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05/05/2016

IN MEMORIAM NEIGE

 

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Tu es partie dimanche 24 avril à 22 heures…

A pas feutrés, je suis allé te voir à minuit une dernière fois… J’ai poussé la porte 9165 de la chambre où tu reposais tout au bout d’un couloir désert au dernier étage du CHU Dupuytren. Je savais bien que la Mort rodait alentour, qu’elle musardait en quête d’autres proies ; mais je n’avais pas rendez-vous avec elle, non, c’est ta mort à toi que je venais saluer, ton « Petit Voleur » comme disais Thérèse, la petite sœur.

Et ton « petit voleur » est venu te prendre discrètement, peu de temps après mon départ.

Il n’y avait rien à dire, Le Seigneur qui, t’ emporta cette nuit là sous son aile, savait ce qu’il faisait…


 

Tu reposais dans la pénombre sur ton lit de douleur, le drap tiré sous le menton de ton pauvre visage déformé par le mal qui, deux années durant, ne t’avait guère accordé de répit. Toi, naguère si belle, au profil parfait de l’ ange, aux yeux si tendres qui savaient quelquefois se montrer terribles quand se réveillait en ton for la lionne que tu étais, toi à la bouche rieuse et au timbre clair apte à rebondir même dans le malheur, toi… Mais était-ce toi ? Non, ce vêtement de peau parcheminé par la chimiothérapie, cette enveloppe jaunie, cette coquille terne bourrée de morphine et de cortisone, ce n’était plus toi… Tout entièrement, tu t’étais cachée dedans, toujours la même, éternelle beauté sans taches. Ah ! il fallait tirer la lettre de l’enveloppe et casser la coquille pour libérer l’oiseau ! Et l’oiseau allait s’envoler, je le savais.


Je sentais qu’il ne nous laisserait que peut de temps pour t’avoir là, encore mortelle, près de nous… Dans l’attente de quoi ? D’un miracle ? Non, le miracle était que tu partes enfin délivrée de ce corps de misère, que tu prennes la porte pour t’en aller « là où le vent n’a plus de feuilles mortes à râteler… ». Et tu t’en es allée, doucement à l’entrée de la nuit, portée par les ailes du vent pour ce pays de liberté où nous nous rendrons tous un jour, nous qui sommes encore dans ce pays de contrainte où nous subissons la dure loi de la nécessité. Te voilà libre maintenant et tu voles, tu penses « chat » et le chat vient, le chat Théophile, ou peut-être Justin, Adélaïde ou bien Achille… tu penses « arbre » et l’arbre surgit devant toi, le beau, le vieux, ton gros tilleul de Saint Joseph dont l’ombre bienfaisante couvrait, l’été, la moitié de la cour… Tout ce que tu penses t’est accordé et d’avantage encore que nous ignorons, parce qu’à présent tu sais et que nous ne savons pas, nous qui demeurons… à peine pouvons-nous supposer.

Je veux croire que tu te promènes toujours dans ta maison, que tu veilles sur les cinq chats qui l’habitent encore, avant que je ne les emmène dans la mienne, promesse que je t’ai faite et que je tiendrai ; ils compléteront mon troupeau déjà conséquent…

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JUSTIN

Je n’ai pas voulu croire que tu t’en irais au mitan de l’âge ; peut-être parce que tout s’était mis en place pour que tu restes et achèves ce que tu avais entrepris. Signes trompeurs sans doute et pourtant ô combien prometteurs ! A l’orée de la grande forêt des Prieurés Bagnolet, où je t’avais trouvé une location qui convenait à ton travail, la maison de bois sait que tu ne viendras plus… quelques uns de tes chats rôdent alentour… Catherine et Yves les ont adoptés, qui veillaient sur toi au CHU Estaing.

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JOSEPHINE

A Moulins, tes employeurs qui savaient combien tu tenais à ce poste t’ont attendu deux ans durant, ils t’attendraient encore si tu n’étais partie…

Fidèles parmi les fidèles ils t’ont raccompagné chez toi à la petite église de La Jonchère Saint Maurice où sous la voûte, ce jeudi 28 avril, j’ai souhaité, en nous voyant réunis autour de ta bière, que la neige tombe soudainement sur nous à gros flocons blancs comme le plumail des anges, pour faire germer dans nos cœurs des graines d’immortelles, de pensées et de myosotis pour qu’on ne t’oublie pas.

 



Des myosotis d’ailleurs, il y en a plein la cour de ta maison, là où j’avais, les uns après les autres enterré dix-huit de tes chats qui t’avaient précédé dans la tombe à compter du jour de ta redoutable leucémie. Il est des mystères qui pour des yeux éclairés n’en sont pas.

A présent, ta maison, l’ancien pensionnat Saint Joseph où nous connûmes nos joies et nos peines, quand je m’en approche et retrouve tes aires familières, me fend le cœur… C’est un sanctuaire où tout parle de toi. Elle attend que vienne le jour où tout disparaîtra pour renaître à nouveau comme le phénix, purifié, de ses cendres.

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C’est alors, passé au crible de l’épreuve comme il te fut donné à toi, Neige, de le vivre, que nous saurons enfin pourquoi, il fallait en passer par là…

 


« Pour voir le monde avec des yeux neufs, il faut avoir perdu ses yeux anciens à force de pleurer… » (Meyrink, Le Visage vert)

 

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VICTOR

 

 Toi qui es dans la lumière, puisses-tu éclairer notre chemin, à nous qui sommes encore dans les ténèbres.

 

« … Bientôt je l’entendrai cette douce harmonie

Bientôt dans le beau ciel, je vais aller te voir

Toi qui vint me sourire au matin de ma vie

Viens me sourire encore… Mère… voici le soir !...

Je ne crains plus l’éclat de ta gloire suprême

Avec toi j’ai souffert et je veux maintenant

Chanter sur tes genoux, Marie, pourquoi je t’aime

Et redire à jamais que je suis ton enfant !...

(Thérèse de Lisieux : Pourquoi je t’aime, ô Marie)

 

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LUCETTE

 

 

Et qui d’autre, mieux que Louis Cattiaux, le sage, saura réchauffer nos cœurs ?

 

  • « L’épreuve dénude la vérité et la fait resplendir pleinement. » (I/27’)
  • « La nature donne des leçons, elle n’en reçoit pas. »(I/47)
  • « La science des hommes est un fumier recouvert de clinquant. La science de Dieu est un or recouvert de boue. »(II/6)
  • « L’aiguillon de la mort est là pour obliger les hommes à rechercher le pourquoi de toutes choses et d’eux-mêmes. »(II/13)
  • « L’extrême humiliation de la mort est l’entrée obligatoire à la splendeur de la vie céleste, car la séparation terrestre est le commencement du ciel manifesté. »(II/76’)
  • « Quand nous serons préparés à suivre la mort sans nous retourner, nous pourrons jouer avec le monde sans crainte de mourir. »(III/86’)
  • « Quand nous mourrons, nous nous réveillerons en Dieu et nous nous souviendrons de notre vie comme d’un rêve absurde. »(IV/43)
  • « Toutes les habitudes mènent à la mort. Le ronronnement et l’assoupissement des cloîtres sont autant à craindre que les tentations du monde. »(IV/45)
  • « Dieu vit et attend dans chacun de nous. Il suffit de mourir au monde et à soi-même pour l’entendre et pour le voir aussitôt. »(IV/80)
  • « Celui qui voit et aime Dieu à travers toutes les apparences du monde, est seul à ne pas s’étonner et à ne pas souffrir quand tout s’évanouit. »(IV/83)
  • « C’est dans le malheur et au moment de la mort que l’homme révèle ce qu’il porte en lui. »(V/25)
  • « Plus on appartient à l’Etre, plus le monde devient irréel. Plus on se donne au monde, plus Dieu semble inexistant. »(V/45)
  • « User du monde comme d’un prêt consenti par Dieu, et l’en remercier en toute circonstance : voilà l’intelligence. »(V/61)
  • « Ceux qui disputent au sujet de Dieu ne sont pas en lui. »(V/86’)
  • « La mort est un phénomène qu’il faut étudier longtemps avant de pouvoir le dominer réellement par la puissance du Dieu vivant incarné en nous. »(VII/29)
  • « Tes leçons sont dures, Seigneur, et beaucoup ne les comprennent pas, mais pour tes enfants, c’est un enrichissement sans fin. Ô bon Seigneur, enseigne-nous doucement et avec patience, car ce monde est mauvais et la douleur l’habite. »(XXXV/19)

 

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LE CHRIST D'AGONGES

 


 

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29/11/2009

L'HOMME DE BELLAC

 

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L'homme de Bellac existe, je l'ai rencontré.

On ne lui doit pas l'Apollon ni Amphitryon ni Electre, ni Siegfried et le Limousin ; vous l'aurez compris, il ne s'agit pas de Jean Giraudoux, non, l'Homme de Bellac s'appelle François, François tout court, tant il semble qu'il ne puisse être issu d'aucune filiation particulière excepté celle du sage d'Assise. Qu'il ait des frères ailleurs, sous d'autres cieux, certainement, mais ici, à Bellac, entre le Vincou et la route nationale, lui seul tient la place et soyons sûrs qu'il ne laisserait à personne le droit de la lui disputer !

François de Bellac relève de la seule lignée anonyme du « petit peuple », celui des fadets et des ondins, qu'il faut approcher l'âme pure au risque de se voir tancé de quelque apostrophe bien tournée et bien ciblée parce que ces êtres sensibles ont la réplique habile, le verbe haut, et comme on dit généralement, la « langue bien pendue ». On voit par là que l'Homme de Bellac se « mérite », on ne le traque pas ! Si des circonstances on ne peut plus propitiatoires vous le font rencontrer, vous le reconnaîtrez facilement : il porte le front bas rehaussé d'arcades sourcilières généreuses qui, si on s'y attarde, confèrent à son profil qui cherche en permanence la monnaie, quelque ressemblance avec celui de l'aigle. C'est qu'il vole, comme lui, à de ces hauteurs qui sont l'ordinaire de ce noble animal ! inutile en l'occurrence de préciser qu'il a l'œil vif tout à fait apte à repérer, à des distances auxquelles vous n'oseriez prétendre, le moindre déplacement des points d'assemblage de son environnement familier. Il est attentif à tout et rien apparemment ne saurait le surprendre tant il partage avec les chats certaines aptitudes d'agilité et une patience à toute épreuve.

Si d'aventure vous le croisez, sachez que c'est lui qui se sera arrangé sans qu'il n'y paraisse pour se trouver sur votre chemin ayant senti d'instinct que vous étiez du nombre à lui porter quelque intérêt. Chemin faisant, entré familièrement en confidence, il vous révélera d'un verbe saccadé et truculent, et sans que vous n'ayez besoin de le pousser, les petits secrets de son territoire et les habitudes de ses sujets sur lesquels, à leur insu, il règne en maître.

« Ah ! pouvoir un instant, un instant seulement percer le secret des simples ! sonder les fêlures de leur crâne par lesquelles s'expriment les dieux et en leur compagnie  tutoyer les anges » ! Voilà ce que vous vous direz peut-être après l'avoir quitté, le regrettant déjà.

Contrairement à celui de Néanderthal ou au vieil homme de Tautavel, l'homme de Bellac n'a pas d'âge. Il semble que le temps se soit arrêté tout bonnement sur sa personne à l'âge qu'il a : celui de l'éternelle jeunesse. Façon de dire que l'homme de Bellac est intemporel, qu'il ne relève pas du temps mais du seul espace vital de son petit monde auquel appartiennent l'église, les terrasses et la rue du Coq. Ce royaume, il l'arpente toujours vêtu du même uniforme : casquette de coureur cycliste, pantalon de survêtement, chaussures de sport, pull ou blouson selon la saison. Mais ce qui le singularise plus encore que son habit c'est ce qu'il tient en permanence sous le bras gauche, ployé dans un sac en nylon, qu'il ne s'autoriserait à poser pour rien au monde dès lors qu'il à quitté son toit pour sa tournée... Que tient-il de mystérieux, si dévotement pressé sur son cœur, l'homme de Bellac ? Sa marotte ? L'aurai-je vu ce qu'il porte, m'appartiendrait-il de le dévoiler ?

Ce qu'il tient je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit... quelqu'un dans la confidence ! Alors je vous le livre tel quel, sous toutes réserves : François tient les « starting-blocks » avec lesquels en son temps il remporta sur le stade certain critérium qui le rendit célèbre. Ce prolongement de lui-même, qui doit veiller à son chevet, c'est tout ce qui lui reste de familier passé au stade de reliques. N'étant point destinées au regard profane, il faut être en intelligence ou recommandé pour qu'il consente à vous les dévoiler ! Par contre, il ne se fera pas prier pour vous chanter « l'Aventura », du moins le refrain ; il vous demandera même de le noter... Lui sait très bien à quoi s'en tenir sur le chapitre et son évaluation ne varie pas : 16 ! Vous la confirmerez, ou en rajouterez un peu selon... sans trop forcer toutefois, parce qu'il n'est pas dupe ! Et comme à ses heures il courtise les muses, demandez-lui à l'occasion quelques poèmes de son cru, ils vous surprendront, sinon par la rime, du moins par la précision et souvent la justesse avec laquelle il peint les caractères humains de son petit monde...

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle... », je songe à l'homme de Bellac, je sais qu'il se promène non point au-dessous, mais au-dessus des nuages de plomb... qu'il se trouve à des encablures du rivage des mesquineries du siècle et des moqueries des gens, que tout l'intéresse et qu'un rien l'occupe et le miracle, c'est qu'il trouve l'aventure sans prendre le large, tout simplement, rien qu'en  traversant le caniveau des ruelles aux plis sinueux qui sont l'ordinaire de son royaume...

 

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