes nerveux, et non sur la hiérarchie intellectuelle, et personne n’admet que, pour épargner une souffrance à un homme d’esprit, on puisse l’imposer à un imbécile. S’il s’agit d’une hiérarchie morale, c’est bien autre chose encore : prétendra-t-on qu’aux yeux de l’éternelle Justice, Néron est plus élevé dans l’échelle des êtres que mon bon chien qui me défend et donnerait sa vie pour moi ? Dans le ciel bleu de l’Idéal, la bonté est bien au-dessus de l’intelligence. Le Diable est très intelligent : voudriez-vous lui ressembler ?

En infligeant aux animaux des tortures imméritées, vos savants, qui ne croient pas à la métempsychose, n’ont pas l’excuse de dire qu’elles sont l’expiation de fautes commises dans une existence antérieure. Toute souffrance injuste est un crime de Dieu : par la vivisection, l’homme s’associe à ce crime. Ce n’est pas le péché qui accuse la Providence, puisqu’il est notre œuvre ; ce n’est même pas la douleur de l’homme, qui n’est qu’une épreuve pour son courage, comme l’ont si bien dit les Stoïciens : c’est la douleur des êtres inconscients et impeccables, des animaux et des enfants. Avant qu’il y eût des hommes sur la terre, la vie s’entretenait comme aujourd’hui par une série de meurtres. Il y avait des dents aiguës et des griffes acérées qui s’enfonçaient dans les chairs saignantes. Qui osera dire que cela est un bien ? Si le Créateur n’a pas voulu ou pas pu épargner à ses créatures, je ne dis pas la mort, mais la douleur, son œuvre est mauvaise, et il aurait mieux fait de rester dans son repos. Voilà pourquoi nous refusons de l’adorer ; les images qu’on voit dans nos pagodes ne sont pas celles du Dieu qui a fabriqué, avec une férocité ingénieuse, les griffes rétractiles du tigre, les crochets venimeux de la vipère et les âmes sans pitié des savants vivisecteurs, ce sont les images d’un homme qui n’a jamais fait souffrir volontairement aucune des créatures vivantes, et qui les embrassait toutes, sans distinction, dans son inépuisable et universelle charité.

Mandarin.jpg

Cette charité bouddhique, qui s’étend aux animaux, vous paraît très ridicule, car vous n’admettez pas que l’homme ait des devoirs envers ses frères inférieurs.Peut-être la conscience n’est-elle pas la même en Orient et en Occident. Bien des choses me le font craindre. Vous êtes implacables pour les vaincus dans les luttes civiles, mais vous êtes pleins de tendresse pour les criminels de droit commun ; la peine de mort vous répugne, excepté en matière politique, et alors l’adoucissement des mœurs vous suggère des euphémismes : les assassinats de prisonniers ne sont plus que des exécutions sommaires, et le progrès des sciences vous permet de remplacer la guillotine par une mitrailleuse. Votre jury trouve toujours des circonstances atténuantes pour les parricides. Vous avez des trésors d’indulgence pour les parents qui torturent leurs enfants : ils en sont quittes pour quelques mois de prison. Il ne se passe guère de semaine sans que les journaux racontent quelque horrible histoire d’enfants martyrs et ils ne manquent pas d’ajouter que la police a eu toutes les peines du mode à empêcher le peuple de lyncher ces scélérats, coupables du plus lâche de tous les crimes. On ne prendrait pas tant de précautions pour protéger un insurgé contre les fureurs bourgeoises, les coups d’ombrelle des belles dames, les coups de canne des jolis messieurs. Il est vrai que si l’insurrection réussit, les rebelles deviennent des héros de juillet, et vous gravez leurs noms sur une colonne de bronze. Car vos jugements se modifient dans un sens ou dans l’autre, quand vos intérêts sont en jeu : vous vous indignez contre Orsini, mais vous glorifiez Charlotte Corday, et un de vos poètes l’appelle l’Ange de l’assassinat.

Toutes ces choses, et bien d’autres encore, me font croire que les occidentaux, plus civilisés que nous sous le rapport matériel, n’ont pas des idées très nettes sur la morale. Et pourtant si on n’avait pas cette pauvre petite lumière tremblotante de l’impératif catégorique, il ne resterait plus qu’à dire avec Çakya-Mouni et M. de Hartmann :  « Que le monde finisse, puisque rien ne peut le corriger ! ».

 

                                                                                                      Lou-Yi.

Mandarin à bouton de cristal. 

10/01/2012

SACRES CASTORS !

 

lune.jpg

(Dessin de Pierre JOUBERT)

Parus respectivement en mars et septembre de l’année 2011, les deux premiers albums de la « Patrouille des Castors » (qui doit en comprendre 7 en totalité) viennent enrichir la collection « l’Intégrale » dans laquelle les éditions Dupuis ont décidé de regrouper le meilleur des histoires parues dans Spirou.

castors3.jpg

Ces deux premiers albums de la Patrouille des Castors, dus au talent de Michel TACQ  (illustrateur) et de Jean-Michel CHARLIER (scénariste), font suite aux quatre albums de l’intégrale de Gil Jourdan de Maurice TILLIEUX parus, eux-mêmes, dans la foulée des quatre albums des aventures de Johan et Pirlouit de Pierre CULLIFORD, alias PEYO.

Avec les Castors, l ‘inconnu, le mystère et l’aventure sont au rendez-vous. D’un trait sûr et agréable, Michel Tacq — qui signe « Mitacq »­— campe ses personnages à partir de ses propres souvenirs de scout.

castors1.jpg

Michel Tacq, né près de Bruxelles le  10 juin 1927, intégra les « louveteaux » en 1939 et surtout les « routiers », (scouts âgés de plus de seize ans) entre 1944 et 1949. Doué depuis son plus jeune âge pour le dessin, encouragé par sa mère elle-même peintre, et très influencé par l’œuvre de Pierre JOUBERT (l’immortel auteur de plus de 15000 dessins concernant les scouts et le scoutisme), Michel Tacq publie ses premières aventures, les Voyages de Tam-Tam, sous la signature de Mitak. En 1951, il illustre les « Belles Histoires de l’Oncle Paul » et publie dans « Carrefour », la revue des routiers, ses premiers dessins de la « Patrouille ».

C’est en 1953 qu’il décide de se perfectionner auprès du talentueux Pierre Joubert chez lequel il reste trois semaines.

scouts bois.jpg

(Dessin de Pierre JOUBERT)

Jean-Michel Charlier, scénariste jamais à court d’idées, fécond autant qu’infatigable, partagea lui aussi la vie des scouts entre 1938 et 1941. Principal animateur de la revue Pilote, c’est un amateur d’aviation et un aventurier dans l’âme. C’est à lui et à Victor Hubinon que l’on doit Buck Danny, et c’est à ses vingt-cinq ans d’amitié avec Mitacq que l’on doit la Patrouille des Castors…

La première aventure de la Patrouille paraît le 24 novembre 1954 dans le numéro 867 du journal de Spirou ; il s’agit du « Mystère de Grosbois »… Elle fera l’objet d’un premier album en 1957 qui sera suivi de 29 autres, jusqu’en 1993.

Saluons avec ses deux premiers volumes qui enrichissent la collection l’Intégrale, l’initiative des éditions Dupuis de regrouper à chaque fois quatre histoires sous une maquette de qualité, avec une présentation à la hauteur de Gille RATIER. L’impression en est soignée et l’iconographie riche. Des fac-similées de documents originaux accompagnent souvent la présentation des œuvres et de leurs auteurs.

Le premier album renferme le Mystère de Grosbois, le Disparu de Ker-Aven, L’Inconnu de la Villa Mystère et Sur la Piste de Mowgli. Le second regroupe la Bouteille à la Mer, le Trophée de Rochecombe, le Secret des Monts Tabou, le Village englouti… Nous découvrirons les prochains avec autant de plaisir que nous avons pris à relire les premiers.

castor2.jpg

A l’ère du déferlement des mangas et autres fanzines « branchés », souvent pétris de violence gratuite, il se peut que les Castors aient un parfum rétro d’arrière-garde pour la génération des jeunes lecteurs. C’est que les rêves, comme les temps, ont changés. Cependant, les valeurs qui sont celles de nos cinq scouts, —camaraderie, franchise, dévouement, désintéressement, solidarité, secours des malheureux, respect de la nature et des animaux— même si elles ne font plus guère recette aujourd’hui et font sourire certains dans leur « naïveté », sont celles de la Chevalerie éternelle telles que Mitacq et son maître Joubert ont su nous les transmettre par la beauté de leurs dessins.

feu.jpg

(Dessin de Pierre JOUBERT)

C’est par leur talent que le fond rencontre la forme et que nous ressentons comme un arrière-goût de paradis perdu à les parcourir, celui de l’enfance et de l’adolescence sans doute, mais aussi celui d’un monde dont nous aurions gardé la nostalgie, où les « méchants » sont châtiés et où le bien, toujours, l’emporte sur le mal aussi simplement que dans les meilleurs des westerns. Un monde où il n’y avait pas besoin de se poser de questions pour savoir de quel côté se trouver.

castors,patrouille,mitacq,charlier,pierre joubert,tillieux,peyo,dupuis,gil jourdan,johan et pirlouit,gille ratier,chevalerie,scouts

Aujourd’hui, c’est une autre affaire tant les dés sont pipés et brouillées les cartes ! Le « Diable », assurément, complique les choses  et rend aveugle ceux qu’il veut perdre ; le Diable, oui, appelons-le comme ça faute de pouvoir lui trouver un autre nom. Et s’il suffisait de cinq castors déterminés pour lui botter le train ce serait bien, n’est-ce pas ?

 

portrait.jpg

(Dessin de Pierre JOUBERT)


Où sont-ils ?

 


28/12/2011

IN MEMORIAM ALEXANDRE VIALATTE

Vialatte jeune.jpg

 

Saluons avec Alexandre VIALATTE les derniers jours de l’année.

Lui, tellement attentif au calendrier, aurait, n’en doutons pas, s’il l’avait pu, soufflé en 2011 les quarante bougies de l’ anniversaire de sa propre mort survenue le 3 mai 1971. Ç’aurait été assez dans sa manière ! Il nous eut mijoté à cette occasion quelque petit fricot bien assaisonné dont il avait le secret. C’est par sa façon de trousser le verbe, d’orchestrer le vocabulaire et de l’arranger à sa sauce que Vialatte est unique. Et c’est parce qu’il n’a jamais écrit que du Vialatte —comme le note si bien Denis Wetterwald— qu’il ne faut pas oublier celui qui n’a eu de cesse de passer l’homme au crible, de le chercher comme Diogène au faisceau de sa lanterne, de l’observer, comme Henri Fabre, en entomologiste averti. Car l’Homme est surprenant —l’Homme de Vialatte du moins— qui ressemble comme un frère à celui de Chaval. Surprenant et imprévisible. Toujours le même et sans cesse renouvelé, ce bipède, plus ou moins conscient, est enflé de lui-même à peu près autant que le crapaud-buffle ou le poisson-lune. Voilà pourquoi Vialatte n’a eu de cesse de s’intéresser à lui, couronnement de son bestiaire.

dernieres nouvelles.jpg

C’est par les dernières nouvelles qu’il nous donne de l’Homme, que Julliard a entrepris l’édition de ses « Chroniques » en 1978. Ce premier volume (Alexandre Vialatte : Dernières nouvelles de l’Homme. Préface de Jacques Laurent), devait être suivi de treize autres dont le dernier « Pas de H pour Natalie », fut édité en 1995.

natalie.jpg

Aujourd’hui, l’intégralité des Chroniques, est disponible en deux tomes, dans la collection « Bouquins », aux éditions Robert Laffont.

Les ouvrages des éditions Julliard ont tous été préfacés par des admirateurs de Vialatte dont chacun, à sa manière, a dit le bien qu’il en pensait :

Jacques LAURENT : « Le drôle est, pour Vialatte, une matière et un moyen grâce auxquels il parvient à tout, au néant comme au rire. Ce n’est pas dans les situations qu’il le trouve, ce drôle, c’est dans les mots. »

Jacques PERRET : « Dire que Vialatte a plus d’un tour dans son sac et en rester là est d’un esprit bien léger. Ne parlons même pas de procédé, on le prendrait en mauvaise part, mais plutôt de ressources. Il va de ressource en ressource, l’une sortant de l’autre comme un effet de pyrotechnie, et ses jeux de mots ne sont jamais gratuits. »

Pierre DANINOS : « Avec Vialatte, c’est du gâteau. On peut le prendre en long, en large et en travers, goulûment ou par petites gorgées, il a si souvent raison que c’est accablant. »

Jean DUTOURD : « L’éminente fonction de l’artiste (ou de Dieu) est de mettre de l’ordre. C’est ce qu’a fait Vialatte toute sa vie. Il a ordonné le chaos. Du marché aux puces, il a fait le British Museum. Je ne sais pourquoi, je me l’imagine toujours vêtu d’une blouse grise, comme un épicier, et monté sur un escabeau, rangeant soigneusement son butin sur des rayonnages dans une boutique enchantée à l’enseigne des « Fruits du Congo, épicerie métaphysique ».

Gabrielle ROLIN : « Si Marcel (Aymé) est plus sobre et plus aigu, Alexandre plus tendre et plus candide, ils appartiennent tous deux à la même famille, celle des humanistes aigres-doux qui posent sur le genre humain un regard sans illusion. Ils ne lui accordent qu’une circonstance atténuante : il n’a pas atteint, il n’atteindra jamais l’âge de raison. »

René de OBALDIA : «  Est-il besoin de souligner que, sous la légèreté, voire l’incongruité du propos, l’auteur délivre de graves et cruelles vérités ? C’est qu’il est aussi un moraliste. Pointes sèches, acérées ; regard fraternel, mais aussi lucide et inquiet sur l’homme et les mœurs de son temps. »

Ferny BESSON : « L’émerveillement est la clef de tout ce qui intéresse ou émeut Alexandre Vialatte. L’émerveillement est la clef de tout ce qu’il écrit.

S’il nous étonne toujours, c’est qu’il est sans cesse étonné. Il ne s’est jamais croisé que pour l’enthousiasme. Le mal le bouleverse. L’énigme l’inquiète. La beauté le fascine. »

François TAILLANDIER : « Cette œuvre —c’est de plus en plus évident à mesure que paraissent de nouveaux recueils— constitue en définitive une description complète du monde, ni plus ni moins. »

Denis WETTERWALD : « Vialatte ne ressemble qu’à lui-même. Vialatte écrit comme Vialatte. Vialatte fait du Vialatte. Il le fait si bien qu’il en arrive à ne plus se ressembler. Il surprend son lecteur en se surprenant lui-même. Son écriture est d’une superbe simplicité. De celle qu’on atteint après un long travail. »

Claude DUNETON : « Vialatte écrit avec un violon sous les doigts. Il a la nostalgie énormément musicale ; son écriture est mue par un balancement qui ressemble au hochement de l’esprit qui se souvient — et toujours il glisse le détail qui vous prend le cœur. »

vialatte assis.jpg

Tous ceux qui fréquentent et on fréquenté Vialatte, ce grand amateur de loups, s’accordent à reconnaître qu’on ne s’ennuie pas à lire ses chroniques ; on y vient et on y revient sans se lasser tant nous grise et nous charme la façon dont il les tourne. On en sort comme d’un rêve, où les homards seraient des insectes bizarres…

Ses Chroniques, j’aime à croire que les fidèles lecteurs de la Montagne les attendaient impatiemment au coin du feu où sous le tilleul en vertu des saisons qu’il savait si bien surprendre, lui, l’Auvergnat du XIIIe arrondissement.

col des fourches.jpg

Livradois, quelque part, entre les Bois Noirs et Le Monestier...

 

Voici celle du Capricorne, tirée du recueil : « Les champignons du détroit de Behring »

« L’année tire sur sa fin, pourquoi ne pas le reconnaître ? Il serait injuste de ne pas le dire, elle a été mauvaise, mais elle tire sur sa fin. Les joyeux hommes de la fin de l’année s’apprêtent à l’enterrer la nuit de la Saint-Sylvestre en chantant mille chansons bachiques et en mangeant dans d’immenses restaurants toutes sortes de viandes en sauce, de fruits de la mer, de jambon blanc, de jambon de Bayonne, de Parme et même des Pyrénées. De grandes roues de Coulommiers. Des camemberts épais. Des hures de sangliers hirsutes ; des têtes de veaux qui baissent les yeux modestement. A l’aube ils voient l’année nouvelle s’élever à travers une vapeur. A l’aurore ils jonchent les trottoirs. Beaucoup plus tard, comme M. Pickwick, ils se réveillent au bord d’un fleuve, dans une brouette ; ou dans leur lit ; en disant « Vin blanc » ; au milieu d’une famille inquiète armée de tisanes et de cuvettes émaillées, de brocs d’eau chaude et de récipients en plastique bleu. Au Texas on reçoit M. Erhard. On a fait cuire des bœufs dans des fosses de deux mètres ; avec les cornes et les sabots enveloppés dans des toiles humides ; c’est la nourriture du cow-boy ; on les mange tout entiers en commençant par l’œil ; on a doré les cornes ; on distille les sabots ; on en tire une liqueur puissante qui coupe le souffle aux natures chétives, console le veuf et fortifie les orphelins. Des rouliers aux épaules énormes apportent dans de grandes voitures des gâteaux bavarois arrosés de chocolat ; grands comme un homme ; pour quatre cents invités. Car il y a quatre cents invités. Eclairés d’une lueur tremblante par des lanternes à la flamme jaune.

En même temps il se  passe dans le ciel et sur la terre des choses immenses et solennelles. Le grain se prépare à germer dans les ténèbres de la glèbe. Le soleil, passant au solstice (minuit de l’année), entre dans le signe du Capricorne. Le Capricorne est un monstre éminent, moitié chèvre et moitié poisson, alors qu’on ne voit dans la nature que peu de poissons qui aient des cornes de chèvres, et peu de chèvres à queue de poisson. La chose n’arriva qu’au dieu Pan qui, pour échapper à Typhon, dut se réfugier dans une rivière, émergeant sous l’aspect d’une chèvre et s’immergeant sous l’aspect d’un poisson. Aussi les gens qui naissent sous ce signe nagent-ils comme des poissons et grimpent-ils comme des chèvres, à moins qu’ils ne nagent comme des chèvres et qu’ils ne grimpent comme des poissons. Ils ont de plus, assurent les astrologues, les traits tirés, le visage caverneux, le teint livide, le caractère amère et glacé. Ainsi les poètes saturniens : anguleux comme la chèvre et froids comme le poisson. Le froid les habite, les conditionne. Leurs problèmes sont ceux de « l’amour froid ». Ils préfèrent les boissons glacées, et ressemblent en gros au musicien Gossec, à Charles Quint et au maréchal Joffre. A table, ils redemandent du veau froid. Telles sont les choses épouvantables qui se passent à la fin de l’année. Car tout finit, même les calamités. Elles sont remplacées par des pires.

capri.jpg

On s’est demandé, non sans raison, d’où pouvait venir le Capricorne. Il descend de la chèvre Amalthée, qui fut nourrice de Jupiter, par Egipan, qui fut le fils de Jupiter et de sa nourrice. De tels désordres font frémir. Mais on sait que Jupiter était le fils de Chronos qui dévorait ses enfants en bas âge de peur d’être remplacé par eux. Sa femme, Rhéa, pour sauver Jupiter, le remplaça par une pierre enveloppée dans des langes que Chronos avala dans sa gloutonnerie sans se douter de la moindre des choses. Jupiter fut élevé en secret, nourri par la chèvre Amalthée, battit son père et le détrôna. Chronos, complètement écoeuré, se retira en Italie où il administra le pays avec Janus et fit régner la plus grande abondance. Ce fut l’Age d’Or, qui dora pour jamais la mémoire de l’humanité. La récession ne vint que par la suite.

Cette histoire prouve que, quand les choses vont mal, il faut aller en Italie et y faire régner l’abondance.

Telle est la leçon du Capricorne.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand. »

Battling.jpg

Alexandre Vialatte ou la gravité de Battling le Ténébreux...


On consultera ICI le site de l'Association des Amis d'Alexandre Vialatte.