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07/06/2010

RETOUR A ROUEN

 

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Trente mai 1431 dans l'après-midi, le feu dévore le corps souffrant de la Pucelle qui meurt dans les conditions qu'on sait, abandonnée de tous et rejetée par l'église du temps.

Trente mai 2010, ciel couvert sur la ville... La place du Vieux Marché connaît son animation habituelle des fins de semaines : touristes, vagabonds, ivrognes et drogués... Pas la cour des Miracles mais tout de même, un petit air... A l'emplacement de l'estache où on la lia pour la brûler, une pancarte guère moins que de travaux publics, sur un tertre roussi de plantes mortes entourées de béton, signale le lieu.

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Alentours, des arbustes rabougris  ont du mal à pousser sur la terre battue transformée en terrain vague ; et partout, sous chaque plantation, au pied de chaque mur, fleurissent des détritus de tous ordres où prédominent les bouteilles et les mégots...

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Pas une fleur, pas une gerbe, pas une couronne ce trente mai pour la Pucelle. Est-ce là son « Champ d'Honneur »? ce dépotoir où trône l'œuvre ( ? ) d'une commande publique dont on se demande où le concepteur est allé chercher son inspiration. Sûrement pas dans les canons de la beauté classique qui, à tout le moins, eût évité le pire !

Et le pire est tombé là sous la forme d'une église ( ? ) comme de la boîte de Pandore sur cette terre sacrée, pour ne pas dire comme les bombes alliées de la dernière guerre. Mais, quelque part, Jeanne nous avait prévenu : « Ha ! Rouen, j'ay grant paour que tu ne ayes à souffrir de ma mort ! »...

Rappelons-nous... 513 ans jour pour jour après le bûcher : « Le mardi 30 mai 1944, Rouen s'éveille sans savoir ce qui l'attend. L'agglomération a déjà été bombardée à plusieurs reprises par les Américains, une première fois le 17 août 1942, et par les Anglais, dans la nuit du 18 au 19 avril 1944. Ce dernier raid a fait 900 morts ! Mais les Rouennais auraient tort de s'imaginer que le pire est derrière eux. Alors qu'une première alerte a duré de 9H.40 à 10H.25, une seconde est donnée à 11 heures et, cette fois-ci, trois vagues de chasseurs-bombardiers attaquent en piqué les ponts Jeanne-d'Arc et Boïeldieu, au cœur de la cité normande. Cent soixante bombes éventrent les quartiers proches de la Seine, de part et d'autre du second pont, sur près d'un kilomètre. Le palais des Consuls est dévasté. 140 personnes sont ensevelies sous l'Hôtel des Douanes à demi effondré... »(1)

Les jours qui suivirent furent autant d'heures sombres et donnèrent à leur tour leur tribut de morts à pleurer... Au soir du premier juin, le toit embrasé de la tour Saint Romain de la cathédrale s'effondre ainsi que les cloches ; et dans la nuit, c'est le plancher de la base de la flèche qui, commençant à brûler, entraîne au matin du 2 juin le beffroi tout entier.

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Et les raids de l'US Air Force se poursuivent les  3 et 4 juin pour n'aboutir à la destruction du pont Boïeldieu que le 18 juillet... Cette « semaine rouge » de Rouen aura fait à elle seule plus de 200 morts, 60 disparus et de nombreux blessés. On mesure, à voir la reconstruction notamment des quais, ce que furent ces bombardements ! Et pourtant, comme beaucoup d'autres et pour ne citer que Caen, Rouen était une belle ville, où les styles des siècles s'étaient succédés sans heurt ; il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les anciennes cartes postales ou l'ouvrage de Pierre Chirol de la collection « Art et Paysages », publié en 1936 par les éditions Arthaud.

Que dire de la ville actuelle ? Qu'elle a conservé de beaux restes ? c'est indéniable en dépit des affronts qui lui sont faits et, ne serait-ce que par son site, elle compte parmi les plus remarquables de France.

 

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On en jugera en l'observant de la colline de Bonsecours, où l'on éleva en 1892 sur le plateau des Aigles près de la basique chargée d'ex-voto, le monument qui abrite la remarquable -pour ne pas dire la plus belle- statue dédiée à Jeanne d'Arc et que l'on doit au ciseau de Louis Ernest BARRIAS.

 

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Cette prisonnière comme tombée du ciel, tournée vers l'occident, regarde tous les soirs se coucher le soleil sur la Seine qui fut son tombeau ; à ses pieds la ville s'étire qui l'ignore et besogne dans la servitude aliénante du siècle, des machines et des banques, du tape-à-l'œil et de l'à-peu-près...  Survivent encore les joyaux que sont les églises, le Palais de Justice, le Musée des Beaux-Arts et ses riches collections, la grosse tour du Bouvreuil, quelques maisons à pans de bois et de beaux hôtels classiques que la spéculation foncière n'a pas encore abattus...

Sous les arches du pont Boïeldieu, la Seine hésite devant le reflux de l'estuaire, brise sur les étraves des avant-becs ses eaux vertes que survolent les mouettes dans leurs ballets, et tourne en rond sans se décider à se perdre en mer... C'est là que furent jetés par le bourreau Mathieu Thiérache, au soir du trente mai, dans un sac, certaine parties du corps de la Pucelle. Le feu, en dépit des efforts de l'exécuteur, n'était pas parvenu à les manger: « Et disoit et affirmoit cedit bourrel que nonobstant l'huille, le souffre et le charbon, qu'il avoit  appliqués contre les entrailles et le cueur de ladicte Jehanne, toutesfoys, il n'avoit peu aucunement consommer de rendre en cendres les breuilles ni le cueur, de quoy estoit estonné comme d'un miracle tout évident. »(2)

 

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Ainsi le cœur de Jeanne repose en lit de Seine comme tant d'autres, nés sur cette terre qui a  bu trop de sang. Il dort, et à refaire le dernier voyage qui fut le sien, de la tour « devers les champs » qui regardait le pays des Godons, en descendant les rues du Moulinet, du Sacre, Dinanderie, des Bons-Enfants et de la Prison, jusqu'au Vieux Marché, on le sent battre un peu en soi quand rien d'autre ne nous habite sinon le souvenir de ce jour fatal.

Le discours prononcé  le 31 mai 1964 par André Malraux est resté célèbre, qui se termine ainsi :

« O Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée, tu as donné ton visage inconnu. Une fois de plus, les fleurs des siècles vont descendre. Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu'elles te saluent sur la mer, toi qui a donné au monde la seule figure de victoire qui soit aussi une figure de pitié ! »

On aurait aimé, ce trente mai 2010 que le lieu du supplice fut à la hauteur de cet hommage ; nous avons dit ce qu'il en était...

 

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Et pour ajouter à la vulgarité du lieu, songeons à ce que sera demain la place de la cathédrale. Je ne peux, pour ma part, m'empêcher de penser que les « responsables » de ce type de projet et des « aménagements urbains » en général, se comportent, en fait, comme des irresponsables. Car de deux choses l'une : ou ils ont perdu tout sens de la mesure, tout esprit de finesse (que peut-être ils n'ont jamais eu), tout respect du sacré, qui n'est en soi que l'expression parfaite de la sensibilité, ou se sont d'infâmes Tartuffes qui, sous prétexte de « modernité », se moquent comme de l'an quarante (c'est le cas de le dire) de ce qu'ils nous infligent et nous imposent.

 

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Pour ne citer que l'exemple du parvis de la cathédrale, on peut penser qu'il se trouvait là, jadis, des maisons à pans de bois depuis longtemps disparues. En 1902, elles avaient été remplacées par l'hôtel de la Mutuelle  Vie, édifié dans le goût ostentatoire de la Belle Epoque.

 

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Au moins avait-il le mérite d'être élevé en pierres de taille et de s'inscrire, quoique décadent, dans la continuité du bâti. Démantelé par les bombardements de 44 il fut remplacé par le monstrueux Palais des Congrès qui pollua l'endroit de 1976 à ces dernières années.

 

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Sans doute y eut-il des Rouennais pour croire au miracle et penser qu'après cette salutaire démolition, ils allaient peut-être avoir droit à un jardin, à un mail planté de beaux arbres ou même à l'unique chêne de Dodone ou à un vénérable platane ! Mais, le mètre carré valant ce qu'il vaut et profit obligeant, ces Rouennais naïfs tout autant que je puis l'être lorsque je me mets à croire qu'il puisse se trouver encore quelque part un élu du peuple suffisamment cultivé et armé de bon sens, ces Rouennais, dis-je, vont avoir droit au digne successeur du bâtard décapité... A croire que la même logique préside au choix, à la commande, aux enjeux et au profit.

 

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Cette logique, qui se traduit par la banalisation de l'espace public déshumanisé et de plus en plus carcéral n'est même plus perçue par la plupart des « usagers » (le terme est atroce mais c'est ainsi) de la ville. Ils vont, sur des chaussées bétonnées, canalisés par les objets de dérision et d'insulte à la nature que sont les ignobles « bacs à fleurs », comme les veaux à l'abattoir, portés par la rumeur de la ville...

 

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Ce n'est plus celle des « petits cris de la rue », des cloches des beffrois, des roues cerclées sur les pavés et des trompes de marine ; ce n'est même plus ce fond sonore où se mêlaient, naguère encore, tant et tant de bruits variés mais à la mesure de l'homme. C'est autre chose, un braillement soutenu de bruits de moteurs, de borborygmes, d'interjections, de « musique » aliénante, un appel démesuré de foire du Trône où se rassemble tout ce que la cité porte en elle de rugueuse vulgarité, d'acide et d'agressif.

Cela roule comme une vague, cela monte et cela s'étale ; Rouen pas plus que les autres villes n'est à l'abri de ce raz de marée qui finira par tout emporter à moins que ne se lève à l'horizon cette « Aurore » que nous sommes quelques uns, encore, à guetter...

 

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(1) Jean Claude VALLA: La France sous les bombes américaines, (Librairie Nationale)

(2) Henri BLAZE de BURY: Jeanne d'Arc, (Perrin et Cie)

 

 

10/05/2010

SOUS LA VIEILLE VILLE

« ...nous descendîmes ;nous fîmes quelques pas, et descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux. »

(Edgar POE,  La Barrique d'amontillado.)

 

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Donc il faut descendre...

Après avoir ouvert la trappe ou poussé la lourde porte sous la voûte basse, on s'avance sur les marches humides d'un escalier pentu taillé dans la pierre ou celles, aux planches glissantes, d'une échelle de meunier. L'odeur lourde, qu'un souffle obscur roule dans les galeries et pousse au visage, annonce qu'on pénètre dans un autre monde où la terre avale l'intrus dans des relents de champignons, de vieilles futailles et d'eaux croupissantes...

 

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S'avancer dans les réseaux uniquement à la lueur parcimonieuse d'une bougie ou de la lampe à carbure, c'est goûter en connaisseur le noir des profondeurs. On ne déchire pas ce monde en sommeil de l'éclat impérieux d'une lampe électrique si l'on souhaite en percer le secret ; rien ne le dérange, sinon la course apeurée d'un rat ou la chute métallique d'une goutte d'eau qui égraine le temps.

S'attendre à voir surgir à la faveur du coude d'un boyau un voyageur d'apocalypse est moins certain que d'y rencontrer des chauves-souris. Il peut en venir de partout, parce que tous les réseaux ou presque se rejoignent à la manière du grand sympathique dans le corps de l'homme.

 

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C'est donc d'une approche subtile et vigilante qu'il s'agit !

Dire quels laborieux termites forèrent ces trous et ces resserres dans la masse compacte de la terre sous la ville et à quelles fins, serait préjuger de nos capacités d'investigation limitées aux seuls témoins qu'on y ait trouvés : tessons de poteries dont les plus anciens remontent à la période romaine, charbons, débris de verre irisés par le temps, éléments de sculptures et graffitis, déchets organiques, ustensiles variés autant qu'hétéroclites.

 

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Passé les caves du premier niveau, où veillent en vigiles les vestiges des fûts et des bouteilles, les cercles rouillés des barriques ou la tour menaçante d'un hérisson, on s'enfonce plus profondément et plus loin encore dans des salles voûtées comme des cachots, muettes comme des oubliettes, humides comme des culs de basses-fosses... On s'approche du cœur de la ville qu'on sent battre sourdement comme une bête qui ronflerait et qu'on craindrait de réveiller.

 

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Au fond de ces réduits, soutes du temps des guerres et des grandes calamités, refuges, places imprenables à moins que d'y être enfumé comme des blaireaux, ou ennoyé comme des rats, on voit des niches creusées dans les parois pour y placer des lumignons . On voit des goulets raccordés par des lunettes comme celles des guillotines pour passer la tête et surveiller le vis-à-vis ; des trous, qui remontent de la voûte vers la surface comme le tuyau d'un scaphandrier pour y chercher l'air ; des puits d'accès et d'extraction des terres ; des feuillures creusées à même le tuf, faites tout exprès pour recevoir des portes ou des grilles depuis longtemps disparues. On voit des traces de coffrages et des bacs, comme des sarcophages ; on voit des  placards ménagés dans les parois, pourvus de saignées pour y glisser des étagères ; de petites cavités demi sphériques; des arrachements de gonds ; des logements de loquets, de chevillettes et autres coulisseaux...

 

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J'ai rencontré dans le quartier des vieilles boucheries ces crocs menaçants qu'on appelle « dents de loups » destinées à suspendre les viandes et fichées dans la pierre par de solides pitons. J'ai trouvé des pics et des tenailles rouillés, des lames de scies... tout l'attirail de l'inquisiteur bien disposé à vous écorcher quoique rongé par la causticité des saloirs.

Par-delà ces témoins profanes et aux niveaux les plus profondément enfouis, il arrive qu'on découvre, si l'on est bon observateur, des traces qui peuvent mettre sur des pistes où cheminer. On y puisera matière à s'interroger. J'en ai, pour ma part, trouvé quelques-unes. Et parce que le souterrain, dans le subconscient, occupe la place de la poterne au pied du château, par lui on s'échappe, quand la place est prise.

 

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Dire où conduit la galerie que l'on a choisi serait présomptueux et trahir le rêve ; on peut aussi penser qu'elle ne conduit nulle part, comme ces chemins qui s'enfoncent au milieu des bois dans le « non frayé »... C'est un secret jalousement gardé et l'on pourra toujours, sur le chapitre, questionner le corbeau protégé de Mercure, oiseau fort bavard comme on sait, ou la taupe, beaucoup moins loquace, mais plus versée dans la science chthonienne, ou même encore l'ornithorynque difficile à dérider, à moins d'avoir la chance de rencontrer sur le chemin Jean Amadieu Phébus d'Auberhodes, le cavalier bleu.

J'ai passé pour ma part des heures dans l'antre de Pluton à me blanchir au nitre de ses voûtes, à respirer l'odeur de la terre, à projeter, au faisceau de ma lampe, l'ombre des piliers et des colonnes sur les parois griffées de coups de pics...

J'ai cheminé dans des couloirs étroits, rampé dans des boyaux tortueux, passé des goulets, escaladé des montagnes d'éboulis, sondé des puits, suivi des aqueducs où l'eau claire et glacée coule dans les radiers sur un sable aussi fin que de la farine.

 

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J'ai frappé à la porte d'Hadès, questionné Eaque, Minos et Rhadamanthe...

J'ai dessiné ces caves en voie de comblement, ces cryptes oubliées et ces repères d'outre temps dans l'esprit des gravures sur bois pour en garder l'âme forte.

J'ai remonté à la surface, en souvenir des Sages, une petite fiole de VITRIOL, pour vous tenter...

 

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« Il faut que  tu entendes  que je suis  descendu  des  régions céles-

tes et suis tombé ici-bas, en ces cavernes de la Terre, où je me suis

nourri  un espace de temps ; mais je  ne  désire rien de plus que d'y

retourner ; et  le moyen  de ce  faire c'est  que tu  me tues  et  puis

que  tu me ressuscites, et  de  l'instrument que tu me tueras, tu me

ressusciteras ».

(Le Lyon Vert ou l'œuvre des Sages de Jacques TESSON.)


 

 

04/03/2010

PAVES DES RUES (2)

 

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Limoges, Pont Saint Etienne

 

Depuis l'abandon de la taille et de la pose des pavés, c'est plus qu'un savoir faire qu'on a perdu, c'est avec lui la beauté du paysage urbain, la noblesse des grands boulevards et des avenues, et un certain visage de la France. Ce visage, nous ne le retrouvons pas dans les parodies faites de « déchets de taille » polis et surfacés que proposent, dans des dessins compliqués et souvent vulgaires, nombre  de voies piétonnes des centres dits « anciens ». Comment s'étonner, dès lors qu'on abandonne la pose classique et le module de base du pavé, dès lors qu'on ne veut pas comprendre qu'il existe là comme partout des règles à respecter, à ce qu'il faille recommencer tous les trois ou quatre ans l'ouvrage ?

Tous les paveurs, s'ils revenaient, seraient surpris de voir ce qu'est devenu leur héritage ! Et d'ailleurs, il y a beau temps que le dernier « épinceur », comme on appelait alors celui qui taillait les pavés, ne fait plus chanter son marteau ! Un bon épinceur pouvait produire, avec l'habitude, plus de 120 pavés par jour, ce qui n'était pas rien ! Au Maupuy, on les stockait sous la forme de pyramides à degrés rappelant celles de Saqqara, avant de les acheminer par wagonnets remplis jusqu'à la gueule à leur point de départ.

 

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Le Maupuy, sources: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

L'épinceur, d'un habile tour de main façonnait les pavés et les boutisses ; les premiers, d'une dimension de 12x18,  12x12 ou 18x18 cm, tous pourvus d'une queue tronconique de 20 cm ou plus, constituaient le gros de la production ; les secondes, de largeur identique mais beaucoup plus longues, permettaient de croiser et d'amorcer les départs des rangs afin d'obtenir la pose classique dite « à coupe de pierre », à joints alternés.

 

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Le Maupuy, source: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

Ce sont les paveurs, dont l'organisation professionnelle remonte à 1397 et l'association en « Communauté des Paveurs » à 1810, qui mettaient en œuvre la production des épinceurs.

 

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Le Maupuy, source: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

 

La technique de pose, en fonction de la nature du substratum, se faisait directement sur tuf ou sur fond de forme de mortier maigre, chargé sur empierrement tout venant, en plaçant les échantillons très serrés, à joints alternés sur profil bombé, car les caniveaux étaient le plus souvent latéraux, calés par le pied des façades ou la bordure du trottoir lorsque ce dernier existait. Grâce à la forme tronconique des queues des pavés, on recouvrait de sable la chaussée achevée et on balayait ce dernier en l'arrosant jusqu'à refus de façon à ce qu'il pénètre dans les vides et cale ainsi parfaitement chaque échantillon battu à la hie ou demoiselle. Les ruelles de largeur étroites, à l'inverse des routes et des avenues, étaient pavées à caniveau central constitué du simple fil d'eau à partir duquel on commençait les rangs en alternant au départ boutisses et pavés de façon à obtenir la pose classique dite à coupe de pierre. Cette façon, la plus répandue, était aussi la plus élégante dans sa sobriété ; mais d'autres techniques, comme l'arceau, le chevron, l'aile de fougère, ou la queue de paon parfaitement maîtrisées par les poseurs, étaient mises en œuvre, notamment pour cette dernière, sur des avenues ou des esplanades.

 

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Belgrade, paveurs, 2007

Le pavage se réduisait bien souvent à la réalisation des seuls caniveaux comme on peut en voir dans des cours en terre battue ou empierrées, dans des cours de ferme, ou au pied des murs gouttereaux des églises. Encore ces caniveaux étaient-ils traités dans les règles de l'art, en tenant compte des contraintes et de l'impératif de durabilité, ce qu'on ne fait plus aujourd'hui où l'on justifie la plupart du temps deux maigres rangées sur le sens de la longueur au lieu de le faire sur celui de la largeur ! Car un simple caniveau, pavé comme on savait les poser  alors, en impose et tire l'œil par ses seules proportions et sa mise en œuvre, qu'il soit fait de pierres posées en opus incertum, de galets, ou de pavés classiques. Dans ce dernier cas, il ne peut guère avoir moins d'un mètre de largeur voire un mètre vingt, justement parce qu'il faut alterner les pavés de part et d'autre du fil d'eau et qu'il en rentre généralement trois ou quatre, d'inégale longueur, de  chaque côté. La technique reste la même que pour paver la rue, chaque élément touche son voisin et tout est calé au sable : il n'y a pas de joints au mortier, car il y a incompatibilité entre un mortier au ciment et la pierre, lorsqu'une chaussée est destinée à la circulation.

 

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Limoges, rue de la Règle

Tout cela appartient au bon sens ; des chaussées pavées de la sorte pouvaient aisément supporter des tonnes sans se déformer en vertu de la règle qui veut que les plus lourdes charges, dès l'instant où elles s'appliquent sur des éléments posés dans le sens de leur hauteur, les affectent peu. De la même façon, les dalles ne sont pas davantage fragilisées quand elles présentent une épaisseur suffisante et surtout, une sous face épaufrée et non point sciée, reposant sur sable et non point sur ciment... Toutes considérations techniques qui ont fait leurs preuves et dont on ne tient plus compte aujourd'hui où le signe (le cliché, le tape à l'œil), partout, l'emporte sur le sens (l'équilibre, la justesse) ; ce pourquoi, tout ce qu'on peut voir en façon de revêtement minéral contemporain, ne tient pas la route comme on dit, à moins que d'y mettre le prix et de trouver la main d'œuvre qualifiée, ainsi qu'on s'y est employé à Bordeaux, Vichy, Paris... Et encore, même à ces conditions, n'est-on pas assuré d'obtenir des résultats en accord avec les abords ! Car il sort peu de projets des bureaux d'études, pour ne pas dire aucun, qui respectent l'âme des rues. Comparons par exemple les pavés actuels de la place de la Bourse à Bordeaux (surfacés et à joints larges) avec ceux qu'ils ont remplacés... On verra que ceux ci étaient « vivants », qu'on sentait la solidité de leur cuirasse sous le pied, qu'ils animaient le sol par l'ombre portée du soleil, alors que ceux là sont « morts », sans relief et sans caractère. Imaginons ce qu'aurait pu être la Place Vendôme, si on lui avait réservé un pavage classique plutôt que de l'avoir traitée en petites dalles sciées banalisées... On a voulu « faire moderne », « aller dans le sens du progrès », comme si le progrès avait un sens !... en oubliant  un peu trop vite qu'on ne déroge pas impunément au classicisme.

 

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Bourges

La plupart de nos villes conservent encore de beaux revêtements pavés classiques et de caractère à l'image des rues de Bordeaux, de Bourges, de Senlis, et celles de nombreuses villes de Bretagne et de l'est de la France. D'autres, comme les bastides du Languedoc, le Mont Saint Michel, les villes à caractère remarquable, Cordes ou Saint Cirq Lapopie, et tous les bourgs perdus de l'Ardèche de la Lozère, de Provence et d'ailleurs conservent encore les calades de leurs venelles et les chemins ferrés par où l'on gagne les champs et les bois...

 

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Il faut aller à Ypres, dans les capitales des pays nordiques, à Saint Petersbourg, et dans les villes qui ont respecté leur patrimoine de voirie (il en reste heureusement un certain nombre !) pour trouver encore de beaux exemples anciens de traitements de surface en pavés de grès ou de granite polis par l'usage. Ou encore, explorer ces lieux magiques que sont les friches industrielles, les carreaux des mines, les cours des filatures et celles des casernes abandonnées où ils sont restés en situation, mangés par les herbes folles... On en trouvait de semblables sur le carreau des halles de Paris ou les quais du port de la lune à Bordeaux, avant qu'ils ne soient arrachés. Certes, il en reste encore beaucoup à Paris, Bordeaux, Lyon, et dans de nombreuses villes ; mais au train où vont les choses, on peut craindre que leurs jours ne soient comptés et qu'il ne finissent, eux aussi, tôt ou tard à la décharge, rejetés par les goûts et les modes qui viennent à bout de tout...

Combien de rues et d'avenues a-t-on dépavé à coups d' arguments bien souvent spécieux ? N'a-t-on pas dit que leurs pavés engendraient du bruit ? qu'ils étaient inconfortables pour les piétons comme pour les automobiles ? qu'ils étaient dangereux (glissants...), et que la réfection des chaussées  ainsi revêtues, lorsqu'elle s'avérait nécessaire, était onéreuse ?

 

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Bourges

Je les revois pour ma part, arrachés de leur lit par les dents acérées de la pelle mécanique vorace qui leur tirait des cris d'orfraie dans une odeur de pierre à fusil. Je les revois, dans des bennes surchargées, convoyés à destination du remblai  en périphérie de la ville. Et je songeai, à considérer ce gâchis, à ce qu'il avait fallu d'efforts aux hommes pour extraire la pierre de son gîte et la tailler, si dure soit-elle, en parallélépipèdes réguliers ; à ce qu'il leur avait fallu d'heures et de patience, et de souffrance pour habiller de sa lourde chape, à genoux et par tous les temps, les kilomètres de chaussées !

Le regard que je portais alors sur la « grand geste » des paveurs n'a pas changé ; simplement, l'ai-je étendu avec le temps à tout ce qui m'entoure quand j'observe ce que produit le siècle au regard de ce que nous a laissé l'ancien...

Las, songerez-vous peut-être, encore la nostalgie ! Non point, vous répondrai-je : un simple constat, lucide s'il se peut !  Le monde que nous ont laissé les morts est solide, tout leur appartient, il n'est que de considérer leur œuvre, partout, des mégalithes aux ouvrages d'art en passant par les cathédrales et le patrimoine urbain et rural... Ca suffit, de mon point de vue, pour convaincre le plus sceptique s'il lui reste encore un peu de jugeotte... Qu'il se dise que ce sont eux qui nous l'ont légué ce monde, les morts, et il verra que  l'esprit l'habite.

Que restera-t-il du nôtre quand se lèvera le dernier soleil, sinon le vague souvenir d'une imposture ? C'est peut- être ça, au fond, qui le singularise, le monde d'aujourd'hui : l'éphémère, le superficiel, l' à-peu-près... l'aseptisé... Vaincue par le grand lessivage des cerveaux, la majorité moutonienne baisse la tête et se rend aux urnes dans la logique du meilleur des mondes. A l'heure où les carottes sont cuites, il me paraît salutaire qu'un certain nombre ait compris, à parcourir la toile, qu'il restait encore des « pavés » à jeter dans la mare, ne serait-ce qu'un seul, histoire d'activer le tsunami qui monte ; c'est un emploi qui me paraît justifié...