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04/03/2011

4 MARS 1429

 

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On s’accorde à reconnaître que c’est le 4 mars, aux alentours de midi que Jeanne d’Arc et son escorte arrivèrent à Chinon après avoir quitté au matin l’Isle Bouchard, couvrant ainsi la onzième et dernière étape de sa longue chevauchée de 509 kilomètres.

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Quelques historiens tiennent pour le 6 mars la date de cette arrivée. Quoi qu’il en soit, ce n’est que le troisième jour qu’elle sera reçue par celui qu’elle appelle alors le « Dauphin ». En attendant, elle loge au pied de la forteresse chez une hôtesse que certains auteurs veulent voir comme étant l’épouse ou la fille de Roger de la Barre.

De son logis, où elle partage son temps en recueillement et en conversation avec ses hôtes et ses compagnons, et de l’église Saint Maurice, où elle se rend pour prier, elle peut voir la masse de la forteresse qui s’étant tout en longueur, forte de ses trois châteaux : à l’est le fort Saint-Georges, à l’ouest le château du Coudray, et au milieu, pris entre les deux, le logis du Roi dit château du milieu, que Charles affectionne particulièrement. C’est là qu’elle sera reçue…

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Mais en attendant l’audience tarde, La Pucelle s’impatiente. C’est que le Roi est craintif et soupçonneux à l’extrême. Sa nature inquiète, facilement influençable, subit les pressions de La Trémoille et de Regnault de Chartres qui en tiennent tous deux pour la négociation avec Bourgogne et voient d’un mauvais œil l’intruse venue des marches de Lorraine contrecarrer leur plan.

Le Roi hésite, et avant de la recevoir, il décide de la faire entendre par des conseillers et la fait interroger dans l’hôtellerie où elle s’est installée.

Simon Charles, Maître des Requêtes de la Chambre des Comptes du Roi, rapporte ce que Jean de Metz, présent à l’interrogatoire lui a confié. On sait ainsi que la Pucelle, d’abord, ne voulut rien dire de sa mission s’en remettant à la volonté qui était la sienne de n’en référer qu’au seul Roi. Sous l’insistance de ses interlocuteurs elle confie  toutefois qu’elle a reçu double mandat de la part du Roi des Cieux, savoir :

-      lever le siège d’Orléans ;

-      conduire le Dauphin à Reims pour le couronnement et le sacre.

Ce que confirmera le pli dont est porteur Jean de Metz et qu’il doit remettre au Roi de la part du Capitaine de Vaucouleurs.

On sait combien Jeanne attachait d’importance au soutien de Robert de Baudricourt et qu’elle n’eût de cesse de quitter la place par la Porte de France qu’après avoir reçu de lui des lettres  de recommandation.

Ces lettres, les gentilshommes de son escorte ne furent autorisés à les produire que le deuxième où le troisième jours de son arrivée. Faut-il voir dans ce retard la pression des conseillers – et particulièrement de La Trémoille- peu enclins à la recevoir ? C’est possible et même probable ; c’est en tout cas l’avis de plusieurs historiens.

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Aussi n’est-ce qu’après avoir reçu ce message confirmant les dires de Jeanne, que le futur Roi Charles VII, prit enfin la décision de lui accorder l’audience qu’elle demandait et qui allait changer le cours de l’Histoire.

C’est à « haute heure », c’est à dire à la tombée du soir, aux alentours de sept heure le 6 mars, que la Pucelle, toute vêtue de noir « pourpoint et chausses attachées, robe courte de gros gris noir » (rapport du greffier de la Rochelle), les cheveux noirs coupés à l’écuelle (contrairement à ce que rapportent de nombreuses images), ferme et résolue, gravit la venelle pentue qui monte au château...

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Illustration Boutet de Monvel

 

04/12/2010

LA BETE QUI MANGEAIT LE MONDE

 

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La Bête du Gévaudan, à l’évoquer par ce temps de neige, on s’attendrait à la voir débouler d’un bois bourru ou d’une ravine, cavaler dans une combe semée de gros rochers, sauter  l’enclos d’une métairie perdue dans les brandes, engouler, au seuil de la porte l’ imprudente jouvencelle et l’emporter sans autre forme de procès sous le couvert. On l’imagine, à l’abri de quelque fourré, n’en dévorer à son aise  que les morceaux de choix…

On devait raconter ces choses terribles en tremblant, à la faveur des longues veillées d’hiver au cœur de l’Auvergne, du Berry, du Languedoc ou du Poitou, terres à loups. Et on devait le faire avec d’autant plus de conviction qu’on avait en tête la grande calamité qui ravagea le Gévaudan, le Velay, partie du Vivarais, de la Haute Auvergne et même du Rouergue, entre 1764 et 1767. On n’en savait guère plus alors que ce qu’on avait appris des vieux sur ce mystère car ç’en était un ; Henri Pourrat qui, au talent du conteur ajoutait celui de sa plume le rapporte mieux que quiconque, qui commence ainsi son livre :

« La Bête du Gévaudan, c’est un secret ; et un secret qu’il serait inutile de dire à ceux qui ne sont pas de la montagne ; ils ne mordraient pas à de telles histoires, ils ne les accueilleraient même pas… »

Cependant il faut bien y mordre, n’est-ce pas, qu’on soit de la montagne ou pas, puisque ces horreurs ont eu lieu au cœur même du pays, sur les hautes terres de la Margeride qui font aujourd’hui le nord du département de la Lozère, un pays fort, qui ne peut laisser indifférent le voyageur qui le traverse ou s’y attarde.

 

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Gorges entre DESGES et VENTEUGES

Alors, pour ceux qui ne la sauraient pas, voici résumée la terrible histoire, et dans son contexte bien particulier, car elles furent difficiles ces années qui suivirent l’éprouvante Guerre de sept ans et l’errance de sa soldatesque démobilisée…

Nous sommes en 1764, le Gévaudan est une rude et misérable province ! Une pauvre terre déshéritée portant d’interminables forêts coupées de mouillères où l’on s’enfonce jusqu’à disparaître tout entier… des sagnes traîtresses autant que gloutonnes qui guettent leur proie. Peu de terres cultivables, des pacages encombrés de chaos rocheux polis par les ans derrières lesquels le pire peut se cacher; et avec cela un temps souvent exécrable: « Neufs mois d’hiver, et trois d’enfer », c’est dire !

Faut-il ajouter à ces misères de la nature les ravages qu’y fit la Bête ?

La terrible Bête, la « Dévorante », se manifeste pour la première fois dans le courant du mois de juin, au voisinage de Langogne en se jetant sur une femme qui garde son bétail… La malheureuse s’en sort déchirée mais vivante, parce que ses vaches, cornes basses, ont chargé la bête. C’est le premier témoignage qu’on aura d’elle : aspect d’un gros loup, mais aspect seulement, tête plus grosse, plus allongée… Poil roux avec une longue raie noire sur le dos…

 

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Sculpture à Marvejols

Et la voilà qui continue ses chasses dans la mouvance de la forêt de Mercoire où elle avait peut-être établi ses quartiers. Sa deuxième victime, Jeanne Boulet âgée de quatorze ans, de la paroisse de Saint Etienne de Lugdarès, n’aura pas la chance de la première ! On retrouve son cadavre en partie dévoré le 30 juin. Le 8 août c’est une autre fille, du Masméjean celle-là, commune de Puy-Laurent qui est retrouvée horriblement mutilée et partie dévorée. A compter de ce jour, le carnage persistera quasi sans jamais s’interrompre, jusqu’à son terme, le 17 juin 1767 à Desges où elle égorge Jeanne Bastide âgée de 19 ans au village de Lesbinière (rapporté par François Fabre, dans le tableau qu’il dresse à la fin de son ouvrage). De son côté Jean-Marc Moriceau note dans le sien pour cette victime la date du 18 juin. Les registres paroissiaux, les lettres et les courriers du temps dépouillés par les historiens sont éloquents. Jean-Marc Moriceau, pour les trois années de ravages, décompte 83 tués avérés; avec des pics en janvier 1765 : 10 victimes ; mars 65 : 8; avril 67 : 6. Il s’agit essentiellement de sujets de sexe féminin (54) avec une majorité d’adolescentes (15). On dénombre néanmoins 24 garçons tous âgés de moins de 16 ans. Et encore ne s’agit-il là que des victimes déclarées !

 

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Gravure extraite de l'ouvrage d'E. Mazel et P-Y Garcin

On s’émut vite, on s’en doute, dans le pays, et sitôt les premiers meurtres, on entreprit des battues encore que l’on disposât de peu de fusils, interdiction étant faite aux paysans d’en détenir. On débusqua et l’on tua des loups, des louves et des louvards mais nullement la Bête en dépit des efforts réitérés. On fit appel aux dragons de Monsieur Duhamel cantonnés dans les lieux depuis la répression des Camisards ; eux aussi levèrent quelques loups, sans plus… La Bête continuait ses ravages sans se soucier aucunement de ses poursuivants, prenant même un malin plaisir, aux relations qu’en firent quelques-uns  à les narguer ! Monseigneur de Choiseul, évêque de Mende fit paraître un mandement d’où il ressortait que la Bête n’était rien moins qu’un fléau de Dieu chargé de châtier le dérèglement des mœurs et conséquemment celui des âmes… On dit des prières, on fit des dévotions, on organisa des pèlerinages et tant et tant et plus de battues ; rien n’y fit. D’autant qu’elle en abattait des lieues ! Oh-là-là ! Et avec ça fuyante comme une anguille, se dérobant à la moindre alerte pour la voir paraître à l’opposée des traques ! A tel point qu’on s’est demandé s’il n’y avait pas une mais plusieurs Bêtes…

Sous peine de se voir déconsidérés à cause de la mise en garde de l’évêque, certains cachèrent leurs morts, en foi de quoi on ne saura probablement jamais le nombre des victimes. Devant l’échec des dragons on fait appel à des louvetiers expérimentés venus tout exprès de Normandie, les Denneval, qui s’installent à Saint-Flour le 19 février 1765 ; ils repartiront cinq mois plus tard, le 18 juillet, sans plus avoir obtenu de succès que Duhamel. D’ailleurs, les Denneval ne croient pas aux battues, pas d’avantage que n’y croit Antoine de Beauterne porte arquebuse du Roi missionné par sa Majesté qui commence à s’impatienter. Il prend en mains les opérations le 22 juin au Malzieu. Monsieur Antoine arrive avec ses équipages et les plus fins limiers du royaume ; c’est qu’il faut mettre un terme aux exactions de la Bête, et vite, il y va de la respectabilité sinon de l’honneur du pays tout entier. C’est qu’on commence à moquer le Roi par delà les frontières comme à l’intérieur… Quoi, une simple bête aussi farouche soit-elle tiendrait en échec à elle seule l’une des premières puissances de la Terre ? L’Angleterre se gausse du piètre résultat de la traque, l’occasion est trop belle de se moquer de l’ennemi héréditaire ! Il convenait par conséquent que Beauterne tuât la Bête et il la tua.

Bizarement, il la tua où on ne l’attendait guère, au bois des Chazes dans le Velay, de l’autre côté de l’Allier. Le procès verbal qu’il en dresse donne tous les détails de son exploit. Un chirurgien s’employa bien vite à naturaliser l’animal -de fait un gros loup- qu’on s’empressa de faire reconnaître par quelques rescapés de ses agressions. Et ils le reconnurent ! Enfin c’est ce qui s’est dit. Dans la foulée on tua sa louve et l’on tua sa suite également… Cela sentait le coup fourré et des langues se délièrent… Elles se délièrent d’autant plus vite que, sitôt Monsieur Antoine parti aux fins de recevoir les honneurs du Roi, une pension de mille livres et l’autorisation de porter la bête dans ses armes, le carnage reprit de plus belle !

 

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C’est Jean Couret (14 ans) et Vidal Tourneix (7ans) qui l’affrontent le 2 décembre près de la Beysseire Saint Mary, sur la pente sud du Mont Mouchet. En dépit des coups qu’ils lui portent de leurs piques la bête ne désarme pas. Ils ne doivent leur salut qu’à des hommes accourus à leurs cris ; le jeune Tourneix, quoi que grièvement blessé sans tirera. Egorgé, le petit Jean Bergougnoux, agressé le 4 mars 1766, et transporté à la maison mourra comme aussi la petite Marie Bompart, éventrée le 14 mars… Combien subirent le même sort ! Ils sont évoqués dans les ouvrages consacrés à ce mystère et notamment dans celui de l’Abbé Pourcher avec force détails…

C’est Jean Chastel, homme taciturne et craint, dit « le Masque », le sorcier, qui finalement l’abattit de ses balles bénites sur la Sagne d’Auvert , et de fait elle ne se releva pas, et sa mort, enfin mit un terme au carnage. C’était donc la Bête, bête dont il ne reste plus trace puisque rien ne fut conservée d’elle sinon le souvenir d’une créature atypique, bâtard de chienne et de loup, peut-être, ou peut-être autre chose, allez savoir ? Chastel la tua le 19 juin 1767, là où elle s’était cantonnée depuis quelques mois dans le secteur du mont Mouchet et des bois de la Ténazeyre, entre Saugues et Ruynes en Margeride. C’est d’ailleurs là qu’eurent lieu le plus grand nombre de meurtres, précisément dans le pays de Chastel, ou plutôt des Chastel, car ils étaient trois, le père et ses deux fils, Antoine et Pierre. D’Antoine le bourru, on a dit des choses et notamment qu’il vivait dans les bois en compagnie de chiens et peut-être de loup… Entre lui et le hobereau de Morangiès, le fils, on a tissé des liens, établi des rapprochements notamment sur leur violence réciproque, leur goût de la chasse et du dressage des animaux. De là à en conclure qu’il n’étaient pas étrangers à la Bête, qu’ils en étaient même, qui sait, les « inventeurs », il n’y avait qu’un pas, un pas que n’ont pas hésité à franchir Abel Chevalley et Henri Pourrat et d’autres encore, qui continuent d’abonder dans ce sens. Mais sans preuves, peut-on dire ?LBSM.jpg

La Besseyre Saint-Mary

Ce qu’on peut, sans doutes, tenir pour certain c’est que la Bête n’était pas un loup, que du loup elle n’avait que l’apparence, et encore, de loin. Tous ceux qui l’ont vue de près sont unanimes là-dessus. Tous l’ont décrite avec un poil roux, voire tacheté, hirsute, portant une raie noire sur l’échine ainsi qu’en portent les sangliers, avec la tête beaucoup plus grosse et le museau beaucoup plus allongé que celui du loup, longue queue grosse et très fournie, pattes griffues, plus courtes sur le devant, mais l’ensemble « bien levretté ». De son comportement, on a dit qu’il était plus proche de celui du chien que du loup fort craintif de nature, ce qui n’était aucunement le cas de ce monstre qui pouvait se montrer familier avec d’autres animaux et même avec des adversaires avec lesquels il lui arriva de lutter sans leur faire de mal. Elle était capable de bondir à des hauteurs remarquables et de franchir ainsi des obstacles bien supérieurs à ceux restant à la porté des loups…

Plusieurs témoignages rapportent qu’avant de se jeter sur une proie, elle rampait au sol, s’aplatissait, fouaillait de  la queue. On l’a vu se tenir debout sur ses pattes arrières et faire des simagrées, des mignardises ; on l’a même entendu rire et crier à la façon d’une hyène… Certains crurent voir sous son ventre des attaches, des liens qui pendaient, comme si « la chose » avait une seconde peau… Et pourquoi pas ?

Sait-on qu’au temps de la Guerre de sept ans, on utilisa, comme dans d’autres conflits, des chiens de guerre, dressés pour tuer et protégés d’une cuirasse faite de plusieurs épaisseurs de cuir, fermée par des attaches sous le ventre ? Se rappelle-t-on que des soldats errants traversèrent ces terres du Languedoc, du Gévaudan et de l’Auvergne, traînant derrière eux de ces animaux farouches aussi redoutables que certains hybrides d’aujourd’hui aux crocs de boucher ? Antoine le bourru adopta-t-il un ou plusieurs  de ces molosses ou l’idée lui vint-elle d’en fabriquer de semblables ? Lui ou… un autre pour ses chasses ?

Le curieux dans tout cela, et qui porte aux rapprochements, c’est que tirée à plusieurs reprises et presque à bout portant, il arriva à la Bête de s’effondrer pour aussitôt se relever comme si de rien n’était. Combien d’entre ceux et celles qu’elle attaqua lui portèrent-ils des coups de piques ? Et chaque fois, tous témoignèrent qu’en dépit de la force de leurs coups, jamais ils ne purent réussir à la percer, sauf le petit Portefaix et aussi Marie-Jeanne Vallet que Beauterne baptisa « la Pucelle du Gévaudan », c’est qu’ils l’avaient touchée tous deux au défaut de l’épaule ou près de la gorge, et par chance, car la bête se montrait habile à esquiver les coups !

 

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Auvers, sculpture de Kaeppelin

Outre ces particularités, autre chose, sa façon de tuer et ses mises en scène. Et par là on voit combien on s’éloigne du loup, car les loups, tous les spécialistes vous le diront sont craintifs de nature, un simple mouvement du bras ou des sabots qu’on fait claquer entre eux ainsi qu’en témoigne Eugène le Roy dans Jacquou le Croquant suffit à les éloigner. Les loups ne tuent que par stricte nécessité et ne s’attaquent à l’homme que s’ils sont « enragés » ou torturés par la faim. Ce qui n’était aucunement le cas de la Bête qui disposait à suffisance de moutons et autres agnelles sur son parcours de chasse, à portée de patte !

La singularité de ses carnages ? Les décapitations, suffisamment nombreuses pour en conclure qu’elle y prenait goût ! Nombre de têtes en effet furent retrouvées éloignées de leur corps d’attache, quelquefois posées sur des rochers, comme portées là à dessein. Et tranchées net, comme d’un coup de cisailles ! Dites qu’elle gueule peut faire ce genre de travail ? Il y aurait forcément des déchirures, des lambeaux de peau, des arrachements… Rien de semblable, tranchées sans bavures ! ceux qui les ont trouvées s’accordent à le dire. Et puis aussi les vêtements, quelquefois pliés ou jetés comme en tas à côté des corps. Qu’en conclure ?

 

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En 1911, le Docteur Puech pencha pour un sadique et l’explique dans sa thèse. On évoqua les lycanthropes et les particularités du nagualisme. D’aucun penchèrent pour des meneurs de loups, en l’occurrence de bâtard de loups et de chiens, d’autres pour l’introduction fortuite d’un animal exotique, en l’occurrence une hyène ou un lycaon, à cause de la robe et puis aussi des griffes… Mais ces animaux exogènes habitués aux fortes chaleurs, auraient-ils supporté longtemps la rigueur de ces hauts plateaux et leurs redoutables hivers ?

Et la culpabilité présumée des Chastel, qu’en penser ?

Ce que fut la Bête du Gévaudan, on ne le saura probablement jamais. Ce qu’on sait, c’est qu’elle continue à faire parler d’elle et qu’on en parlera longtemps, bien après que ce soient éteints les derniers feux de cheminées qui animent encore chez quelques-uns, les longues soirées d’hiver.

«  Il ne faudrait pas trop parler de tout cela. L’histoire de la Bête, faite par les paysans, doit rester une histoire à eux. Et ils la laisseront à peine deviner à ceux qui ne sont pas de la montagne. C’est un récit du pays obscur, là-haut, sous son peuple de sapins, à peine éclairé à l’entrée d’un chemin de mousse par quelque grande fleur rouge ; c’est une rhapsodie d’un temps plus nocturne encore, avec ses cavernes, ses garous, son sang, ses carnages ; c’est, venu sur un souffle d’air, le souvenir d’un ancien monde ; c’est un secret. » (Henri Pourrat).

 

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Gravure de Kaeppelin extraite du livre d'Henri Pourrat

 

 

 

Orientations bibliographiques :

Pour ceux que passionnerait le sujet, il faut consulter d’abord la somme de l’Abbé POURCHER, épuisée depuis sa dernière réédition mais qu’on peut se procurer (à des prix variant de 30 à 150 euros sur le net). Puis les ouvrages de Michel LOUIS, François FABRE et Roger OULION. Enfin et peut-être, faut-il commencer par « dévorer » l’incontournable « Histoire fidèle de la Bête » au style inégalé d’Henri POURRAT, qui vous tient en haleine jusqu’à la fin.

Tous les ouvrages suivant peuvent être trouvés assez facilement :

 

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Pascal CAZOTTES : La Bête du Gévaudan (Les 3 spirales, 2004)

Abel CHEVALLEY : La Bête du Gévaudan (Gallimard, 1936)

Guy CROUZET : Bêtes en Gévaudan (Guy Crouzet, 2010)

 

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François FABRE : La Bête du Gévaudan (De Borée 2005)

Michel LOUIS : La bête du Gévaudan (Perrin, Tempus/41, 2003)

Eric MAZEL, Pierre-Yves GARCIN : La Bête du Gévaudan à travers 250 ans d’images (Gaussen 2009)

 

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Jean-Marc MORICEAU : La Bête du Gévaudan (Larousse, 2009)

Roger OULION : La bête du Gévaudan (Editions du Roure, 2009)

Xavier PIC : La Bête qui mangeait le monde (Albin-Michel, 1976)

Henri POURRAT : Histoire fidèle de la Bête en Gévaudan (Jeanne Lafitte, 2003)

Liste non exhaustive tant les ouvrages sont nombreux sur le sujet.

 

 

 

 

30/09/2010

LE CHATEAU

 

 

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Souvent, je vais voir le château. J’en suis éloigné d’à peine deux, trois kilomètres tout au plus. Je m’y rends par les chemins de traverse, sous l’ombre des charmes et des chênes centenaires. Je suis fidèle au rendez-vous ; c’est comme d’un pacte qu’on aurait signé tous les deux. On se retrouve tôt le matin, salué par les corneilles, et quelquefois le soir, à la tombée de la nuit, sous l’œil des chouettes et des hiboux…

 

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Je m’installe au pied d’un chêne, un gros, au fond du parc, discrètement, en bordure du chemin, pas loin des piliers du portail effondré. C’est comme un rituel, il y entre du sacré, c’est la condition –et la permission- d’ouvrir la porte… De là, je l’ai bien en face le château, dans la perspective de la prairie plantée d’arbres remarquables. La façade à l’ordonnance classique, éclairée par les premiers rayons du soleil ou la clarté de la lune selon, déploie sa majesté au-dessus de la terrasse à balustres regardant le Sud. Tout paraît à l’abandon comme si on avait quitté l’endroit depuis longtemps ainsi qu’en témoignent les hautes herbes, et, cependant, à considérer le lieu, on le sent comme habité par la présence discrète d’une âme qu’on imagine éplorée en attente d’un être cher… Une âme qui se souviendrait des moments de bonheur auxquels elle serait resté fidèle, attendant, dans son arche de pierre blanche, le retour de l’Amour perdu…

Quand les vents de l’automne animent les basses branches du vieux chêne et que les corneilles obstinées poussent leurs cris plaintifs en tournoyant au-dessus de moi, tout m’apparaît d’un autre temps et c’est l’instant propice au « recueillement ».

 

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C’est alors, que le lieu s’anime par féerie, devient familier, et se prête à « l’aventure ». Sans qu’il soit besoin de bouger de place, c’est à présent un « autre moi » qui traverse la prairie, se faufile par l’allée des buis entre les topiaires des ifs taillés en pyramides, et s’approche  du porche qui s’ouvre sous la terrasse rattrapant le dénivelé du replat, entre les deux volées d’escaliers. Il passe la porte cloutée, ce « moi » subtil, sans avoir besoin de la pousser et, sous une voûte, s’avance d’un pas léger sur les lourdes dalles en calcaire jusqu’au bout du couloir, dans une odeur de cave et de futailles.

D’un côté, c’est la montée vers la cuisine, sous l’une des tours carrées qui cantonnent le corps de logis ; de l’autre, se succèdent la buanderie et puis les caves, s’enfonçant sous la cour d’honneur.

Les cuisines des châteaux m’ont toujours fasciné, et celle-là, dans le silence sépulcral de l’abandon, je l’imagine en pleine activité. Un feu d’enfer ronfle dans la grande cheminée autour de laquelle les mitrons s’activent à surveiller les lèches frites et le tourne broche.  Pendues aux crémaillères, les lourdes marmites font chanter leurs couvercles sous la pression des bouillons qui s’énervent. Au fourneau tout rutilant de graisse, la cuisinière arrose quelque chapon dont la peau dorée crève en fusant sous la torture de la chaleur. La longue table d’office croule sous les victuailles : légumes du potager disposés en façon de nature morte et qu’on croirait tombés d’un tableau classique, luisantes carpes d’un vert métallescent virant à l’orangé sous le ventre , corbeilles chargées de fruits tachés de rousseurs, canes à lait, jattes remplies de crèmes et d’entremets, pains et gâteaux juste tirés du four, exhalant cette odeur à nulle autre pareille qu’ont les « laboratoires » de boulangerie. 

Des lourdes poutres du plafond pendent à des crocs des chapelets de saucisses, du lard séché et ces jambons aux formes généreuses qu’on trouve dans les campagnes. En vis-à-vis, les cuivres polis suspendus à la servante au-dessus du buffet à hauteur de corps, renvoient l’image de leur habit cramoisi et lustré…

On a monté de la cave des flacons qu’on a disposés sur le potager devant la fenêtre ; ils délivrent, à la façon des vitraux, des rouges qu’on ne saurait imiter et qui sont l’apanage des vieux vins ; ils tiennent du rubis, de la spinelle, du grenat et du sang…

Laissons à regret le « ventre » du château, traversons l’office, et rejoignons, par le petit couloir de service, la grande entrée qui distribue de part et d’autre les salons et la salle à manger.

Aux murs, au sol, aux plafonds, partout, ce sont les siècles qui nous regardent. Toutes ces choses choisies dans un goût sûr pour le plaisir des yeux ou pour l’usage dorment ici dans le silence des tombeaux ; mais on sent bien qu’il suffirait d’un regard ami pour les réveiller. Alors, telle tapisserie de haute lisse lui dirait quelle dame la fit venir de la lointaine Flandre en ces terres reculées. Les tapis du Caucase et les galeries raconteraient les tribus nomade qui les ont tissés et quelles mains habiles les ont fait sortir de métiers primitifs depuis longtemps disparus… Ouvrons les buffets, les cristaux de bohême, les porcelaines de Sèvres des fabriques du Comte d’Artois n’aspirent qu’à retrouver leur place sur la longue table en noyer de la salle à manger. Elle n’attend que d’être dressée.

Sur la tablette des cheminées Louis XIV en brèche d’Alep ou en marbre de Carrare,  sur celle des cheminées Pompadour rouge griotte ou noir de Belgique  on a disposé des bustes, des pendules , des chandeliers ou des coupes en porcelaine fine. De haut en bas sont accrochés des tableaux et des gravures ; on y voit des natures mortes, des scènes de l’antiquité gréco-romaine dans le goût du Directoire, des paysages et des portraits… Il y en a partout, et surtout des gravures ! Elles tapissent la montée à l’étage par le grand escalier de pierre ; on en trouve dans les cabinets les plus reculés et dans la grande bibliothèque où se succèdent les portraits en taille-douce des généraux d’Empire et les « Métamorphoses » coloriées de Grandville, dans leurs cadres en acajou. Dans le prolongement de la bibliothèque aux rayonnages en chêne chargés des classiques aux reliures « à chardons », on a disposé un « cabinet de curiosités » comme il était d’usage d’en posséder un au siècle des « Lumières ». C’est un lieux bavard et magique à la fois en cela qu’il donne une image du monde au temps des découvertes savantes de l’époque : les vestiges de l’homme primitif y figurent disposés dans des vitrines, en l’espèce d’armes et d’outils en silex ramassés derrière la charrue et apportés par le paysan au châtelain ; sur des consoles des poteries romaines et des urnes sont alignées ainsi que des objets exotiques rapportés par d’audacieux explorateurs… On le voit, Boucher de Perthes et Déchelette y côtoient Stanley et Livingstone. Faut-il s’attarder sur les animaux empaillés mangés par les mites, les collections de coléoptères, l’herbier, les sulfures,  l’énigmatique contenu des flacons bouchés à l’émeri et les cornues ? Ou faut-il, à grandes enjambées, gagner au plus vite le grenier en réservant les chambres pour la descente ?

C’est donc par le grenier qu’il convient de mettre un terme à l’exploration silencieuse du château. Comme dans tous les greniers délaissés des grandes demeures, les araignées et les souris y ont élu domicile. Elles y veillent sur des trésors depuis longtemps oubliés : vêtements d’une autre époque, rangés dans des malles tapissées de rayures, caisses emplies de papiers de famille, actes notariés, factures, registres, agendas… Cartons bourrés de livres d’école et de cahiers ; étagères, croulant sous le poids de la « Revue des Deux Mondes », de « l’Illustration » et de toute une succession d’almanachs calés par des boîtes à chaussures bourrées de cartes postales… Chambres de bonne dont on a du mal à pousser les portes tant on y a remisé de meubles et d’objets dont on ne voulait plus : lits bateaux, armoires, penderies, série de chaises et de fauteuils dépareillés vieilles armes et souvenirs militaires et toujours des cadres sans leur toiles ou des toiles sans leur cadres…

Faut-il, en redescendant, pousser la porte des chambres où n’y glisser qu’un œil, par crainte d’être surpris, de déranger, de violer une intimité qui ne nous appartient pas ? Il suffit de passer sans faire de bruit pour en savoir assez des joies et des drames qui s’y succédèrent, et dont les murs, n’en doutons pas, ont gardé l’empreinte….

 

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Quand l’imagination seule s’autorise à percer le secret des lieux, il n’y a rien à craindre des dieux lares et des génies familiers… C’est ce que me dit le château toutes les fois que je vais le voir et c’est d’une autre citadelle, aussi, dont il me parle. L’accès en est moins aisé, quoique nous la connaissions mieux, en apparence, puisque nous « l’habitons », il convient de s’y aventurer avec prudence tant elle recèle de ruses et de pièges et pourrait, si l’on n’y prenait garde se comporter comme un monstre en nous avalant sans même que nous nous en apercevions…

« Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère... »