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22/05/2012

IN MEMORIAM CLAUDE DUNETON

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(Crédit Keystone)

Claude Duneton s’est éteint à 77 ans sur un lit d’hôpital à Lille, le 21 mars 2012, loin de sa Corrèze natale il y a tout juste deux mois. Sa mort n’aura pas fait beaucoup de bruit…

Il tenait au Figaro littéraire la chronique « Au plaisir des mots ». Chroniqueur comme Vialatte et comme lui discret, réservé, espiègle volontiers, franc-tireur contre la bêtise et la méchanceté, il possédait, faut-il le préciser, une grande culture et beaucoup de talent. Le Bulletin célinien de ce mois lui rend un hommage d’autant plus mérité que l’auteur du « Monument » fut aussi un célinien averti. Nous l’avons suivi, dans son « Bal à Korsor » sorti en 1994 chez Grasset, sur les traces de l’exilé perdu dans les brumes de la Baltique. Nous avons apprécié ce livre où l’auteur  relate son « pèlerinage » avec les mots qu’il faut, des mots qui sonnent juste et justement associés. Il y a la « manière » Duneton par laquelle lui, avait bien entendu Céline ; il nous la conseille :

« Peut-être faudrait-il relire Céline, sans bruit et sans fureur, pour tâcher de le comprendre ? », c’est cela, le lire calmement et la tête froide, comme on déplace un flacon de nitroglycérine, pour ne pas le faire exploser.

Marc Laudelout rappelle qu’il fut, le 22 mars 1997, l’invité d’honneur de la « Journée Céline ». Il rappelle aussi que Claude Duneton fut l’un des premiers à adapter l’auteur des Beaux Draps au théâtre. Il rapporte, dans la « citation du mois » cet extrait de la préface qu’il écrivit pour l’ouvrage d’Eric Mazet et de Pierre Pécastaing « Images d’exil » :

« Aujourd’hui, les Français gardent à Céline un enfant de leur chienne pour avoir tenté de leur dessiller les yeux sur le fond méchant de la nature humaine. Et encore, question rancœur on n’a rien vu. Attendons les republications au soufre pour être fixés. Oh les beaux flots d’invectives au tombeau ! Voltaire sera battu d’une belle longueur de suaire…

Que voulez-vous, les Français ont toujours préféré Jean-Jacques l’opportuniste, le brillant « maquereau ». Il faut sans cesse dire aux gens qu’ils sont bons et honnêtes, ça les flatte. Les assurer qu’ils ne peuvent jamais devenir des tueurs, eux, ni des bourreaux, et que leurs voisins sont bien pareils, doux, inoffensifs, pétris de songes… Par le même principe rousseauiste ceux d’à côté sont tous gens de cœur et de tendresse — la crème de la Création. »  

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Le BC a sélectionné dans cette 341ème livraison un beau florilège d’hommages au travers des textes de Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Armelle Héliot (Le Figaro), Patrice Delbourg (Le Nouvel Observateur), Jean Meyssignac (France Catholique).

Pour le premier «… Alchimiste de la mélancolie, Claude Duneton aura toujours su transformer le plomb de sa tristesse en or de la rigolade, muer sa détresse et sa neurasthénie en occasions de se boyauter, métamorphoser la dèche en traits d’esprit. Derrière sa langue canaille et son humour abrasif perçait sa compassion pour l’humanité. Passer du temps, se promener avec lui sur les hauteurs de Lagleygeolle, l’écouter raconter sa vie dans la maison modeste de ses grands-parents, face à la cheminée où mijotait en permanence une soupe à partager, ou dans le réduit de son appartement parisien du XVe arrondissement, était un plaisir irrésistible. Mais, par moments, sa vulnérabilité affleurait dans le regard. »

Pour Armelle Héliot « C’était un homme d’une humanité singulière. (…) Quel homme que celui qui était né en 1935 en Corrèze, à Lagleygeolle et s’est éteint cette nuit du 22 mars. Quelle érudition et quelles curiosités diverses ! »

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Lagleygeolle

Patrice Delbourg souligne « … Il se méfiait tout autant du style SMS que des grands discours ampoulés de nos têtes pensantes. Ce paladin du lexique avait plusieurs terroirs à son dictionnaire. Des mots de traverse, des mots de contrebande, des mots oubliés et des mots de mauvaise vie. (…) Claude Duneton était l’humilité même. Il pratiquait l’art d’être grammaire avec espièglerie et omniscience. N’oubliant jamais que « culture sans humour n’est que ruine de l’âme ». Dans son regard lavande perçait parfois l’éclair apeuré d’une enfance en jachère. Son rire clair de torrent ponctuait les bonnes pointes à la volée. »

Enfin pour Jean Meyssignac, son compatriote dont les parents tenaient auberge à Meyssac, « … notre Duneton était aimable, accueillant, affable, disponible, il était bon d’une bonté de bon aloi, directe, simple, sans manière ; il était bon comme le bon pain. (…) Duneton était vraiment chez lui dans son hameau d’Antignac, entouré des voisines et voisins chez qui il allait manger la soupe. En dehors de l’eau et de l’électricité il avait gardé la maison de ses grands parents intacte. Il faisait la cuisine dans la cheminée avec la crémaillère et le trépied. Pour se laver les mains il fut, je crois, le dernier à utiliser un ustensile complètement oublié. C’était un petit récipient en zinc prolongé par un tube de plus en plus effilé. Avait-il un nom en français ? En patois, on l’appelait : « la couade ».

J’ai pour ma part eu le plaisir de faire sa connaissance lors d’une conférence donnée à l’Association des Amis d’Henri Béraud qu’il avait bien voulu honorer de son parrainage comme d’autres personnalités. Je garde de lui une aimable lettre de sa belle écriture et le souvenir d’un homme de la terre, discret, prêt à retourner son champs la bêche à l’épaule comme pauvre Martin et le regard bon et chaleureux, ainsi que devait l’avoir, sans doute, l’Auvergnat de Brassens.

Je m’étais promis de lui rendre visite dans la maison de son grand père dont il aimait chausser les sabots pour « l’entendre marcher » disait-il. La mort l’aura emporté trop tôt…

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Cette idée de la mort plus d’une fois l’avait traversée, comme aussi Céline et tous les grands sensitifs. Et sensitif, sensible, il l’était tout à fait l’homme Duneton. Ce petit campagnard qui n’avait pas, dans sa jeunesse connu l’eau courante, comme beaucoup de ceux de sa génération, s’était promis de la voir couler au plus tôt du robinet. C’était son but. Il ne savait pas encore qu’elle coulerait un jour de sa plume, cette eau vive qui nous émeut si fort quand on le lit. «  Quand j’avais treize ans — écrit-il dans  Loin des forêts rouges — j’ai pleuré, un soir, à la nuit tombante. J’ai pleuré à chaudes larmes parce que ma vie se cassait la gueule, déjà. Je venais soudain de voir mon existence entière devant moi… C’était le printemps et j’étais en train de donner à manger aux lapins, dehors, dans leur parc. J’ai compris, en une sorte d’éclair de lucidité, que je ne ferais aucune étude, donc que l’avenir était râpé pour moi. J’allais demeurer dans nos champs, à filer des herbes aux rongeurs, et ce serait comme ça jusqu’au soir de ma vie, le même horizon et tout. »

Lui qui précisément ne recherchait pas les effets de style avait trouvé tout naturellement le sien : de la veine populaire, un franc parler sans entourloupes et des images fortes. Il y a des accents céliniens chez lui, c’est indéniable, et cette influence a nourri son œuvre sans pour autant l’avoir fait tomber « dans la manière de… » et c’est tant mieux.

« Les certitudes à l’eau, toutes les croyances à la dérive, au fil de la Neva qui coulait en grande majesté, large, vaste comme un bras de mer là-haut, devant l’Amirauté. Six ou sept fois la Seine à son plus beau… » (Loin des forêts rouges).

Duneton reste Duneton, un limousin enraciné dans sa langue, un amoureux inconditionnel des mots qu’il savait manier comme d’autres vous tournent le compliment. Il en connaissait la portée, les effets et le pouvoir destructeur ( mots / maux ) :

« Le pouvoir des mots est une arme redoutable, celui qui ne le détient pas n’est rien… » (Je suis comme une truie qui doute)

Mais les mots, quand on sait les tourner, peuvent aussi guérir.

« J’avais une gamine dans cette classe qui n’arrivait pas à sortir un mot. Treize ans, grande pour son âge, apathique, elle disait oui, non, d’un air buté. Mal embranchée sur ses leçons je ne connaissais pratiquement pas le son de sa voix.

Un jour elle arrive avec un manteau neuf, tricoté en grosse laine rouge violet. Elle était la seule à porter une chose pareille. J’avais déjà essayé d’accrocher un peu la conversation, sans résultats. Ce jour-là, en sortant de classe, j’essaye encore :

—   ­Il est joli ton manteau. C’est toi qui l’as tricoté ?

Elle a rougi entièrement aux couleurs du paletot :

—   Oh non, c’est ma mère.

Elle n’en avait jamais dit aussi long. J’y connais rien en tricot, mais du coup je fais semblant de m’intéresser. Je veux savoir, admiratif, les manches là, comment ça s’imbrique… Elle se met à me raconter, me montrer la doublure rose en satinette, me dit le col et les poignets. Elle avait une voix un peu rauque, le débit nerveux… Elle parlait ! Je fais valoir les avantages : un beau manteau comme ça, chaud et tout, pour pas très cher finalement, parce que s’il avait fallu l’acheter…

—   Tu as de la chance d’avoir une maman qui tricote aussi bien.

C’était pas tout à fait innocent mes remarques ; je m’étais renseigné sur les fiches, je savais qu’elle était l’aînée de douze enfants, père ouvrier, mère SP. Je sentais assez bien l’atmosphère, j’ai dans ma famille des équivalents. J’imaginais les discussions : que le tricot elle avait pas dû être d’accord, tout à fait contre même au départ ; elle aurait préféré un pardessus de chez le marchand comme les copines au lieu de se singulariser avec cette défroque de pauvresse… Qu’on allait encore se foutre de sa tronche à l’école… Elle avait dû essayer de dissuader sa mère de cette solution qui sentait la pénurie. Il y avait eu des engueulades, peut-être des tartes, qui sait ! — Mon admiration renversait la vapeur quelque part ; d’autres gamines s’étaient regroupées.

—   Il est rudement beau son manteau m’sieur, hou là là !

Il faut dire qu’elle avait de la veine, la mode commençait juste à poindre pour le tricot ; il y avait déjà eu des photos dans Elle. Dans quelques mois elle allait se trouver sapée !

Le résultat c’est que le lendemain en classe elle a répondu à mes questions. J’avais brisé l’isolement. Je me suis arrangé pour que ce soit facile et que je puisse la complimenter un peu. Pas trop, juste pour marquer le coup, l’amorce, d’un air naturel… Lui faire sentir qu’elle était aussi intéressante qu’une autre, que celles qui avaient la langue bien pendue, des blazers, des souvenirs de vacances en Espagne, des airs de poupées. Elle s’est mise à bosser dans la semaine. Encore quelque temps et elle levait le doigt toute seule. Au bout d’un mois elle avait presque changé de visage, elle n’avait plus ce teint grisâtre souffreteux aigri. Elle avait donné un coup à sa coiffure, elle avait une ou deux copines, elle en était presque jolie. »

Oui, Claude Duneton est parti trop tôt, et loin d’Antignac, lui qui écrivait : «  Je voudrais bien mourir chez nous, le plus tard possible, mais qu’on n’ait pas entièrement foutu en l’air notre civilisation rurale. Que quelqu’un sache encore me regretter d’une parole fraternelle : lou pauré téchou… ».

Nous sommes quelques uns à le regretter, qui iront poser des fleurs sur sa tombe.

 

BIBLIOGRAPHIE de Claude DUNETON :

—   Parler croquant (Stock 1973)

—   Je suis comme une truie qui doute (Le Seuil 1976)

—   Anti-manuel de français à l’usage des classes du second degré (en collaboration avec JP Pagliano, Le Seuil 1978)

—   La Puce à l’oreille. Anthologie des expressions populaires (Stock 1978, revue et augmentée Balland 2001)

—   Le Diable sans porte (Le Seuil 1981)

—   La Goguette et la gloire (Le Pré aux Clercs 1984)

—   A hurler le soir au fond des collèges (en collaboration avec Frédéric Pagès, Le Seuil 1984)

—   Le Chevalier à la charrette (en collaboration avec Monique Baile, Albin Michel 1985)

—   Petit Louis, dit XIV. L’enfance du Roi-Soleil (Le Seuil 1985)

—   L’Ouilla (Le Seuil 1987)

—   Rires d’hommes entre deux pluies (Grasset 1990)

—   Le Bouquet des expressions imagées (en collaboration avec Sylvie Claval, Le Seuil 1990)

—   Marguerite devant les pourceaux (Grasset 1991)

—   Mots d’amour. Petite histoire des sentiments intimes (Le Seuil 1993)

—   Bal à Korsor. Sur les traces de Louis-Ferdinand Céline (Grasset 1994)

—   Le Voyage de Kamatioul (Le Laquet 1997)

—   Histoire de la chanson française des origines à 1780 (Le Seuil 1998)

—   Le Guide du français familier (Le Seuil 1998)

—   La Mort du français (Plon 1999)

—   La Chienne de ma vie (F. Janaud 2000)

—   Au plaisir des mots (Balland 2004)

—   Le Monument (Balland 2004)

—   Loin des forêts rouges (Denoël 2005)

—   Au plaisir des jouets. 150 ans de catalogues (Hoëbeke 2005)

—   Les Origimots (avec Nestor Salas, Gallimard-jeunesse 2006)

—   Pierrette qui roule. Les terminaisons dangereuses (Mango 2007)

—   La Dame de l’Argonaute (Denoël 2009).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18/05/2011

18 MAI 1887

 

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Anniversaire  de la naissance de l’écrivain allemand Ernst WIECHERT, qui vit le jour Le 18 mai 1887 en Prusse orientale dans la région de Sensburg. Ce fils de forestiers élevé au milieu des bois et des marais dans le respect de la religion de ses pères, a puisé la matière de son œuvre au contact des humbles et de la nature qu’il a observé dans le recueillement et la méditation où le portait son tempérament. Ses interrogations sur la vie et sur la mort, sur la force du destin, sur le mal et la rédemption, et la façon dont ils les arrange, font de son œuvre une matière de vitrail où les thèmes sont répétés sans jamais lasser le lecteur. On s’y attarde volontiers, parce qu’on y trouve le calme et la paix semblables à ceux qui vous accueillent quand on pousse la porte d’un sanctuaire ou d’une cathédrale.

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Lire Wiechert –dont les ouvrages malheureusement ne sont plus édités- c’est un peu comme « entrer » dans l’œuvre de Schubert ; on n’est plus tout à fait le même quand on en sort. Voici quelques extraits tirés successivement de la SERVANTE du PASSEUR (1932), des ENFANTS JEROMINE (1945), de LA VIE SIMPLE (1939) et de MISSA SINE NOMINE (1950)…

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« Là, ses pensées furent coupées net. Dans l’entrebâillement de la porte branlante, se tenait la chose grise, impalpable, la chose sans visage, qui n’était qu’une forme fumeuse. Un corps aux épaules d’ombre penché sur l’eau et qui tâtonnait, ramant contre le flot avec des bras invisibles. Une fois sur le seuil, l’un des bras s’éleva et fit un geste vague, mais qui, de quelque manière, demandait – un semblant de signe, mais qui lentement et comme dissous, oublié, se perdit. Un glaçon pénétra par la porte, guère plus large que la main, heurta l’échelle, tourna sur lui-même et glissa dans la chambre. Il glissa au travers de la chose grise, la coupa en deux, juste au-dessus des épaules et l’emporta, de sorte qu’on ne vit plus que l’eau où nageaient de petites bulles blanches.

Jürgen ramena son bras. Il pensait avoir compris que l’ombre réclamait quelque chose, mais Jürgen ne voulait pas. Il ne voulait pas acheter son repos en donnant ce que Martha avait porté dans son sein. Il resta encore un instant assis sur l’échelle. Comme toujours après ces apparitions, il avait les genoux brisés et une main glacée lui pesait sur le cœur. Toutes ses pensées sombrèrent. Un froid humide le transperça jusqu’aux moelles, comme le brouillard d’automne sur le fleuve, la nuit. Un enfant l’aurait poussé à bas de son siège, qu’il ne se serait pas défendu. Seul le glaçon nageait toujours devant ses yeux, et sa tranche bleuâtre qui avait coupé l’Ombre ».

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« Il prit doucement dans sa main le sein de la jeune fille et se pencha encore une fois sur elle. “ La mort n’existe pas, Marguerite ; tu m’entends ? La mort n’existe pas. “

Elle le regarda incertaine, puis elle sourit avec un mélange d’humilité et de sagesse. “ Tu penses donc toujours, Jons ?“ demanda-t-elle. “Il ne faut pas penser quand tu es dans mes bras.“

Quel été ce fut, et comment était-il possible qu’il tuât des milliers et des milliers d’hommes tandis qu’ici les nuages blancs passaient sur le fleuve et que la nuit les orages lointains projetaient leur lumière bleue sur le visage de la jeune fille ? Que les hommes fussent tués parce que quelques-uns d’entre eux le voulaient, ce n’était pas le sens de la vie. Et ce n’était pas non plus le sens de la mort. Son sens était qu’elle apparût quand l’astre était au zénith, et que le mince croissant sombre entamait doucement sa lumière. Elle venait pour accomplir et non pour détruire. Elle n’était qu’un simple moissonneur, avec une simple faucille, et seuls les hommes l’avaient multipliée par dix, par mille. Elle était devenue un valet, et comme tous les valets elle ne connaissait pas de mesure. Ils l’avaient dépouillée de son caractère sacré et il était vain de la louer maintenant et de lui tresser des couronnes. Son pas était devenu aussi familier que celui du facteur dans la rue, et ils plaisantaient à son propos, comme si elle avait été l’un des leurs ».

 

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« Il est des années dont on ne saurait rien mentionner, rien relever. Elles sont comme les barreaux d’une palissade et il faut attendre de nouveau un moment jusqu’à ce que revienne un des piquets de chêne qui tient l’ensemble et lui donne de l’allure. Mais nous ne connaissons pas de palissade qui ne soit constituée que de piquets, pas de vie, dont chaque jour vaille d’être mentionné ou relevé. Ce seraient alors une puissante palissade et une puissante vie.

Le destin est chiche de grandes années. Un gamin tenant une baguette à la main court le long d’une palissade. La baguette passe sur les barreaux et cliquette d’un son monotone jusqu’à ce qu’arrive un des piquets. Alors cela rend un son distinct, sourd. Ainsi en va-t-il de nos années, le long desquelles court le destin. Elles cliquettent un peu jusqu’à ce que revienne une année cruciale. Il ne faut pas les dédaigner, la vie sait bien pourquoi elles sont là ; mais il ne faut pas en parler. Les vies silencieuses sont comme des pierres. Elles croissent dans les profondeurs et personne ne sait rien d’elles. Mais un jour c’est d’elles que sont construites les grandes cathédrales ».

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« Je m’imagine toujours qu’il viendra un moment, où les hommes découvriront tout d’un coup qu’il leur manque quelque chose et que cela se trouve derrière eux et non point en avant. Qu’il pourrait venir un moment, dans leur vie, où ils délaisseraient les short stories ou les bestsellers, pour chercher à se rappeler la strophe d’un cantique appris dans leur enfance. Qu’ils arrêteront un jour leur appareil de T.S.F. et que, dans l’inquiétant silence qui surviendra alors, ils resteront médusés sur leurs sièges, fantômes délaissés, et quand ils promèneront leurs regards autour d’eux ils ne découvriront que des fantômes comme eux, assis, eux aussi, devant leurs machines à bruit silencieuses. Un réfrigérateur ne vaut pas la jupe de soie noire de leur grand-mère, où tout petits ils allaient blottir leur visage, quand ils avaient peur.

“Or, la peur viendra, frère, elle est déjà là, on sent son souffle froid. Une immense peur de la terrible solitude réservée à l’espèce humaine, qui a détrôné la grand-mère et le bon Dieu, pour démolir les atomes et faire partir des fusées dans la lune.

“ Et quand cela se produira, frère, ils regarderont autour d’eux, égarés comme des fantômes, et peut-être iront-ils trouver ceux qui ont ramassé les vieilleries dans la poussière du chemin et les ont conservées “.

(…)  Car il n’y avait plus de vieille femme, assise à la tombée de la nuit au coin du feu, le fil de son rouet entre les doigts, pour leur conter les contes du temps jadis, dans lesquels la bonté et la vaillance étaient récompensées… (…) Car même pour les enfants, “Il était une fois…“ avait pris un autre sens. Il évoquait en somme la perte d’un bien et non celle d’un charme. Et il fallait longtemps pour faire renaître lentement et prudemment ce charme, devant leurs yeux clairs et critiques.

Et le baron estimait qu’il fallait s’y mettre de tout son cœur, pour que la lueur du trésor ne s’abîmât pas définitivement dans les profondeurs, si loin que ni l’œil ni l’oreille ne la reconnaîtraient plus, quand retentirait l’ “appel du temps“. Avec la lueur de ce trésor s’engloutirait aussi la dernière lueur d’un peuple. Le jour viendrait où artistes et enfants parleraient la même langue, cet effroyable langage des scaphandriers, qui ne touchaient plus les trésors engloutis que du bout du pied. Un langage sans vertu magique et sans mystère, la langue des hauts-parleurs et des fusées interplanétaires ».

 

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14/01/2010

CES CHENES QU'ON ABAT

 

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En relisant la vingt quatrième élégie de Ronsard « Aux bûcherons de la forêt de Gâtine » je pense aux arbres abattus, et il ne se trouve guère de semaines sans que je n'en croise au bord des routes ou n'en suive aux culs des semis...

« Escoute, Bucheron, arreste un peu le bras ;

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;

Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force

Des nymphes qui vivoient dessous la dure écorce ?

Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur

Pour piller un butin de bien peu de valeur

Combien de feux, de fers, de morts et de détresses

Mérites-tu, meschant, pour tuer nos Déesses ?

...

Adieu, chesnes, couronne aux vaillants citoyens,

Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,

Qui premiers aux humains donnastes à repaistre ;

Peuples vraiment ingrats, qui n'ont sçeu recognoistre

Les biens receus de vous, peuples vrayment grossiers,

De massacrer ainsi leurs peres nourriciers. »

On chercherait vainement aujourd'hui les chênes millénaires de l'immense forêt hercynienne, de la grande forêt d'Ardenne ou de la légendaire forêt de Brocéliande. Jacques Brosse, dans sa belle étude sur la mythologie des arbres nous dit du chêne de Zeus, qui est la variété Quercus Robur de Linné, qu'avec l'âge « ce chêne acquiert un port d'une majesté incomparable. C'est seulement vers soixante ou même quatre-vingts ans qu'il fructifie et sa longévité est à proportion. Il vit au moins quatre ou cinq cents ans, et vivrait bien davantage s'il n'était abattu par l'homme qui veut exploiter son bois au moment où il peut en tirer le meilleur profit. Sinon il atteint le millénaire ou même le dépasse. « Quercus Robur pourrait sans doute parvenir à l'âge de 2000 ans, il aurait alors quelque neuf mètres de diamètre » (H. de Witt). C'est probablement à cette taille gigantesque et à cet âge qu'étaient voués les vigoureux ancêtres qu'étaient les chênes sacrés protégés par des lois sévères qui condamnaient à mort ceux qui les abattaient sans nécessité. »

 

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Les arbres qui façonnent nos paysages, derniers vestiges du peuplement arboricole de nos campagnes sont aujourd'hui victimes de massacre à la tronçonneuse et de défrichements quelquefois à grande échelle. On ne leur laisse pas le temps de vieillir. Et parce que le « temps c'est de l'argent », en vertu du sacro-saint principe de rentabilité de la société de consommation, les propriétaires boiseurs, encouragés par les pouvoirs publics, continuent de remplacer presque partout les peuplements traditionnels de feuillus par des résineux. On mesure déjà, et on mesurera bien mieux encore dans quelque temps, les dégâts faits par ce procédé à l'écosystème...

Il reste encore de belles forêts me direz-vous, sans doute, et assurément, en l'espèce des forêts domaniales gérées par l'ONF qui entretient de belles futaies. Et sur des parcelles difficilement exploitables, il est toujours possible de dénicher quelques beaux hêtres, voire de très vieux sujets ayant échappé au destin tragique de leurs frères transformés pour la plupart, il n'y a pas si longtemps encore, en traverses de chemins de fer...

On ne contestera pas que la forêt soit de production, c'est même sa fonction première ; ce qui est plus discutable c'est la façon dont on la gère dans la logique du « grand gaspillage » de la société marchande et de la jouissance immédiate des biens qui se font tous deux au détriment de la vie, sous toutes ses formes.

Le chêne doit sa réputation de noblesse au fait qu'on l'ait préféré comme bois d'œuvre au détriment des autres essences. Les maîtres charpentiers l'ont employé avec brio sur terre où sur mer et leurs chefs d'œuvre ont donné aux chênes sacrifiés une seconde vie. Les compagnons menuisiers ont habillé de boiseries les murs entiers de bâtiments nationaux, palais, châteaux et pavillons de plaisance. Les charrons et les artisans des campagnes ont façonné dans son bois les instruments du labeur et le mobilier des maisons paysannes, à part égale pour ce dernier, avec le bois des fruitiers et celui du hêtre.  Et nul ne contestera que c'est dans le bois de chêne, utilisé pour la fabrication du merrain, que vieillissent le mieux les grands crus...

Chacune de ces réalisations, on ne saurait le contester, honore à part égale celui qui a fourni son bois et celui qui l'a mis en œuvre. On aurait du mal à gratifier d'une telle reconnaissance ce que produit le siècle, il suffit de passer en revue ce qui sort des fabriques : mobilier « rustique », menuiseries « traditionnelles », cercueils ( Ah ! les  redondantes boîtes, vernies et boursouflées bardées de dorures...), pour y trouver partout la marque de la vulgarité. J'y vois l'ultime affront fait au roi des bois, et à tout prendre je le préfère en bûche de Noël.

A ce propos, j'observe depuis quelque temps la disparition de grandes allées de chênes d'alignements et de haies, de sujets isolés en milieu de pré... On justifie ces coupes en arguant de prétextes fonciers ou sécuritaires (comme on l'a fait pour les platanes en bordure de nationales aujourd'hui déclassées), ou de prétextes phytosanitaires, ou plus simplement encore on ne les justifie pas. On dispose de « son bien » comme on l'entend, sans plus se préoccuper de paysage, de faune, de flore, de milieu ou de quoi que ce soit susceptible de porter atteinte au droit de propriété.

Je pense pour ma part que ce bois finira tôt ou tard par alimenter les chaudières parce que confort oblige, et crise pétrolière de surcroît ! C'est donc, à terme, « la grande pitié » des chênes de France et par extension des bois de feuillus que je vois poindre à l'horizon. Que les arbres donnent leur chaleur quoi de plus naturel ? D'autant, qu' à la différence du pétrole, c'est une matière renouvelable, à condition toutefois d'en replanter ! Dites-moi combien de chênes, de hêtres, de charmes et de frênes remplacent ceux que l'on coupe ?

Il fut un temps pas si lointain où l'on « jardinait » la forêt, où on ne prélevait des arbres que le nécessaire, un peu comme on le faisait de la toison de l'agneau. On émondait les chênes qui devenaient alors les « têtards » caractéristiques des pays de bocage. Naturellement quand il fallait du bois d'œuvre on abattait les fûts, mais toujours on replantait, et presque toujours, dans la même essence. J'ai connu un vieux paysan qui avait pour habitude, quand il partait « faire sa tournée » de fouir la terre de son bâton, pas n'importe où ! là seulement où il jugeait utile de le faire ! ensuite de quoi, tirant du profond de sa poche un gland, il le laissait tomber dans ce trou qu'il refermait avec précaution. Cet homme, comme beaucoup de ses semblables, avait « le sens de la terre » et donc celui du ciel, puisque l'un ne va pas sans l'autre, ainsi que le montrent les arbres qui relient les deux...

Ces gestes sont perdus, et les opérations exemplaires sponsorisées et médiatisées du type « Je plante un arbre » ne les remplaceront pas, même si elles partent d'une bonne intention.

Combien de temps nous reste-t-il encore, pour rêver sous la houppe des chênes ? Combien de temps pour guetter, les soirs de pleine lune, sur les lisières ou au mitant des clairières isolées, les oiseaux de nuit perchés sur les têtards ? Nous qui ne savons rien de ce que pouvaient êtres les grands bois de la forêt des Gaules, au moins pouvons-nous l'imaginer au travers de ce que rapporte Pline de celle de Germanie :

« L'énormité des chênes de la forêt hercynienne, respectés par le temps et contemporains de l'origine du monde, dépasse toute merveille par leur condition presque immortelle. Sans parler d'autres incroyables particularités, c'est un fait que les racines, se rencontrant et se repoussant, soulèvent de véritables collines, ou bien, si la terre ne les suit pas, s'arc-boutent comme des lutteurs pour former des arcs jusqu'à la hauteur des branches mêmes, ainsi que des portes béantes où peuvent passer des escadrons de cavalerie. »

On aurait bien du mal à trouver de pareils sujets ! L'air et les sols sont tellement pollués qu'ils ne vieilliraient plus guère au-delà de cent ans.

 

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Et ceux qui résistent encore en dépit des conditions difficile, gardent fière allure même malades, même morts, comme le prouve certain châtaigner de mes amis, qui fait figure de patriarche fossilisé dans le nord de la Haute-Vienne.

 

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Ce n'était donc pas un hasard, on le comprend si les vieux arbres étaient respectés et assimilés à des divinités par les peuples barbares... Barbares ? à les comparer aux très civilisés contemporains, je les verrais plutôt raffinés les hommes de ces temps obscurs, je veux dire « reliés » à une dimension perdue, qui avaient bien compris qu'ils n'étaient eux-mêmes, au même titre que l'arbre ou l'animal, qu'une émanation du vivant sous une forme différente. C'est ce que nous dit, d'une certaine façon l'Art pariétal des Magdaléniens : mesurons la distance qui le sépare de «  Lard contemporain » et tirons-en les conclusions qui s'imposent...

Ah progrès, vous avez dit progrès !

 

Orientation bibliographique: Jacques BROSSE, Mythologie des arbres, Petite Bibliothèque Payot n° 161, 1994