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04/12/2010

LA BETE QUI MANGEAIT LE MONDE

 

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La Bête du Gévaudan, à l’évoquer par ce temps de neige, on s’attendrait à la voir débouler d’un bois bourru ou d’une ravine, cavaler dans une combe semée de gros rochers, sauter  l’enclos d’une métairie perdue dans les brandes, engouler, au seuil de la porte l’ imprudente jouvencelle et l’emporter sans autre forme de procès sous le couvert. On l’imagine, à l’abri de quelque fourré, n’en dévorer à son aise  que les morceaux de choix…

On devait raconter ces choses terribles en tremblant, à la faveur des longues veillées d’hiver au cœur de l’Auvergne, du Berry, du Languedoc ou du Poitou, terres à loups. Et on devait le faire avec d’autant plus de conviction qu’on avait en tête la grande calamité qui ravagea le Gévaudan, le Velay, partie du Vivarais, de la Haute Auvergne et même du Rouergue, entre 1764 et 1767. On n’en savait guère plus alors que ce qu’on avait appris des vieux sur ce mystère car ç’en était un ; Henri Pourrat qui, au talent du conteur ajoutait celui de sa plume le rapporte mieux que quiconque, qui commence ainsi son livre :

« La Bête du Gévaudan, c’est un secret ; et un secret qu’il serait inutile de dire à ceux qui ne sont pas de la montagne ; ils ne mordraient pas à de telles histoires, ils ne les accueilleraient même pas… »

Cependant il faut bien y mordre, n’est-ce pas, qu’on soit de la montagne ou pas, puisque ces horreurs ont eu lieu au cœur même du pays, sur les hautes terres de la Margeride qui font aujourd’hui le nord du département de la Lozère, un pays fort, qui ne peut laisser indifférent le voyageur qui le traverse ou s’y attarde.

 

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Gorges entre DESGES et VENTEUGES

Alors, pour ceux qui ne la sauraient pas, voici résumée la terrible histoire, et dans son contexte bien particulier, car elles furent difficiles ces années qui suivirent l’éprouvante Guerre de sept ans et l’errance de sa soldatesque démobilisée…

Nous sommes en 1764, le Gévaudan est une rude et misérable province ! Une pauvre terre déshéritée portant d’interminables forêts coupées de mouillères où l’on s’enfonce jusqu’à disparaître tout entier… des sagnes traîtresses autant que gloutonnes qui guettent leur proie. Peu de terres cultivables, des pacages encombrés de chaos rocheux polis par les ans derrières lesquels le pire peut se cacher; et avec cela un temps souvent exécrable: « Neufs mois d’hiver, et trois d’enfer », c’est dire !

Faut-il ajouter à ces misères de la nature les ravages qu’y fit la Bête ?

La terrible Bête, la « Dévorante », se manifeste pour la première fois dans le courant du mois de juin, au voisinage de Langogne en se jetant sur une femme qui garde son bétail… La malheureuse s’en sort déchirée mais vivante, parce que ses vaches, cornes basses, ont chargé la bête. C’est le premier témoignage qu’on aura d’elle : aspect d’un gros loup, mais aspect seulement, tête plus grosse, plus allongée… Poil roux avec une longue raie noire sur le dos…

 

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Sculpture à Marvejols

Et la voilà qui continue ses chasses dans la mouvance de la forêt de Mercoire où elle avait peut-être établi ses quartiers. Sa deuxième victime, Jeanne Boulet âgée de quatorze ans, de la paroisse de Saint Etienne de Lugdarès, n’aura pas la chance de la première ! On retrouve son cadavre en partie dévoré le 30 juin. Le 8 août c’est une autre fille, du Masméjean celle-là, commune de Puy-Laurent qui est retrouvée horriblement mutilée et partie dévorée. A compter de ce jour, le carnage persistera quasi sans jamais s’interrompre, jusqu’à son terme, le 17 juin 1767 à Desges où elle égorge Jeanne Bastide âgée de 19 ans au village de Lesbinière (rapporté par François Fabre, dans le tableau qu’il dresse à la fin de son ouvrage). De son côté Jean-Marc Moriceau note dans le sien pour cette victime la date du 18 juin. Les registres paroissiaux, les lettres et les courriers du temps dépouillés par les historiens sont éloquents. Jean-Marc Moriceau, pour les trois années de ravages, décompte 83 tués avérés; avec des pics en janvier 1765 : 10 victimes ; mars 65 : 8; avril 67 : 6. Il s’agit essentiellement de sujets de sexe féminin (54) avec une majorité d’adolescentes (15). On dénombre néanmoins 24 garçons tous âgés de moins de 16 ans. Et encore ne s’agit-il là que des victimes déclarées !

 

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Gravure extraite de l'ouvrage d'E. Mazel et P-Y Garcin

On s’émut vite, on s’en doute, dans le pays, et sitôt les premiers meurtres, on entreprit des battues encore que l’on disposât de peu de fusils, interdiction étant faite aux paysans d’en détenir. On débusqua et l’on tua des loups, des louves et des louvards mais nullement la Bête en dépit des efforts réitérés. On fit appel aux dragons de Monsieur Duhamel cantonnés dans les lieux depuis la répression des Camisards ; eux aussi levèrent quelques loups, sans plus… La Bête continuait ses ravages sans se soucier aucunement de ses poursuivants, prenant même un malin plaisir, aux relations qu’en firent quelques-uns  à les narguer ! Monseigneur de Choiseul, évêque de Mende fit paraître un mandement d’où il ressortait que la Bête n’était rien moins qu’un fléau de Dieu chargé de châtier le dérèglement des mœurs et conséquemment celui des âmes… On dit des prières, on fit des dévotions, on organisa des pèlerinages et tant et tant et plus de battues ; rien n’y fit. D’autant qu’elle en abattait des lieues ! Oh-là-là ! Et avec ça fuyante comme une anguille, se dérobant à la moindre alerte pour la voir paraître à l’opposée des traques ! A tel point qu’on s’est demandé s’il n’y avait pas une mais plusieurs Bêtes…

Sous peine de se voir déconsidérés à cause de la mise en garde de l’évêque, certains cachèrent leurs morts, en foi de quoi on ne saura probablement jamais le nombre des victimes. Devant l’échec des dragons on fait appel à des louvetiers expérimentés venus tout exprès de Normandie, les Denneval, qui s’installent à Saint-Flour le 19 février 1765 ; ils repartiront cinq mois plus tard, le 18 juillet, sans plus avoir obtenu de succès que Duhamel. D’ailleurs, les Denneval ne croient pas aux battues, pas d’avantage que n’y croit Antoine de Beauterne porte arquebuse du Roi missionné par sa Majesté qui commence à s’impatienter. Il prend en mains les opérations le 22 juin au Malzieu. Monsieur Antoine arrive avec ses équipages et les plus fins limiers du royaume ; c’est qu’il faut mettre un terme aux exactions de la Bête, et vite, il y va de la respectabilité sinon de l’honneur du pays tout entier. C’est qu’on commence à moquer le Roi par delà les frontières comme à l’intérieur… Quoi, une simple bête aussi farouche soit-elle tiendrait en échec à elle seule l’une des premières puissances de la Terre ? L’Angleterre se gausse du piètre résultat de la traque, l’occasion est trop belle de se moquer de l’ennemi héréditaire ! Il convenait par conséquent que Beauterne tuât la Bête et il la tua.

Bizarement, il la tua où on ne l’attendait guère, au bois des Chazes dans le Velay, de l’autre côté de l’Allier. Le procès verbal qu’il en dresse donne tous les détails de son exploit. Un chirurgien s’employa bien vite à naturaliser l’animal -de fait un gros loup- qu’on s’empressa de faire reconnaître par quelques rescapés de ses agressions. Et ils le reconnurent ! Enfin c’est ce qui s’est dit. Dans la foulée on tua sa louve et l’on tua sa suite également… Cela sentait le coup fourré et des langues se délièrent… Elles se délièrent d’autant plus vite que, sitôt Monsieur Antoine parti aux fins de recevoir les honneurs du Roi, une pension de mille livres et l’autorisation de porter la bête dans ses armes, le carnage reprit de plus belle !

 

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C’est Jean Couret (14 ans) et Vidal Tourneix (7ans) qui l’affrontent le 2 décembre près de la Beysseire Saint Mary, sur la pente sud du Mont Mouchet. En dépit des coups qu’ils lui portent de leurs piques la bête ne désarme pas. Ils ne doivent leur salut qu’à des hommes accourus à leurs cris ; le jeune Tourneix, quoi que grièvement blessé sans tirera. Egorgé, le petit Jean Bergougnoux, agressé le 4 mars 1766, et transporté à la maison mourra comme aussi la petite Marie Bompart, éventrée le 14 mars… Combien subirent le même sort ! Ils sont évoqués dans les ouvrages consacrés à ce mystère et notamment dans celui de l’Abbé Pourcher avec force détails…

C’est Jean Chastel, homme taciturne et craint, dit « le Masque », le sorcier, qui finalement l’abattit de ses balles bénites sur la Sagne d’Auvert , et de fait elle ne se releva pas, et sa mort, enfin mit un terme au carnage. C’était donc la Bête, bête dont il ne reste plus trace puisque rien ne fut conservée d’elle sinon le souvenir d’une créature atypique, bâtard de chienne et de loup, peut-être, ou peut-être autre chose, allez savoir ? Chastel la tua le 19 juin 1767, là où elle s’était cantonnée depuis quelques mois dans le secteur du mont Mouchet et des bois de la Ténazeyre, entre Saugues et Ruynes en Margeride. C’est d’ailleurs là qu’eurent lieu le plus grand nombre de meurtres, précisément dans le pays de Chastel, ou plutôt des Chastel, car ils étaient trois, le père et ses deux fils, Antoine et Pierre. D’Antoine le bourru, on a dit des choses et notamment qu’il vivait dans les bois en compagnie de chiens et peut-être de loup… Entre lui et le hobereau de Morangiès, le fils, on a tissé des liens, établi des rapprochements notamment sur leur violence réciproque, leur goût de la chasse et du dressage des animaux. De là à en conclure qu’il n’étaient pas étrangers à la Bête, qu’ils en étaient même, qui sait, les « inventeurs », il n’y avait qu’un pas, un pas que n’ont pas hésité à franchir Abel Chevalley et Henri Pourrat et d’autres encore, qui continuent d’abonder dans ce sens. Mais sans preuves, peut-on dire ?LBSM.jpg

La Besseyre Saint-Mary

Ce qu’on peut, sans doutes, tenir pour certain c’est que la Bête n’était pas un loup, que du loup elle n’avait que l’apparence, et encore, de loin. Tous ceux qui l’ont vue de près sont unanimes là-dessus. Tous l’ont décrite avec un poil roux, voire tacheté, hirsute, portant une raie noire sur l’échine ainsi qu’en portent les sangliers, avec la tête beaucoup plus grosse et le museau beaucoup plus allongé que celui du loup, longue queue grosse et très fournie, pattes griffues, plus courtes sur le devant, mais l’ensemble « bien levretté ». De son comportement, on a dit qu’il était plus proche de celui du chien que du loup fort craintif de nature, ce qui n’était aucunement le cas de ce monstre qui pouvait se montrer familier avec d’autres animaux et même avec des adversaires avec lesquels il lui arriva de lutter sans leur faire de mal. Elle était capable de bondir à des hauteurs remarquables et de franchir ainsi des obstacles bien supérieurs à ceux restant à la porté des loups…

Plusieurs témoignages rapportent qu’avant de se jeter sur une proie, elle rampait au sol, s’aplatissait, fouaillait de  la queue. On l’a vu se tenir debout sur ses pattes arrières et faire des simagrées, des mignardises ; on l’a même entendu rire et crier à la façon d’une hyène… Certains crurent voir sous son ventre des attaches, des liens qui pendaient, comme si « la chose » avait une seconde peau… Et pourquoi pas ?

Sait-on qu’au temps de la Guerre de sept ans, on utilisa, comme dans d’autres conflits, des chiens de guerre, dressés pour tuer et protégés d’une cuirasse faite de plusieurs épaisseurs de cuir, fermée par des attaches sous le ventre ? Se rappelle-t-on que des soldats errants traversèrent ces terres du Languedoc, du Gévaudan et de l’Auvergne, traînant derrière eux de ces animaux farouches aussi redoutables que certains hybrides d’aujourd’hui aux crocs de boucher ? Antoine le bourru adopta-t-il un ou plusieurs  de ces molosses ou l’idée lui vint-elle d’en fabriquer de semblables ? Lui ou… un autre pour ses chasses ?

Le curieux dans tout cela, et qui porte aux rapprochements, c’est que tirée à plusieurs reprises et presque à bout portant, il arriva à la Bête de s’effondrer pour aussitôt se relever comme si de rien n’était. Combien d’entre ceux et celles qu’elle attaqua lui portèrent-ils des coups de piques ? Et chaque fois, tous témoignèrent qu’en dépit de la force de leurs coups, jamais ils ne purent réussir à la percer, sauf le petit Portefaix et aussi Marie-Jeanne Vallet que Beauterne baptisa « la Pucelle du Gévaudan », c’est qu’ils l’avaient touchée tous deux au défaut de l’épaule ou près de la gorge, et par chance, car la bête se montrait habile à esquiver les coups !

 

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Auvers, sculpture de Kaeppelin

Outre ces particularités, autre chose, sa façon de tuer et ses mises en scène. Et par là on voit combien on s’éloigne du loup, car les loups, tous les spécialistes vous le diront sont craintifs de nature, un simple mouvement du bras ou des sabots qu’on fait claquer entre eux ainsi qu’en témoigne Eugène le Roy dans Jacquou le Croquant suffit à les éloigner. Les loups ne tuent que par stricte nécessité et ne s’attaquent à l’homme que s’ils sont « enragés » ou torturés par la faim. Ce qui n’était aucunement le cas de la Bête qui disposait à suffisance de moutons et autres agnelles sur son parcours de chasse, à portée de patte !

La singularité de ses carnages ? Les décapitations, suffisamment nombreuses pour en conclure qu’elle y prenait goût ! Nombre de têtes en effet furent retrouvées éloignées de leur corps d’attache, quelquefois posées sur des rochers, comme portées là à dessein. Et tranchées net, comme d’un coup de cisailles ! Dites qu’elle gueule peut faire ce genre de travail ? Il y aurait forcément des déchirures, des lambeaux de peau, des arrachements… Rien de semblable, tranchées sans bavures ! ceux qui les ont trouvées s’accordent à le dire. Et puis aussi les vêtements, quelquefois pliés ou jetés comme en tas à côté des corps. Qu’en conclure ?

 

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En 1911, le Docteur Puech pencha pour un sadique et l’explique dans sa thèse. On évoqua les lycanthropes et les particularités du nagualisme. D’aucun penchèrent pour des meneurs de loups, en l’occurrence de bâtard de loups et de chiens, d’autres pour l’introduction fortuite d’un animal exotique, en l’occurrence une hyène ou un lycaon, à cause de la robe et puis aussi des griffes… Mais ces animaux exogènes habitués aux fortes chaleurs, auraient-ils supporté longtemps la rigueur de ces hauts plateaux et leurs redoutables hivers ?

Et la culpabilité présumée des Chastel, qu’en penser ?

Ce que fut la Bête du Gévaudan, on ne le saura probablement jamais. Ce qu’on sait, c’est qu’elle continue à faire parler d’elle et qu’on en parlera longtemps, bien après que ce soient éteints les derniers feux de cheminées qui animent encore chez quelques-uns, les longues soirées d’hiver.

«  Il ne faudrait pas trop parler de tout cela. L’histoire de la Bête, faite par les paysans, doit rester une histoire à eux. Et ils la laisseront à peine deviner à ceux qui ne sont pas de la montagne. C’est un récit du pays obscur, là-haut, sous son peuple de sapins, à peine éclairé à l’entrée d’un chemin de mousse par quelque grande fleur rouge ; c’est une rhapsodie d’un temps plus nocturne encore, avec ses cavernes, ses garous, son sang, ses carnages ; c’est, venu sur un souffle d’air, le souvenir d’un ancien monde ; c’est un secret. » (Henri Pourrat).

 

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Gravure de Kaeppelin extraite du livre d'Henri Pourrat

 

 

 

Orientations bibliographiques :

Pour ceux que passionnerait le sujet, il faut consulter d’abord la somme de l’Abbé POURCHER, épuisée depuis sa dernière réédition mais qu’on peut se procurer (à des prix variant de 30 à 150 euros sur le net). Puis les ouvrages de Michel LOUIS, François FABRE et Roger OULION. Enfin et peut-être, faut-il commencer par « dévorer » l’incontournable « Histoire fidèle de la Bête » au style inégalé d’Henri POURRAT, qui vous tient en haleine jusqu’à la fin.

Tous les ouvrages suivant peuvent être trouvés assez facilement :

 

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Pascal CAZOTTES : La Bête du Gévaudan (Les 3 spirales, 2004)

Abel CHEVALLEY : La Bête du Gévaudan (Gallimard, 1936)

Guy CROUZET : Bêtes en Gévaudan (Guy Crouzet, 2010)

 

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François FABRE : La Bête du Gévaudan (De Borée 2005)

Michel LOUIS : La bête du Gévaudan (Perrin, Tempus/41, 2003)

Eric MAZEL, Pierre-Yves GARCIN : La Bête du Gévaudan à travers 250 ans d’images (Gaussen 2009)

 

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Jean-Marc MORICEAU : La Bête du Gévaudan (Larousse, 2009)

Roger OULION : La bête du Gévaudan (Editions du Roure, 2009)

Xavier PIC : La Bête qui mangeait le monde (Albin-Michel, 1976)

Henri POURRAT : Histoire fidèle de la Bête en Gévaudan (Jeanne Lafitte, 2003)

Liste non exhaustive tant les ouvrages sont nombreux sur le sujet.

 

 

 

 

02/10/2010

AUX JEUNES LOUPS

 

Nous l'aimions bien Jean Claude ANNOUX, il était né le 15 mai 1939 à Beauvais; il nous a quitté le 2 octobre 2004 à Martigues...

Restent ses "Jeunes Loups" qui lui valurent le prix de l'Académie Charles Cros en 1965; écoutons-les avec attention.

 


16/12/2009

OU S'EN VA NOEL ?

Chaque année à l'approche de Noël, je pense à ce qu'écrivait, l'an mille quatre cent cinquante six, François Villon, dans le deuxième verset du Petit Testament :

« En ce temps que j'ay dit devant,

Sur le Noël, morte saison,

Que les loups se vivent de vent

Et qu'on se tient en sa maison,

Pour le frimas, près du tyson... »

 

 

Et aussi au poème de Maupassant, " Nuit de neige", que l'instituteur nous demandait d'illustrer sur notre « Cahier de Récitation » :

La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.


Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.


Mais on entend parfois, comme une morne plainte,


Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.



 

 

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.


L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;


Des arbres dépouillés dressent à l'horizon


Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.





 

La lune est large et pâle et semble se hâter.


On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.


De son morne regard elle parcourt la terre,


Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.



 

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,


Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;


Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,


Aux étranges reflets de la clarté blafarde.


 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !


Un vent glacé frissonne et court par les allées ;


Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,


Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.


Dans les grands arbres nus que couvre le verglas


Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;


De leur oeil inquiet ils regardent la neige,


Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.

 

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Et chaque année je me dis que l'hiver n'a plus la même odeur ni le même goût , qu'il ne nous tire plus du corps les mêmes frissons, ni de l'âme les mêmes rêves ; qu'il s'est « civilisé » en somme, perdant par là de sa puissance évocatrice et de sa gloire. S'il annonçait Noêl à grands coups de trompette quand nous étions petits, c'est qu'il s'arrangeait ce jour-là pour faire tomber la neige ; nous l'attendions avec impatience et il était rare qu'elle manquât le rendez-vous !

Nous n'avions pas encore de téléviseur et c'était bien ; nous feuilletions les illustrés pour la jeunesse, et les vieux almanachs des grands-mères suffisaient à notre bonheur. Celui du Pèlerin, particulièrement, qui proposait des contes « moraux » illustrés de belles images, me procurait des joies, comparables à celles que j'éprouvais en me plongeant dans la lecture des vieux numéros d' « Ames Vaillantes » dénichés au grenier. J'y trouvais des histoires de ruines et de trésors, de preux et de batailles, de miséreux et de bienfaiteurs... J'y retrouvais surtout le « Château sans Joie » et  les aventures de Jean et Rosette Dumontier ; avec eux et leur petit chien, je m'enfonçais en quête d'aventures dans de sombres galeries sous l'Himalaya...

Par les nuits gelées qui n'en finissaient pas, nous savions bien que les pauvres et les miséreux souffraient du froid et de la faim, aussi le peu que nous recevions le jour de Noël comblait-il largement notre attente; et ce peu, quand d'autres n'avaient rien, était pour nous un trésor. Nous savions que nous étions privilégiés et apprîmes de la sorte, le prix des choses.

Mon père, excellemment habile de ses mains, me fabriquait des jouets pour cette occasion : c'était, une année, une grue pourvue d'une manivelle grâce à laquelle je pouvais faire monter et descendre toutes sortes de charges , et une autre, c'était une ferme avec ses animaux découpés dans le bois, ou bien une charrette et son attelage, ou encore une chapelle illuminée avec ses vitraux  et sa cloche, que je pouvais faire tinter en tirant sur une cordelette. Cela ne coûtait rien, que la peine de le fabriquer, et mon bonheur était à la hauteur de ce que mon père y avait mis de science et de patience à le réaliser. Je n'oublie pas non plus les « Petits livres d'or » que m'offrait ma grand-mère dans ma petite enfance, ni les albums de « «Spirou » commencés au numéro 49, et auxquels je suis resté fidèle jusqu'au numéro 71 !  Comme je suis resté fidèle aux « Contes Bleus », à ceux de Perrault et de Grimm, au chien de Brisquet et surtout à l'inégalé « Trésor des Contes » d'Henri Pourrat, dont il ne passe guère de mois, sans que je n'en lise un.

Et parce que Noêl était un conte à lui tout seul, juste avant le « réveillon » dont l'attente nous apprenait les vertus de la patience, nous nous rendions à la messe de minuit que je continue d'associer dans mon souvenir à « Jacqou le Croquant » et aux « Trois Messes Basses » des Lettres de mon Moulin. Nous n'avions pas à faire fuir le loup sur notre chemin, en cognant les uns contre les autres les sabots qu'au demeurant nous ne portions pas. Mais l'idée de loup continua longtemps de trotter dans ma tête ! Et même encore, tenez, si je me laissais allez, et qu'il se trouve quelque brande hostile à traverser à pied pour rentrer chez moi, je crois bien, oui, je crois que, l'imagination aidant, je verrai briller leurs prunelles... Mais les loups, comme les noëls, ne sont plus ce qu'ils étaient...

 

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Eugène Grasset: Trois femmes et trois loups

Je me souviens de la rue Aristide Briand que j'arpentais quatre fois par jour pour me rendre à l'école ; de l'épicerie de madame Bezaud et de celle de monsieur Pastaud ; de la boucherie-charcuterie de monsieur Arlot... Du boulanger et des autres, les petits métiers du quartier qui, à la mi-décembre, arboraient des guirlandes discrètes ou des rameaux de sapin et, quelquefois, l'arbre entier  auquel on avait accroché des étoiles en papier doré. Le soir, comme la nuit tombait vite, je n'avais qu'une hâte, me retrouver à la maison près du poêle ou de la cuisinière avec mes chers livres, la chatte noire ronronnant à mes côtés...

Les Noëls de ma jeunesse ressemblaient d'avantage à ceux de mes parents voire de mes grands parents qu'à ceux d'aujourd'hui qui n'en ont gardé que le nom. Que reste-t-il à présent de ce jour à nul autre pareil, sinon les membres épars d'un corps dépecé auquel il manquera toujours l'Esprit ? Ce n'est plus la fête de la renaissance du Soleil ou de la naissance du Sauveur, comme on voudra, que l'on fête, c'est celle du Veau d'Or, du fric, du pognon, du business qui, partout, étale sans pudeur le corps de son monstrueux  organisme qui tout, digère voracement.

Dès l'apparition en surabondance des objets manufacturés on aurait pu se douter... craindre le pire... supposer qu'ils feraient encore et toujours des petits à plus pouvoir les arrêter jamais ! Nous étions au-dessous de la vérité ! C'était sans compter avec l'artefact  que deviendrait le consommateur : nous y sommes ! Les grandes surfaces aidant, point de passage obligé des multinationales de la boustifaille et des saloperies ménagères et « culturelles » hissées au rang de l'indispensable, le consommateur (on dit aussi l'usager, terme qui en dit long) est devenu tout à fait dépendant du système qui le dévore sans même qu'il s'en rende compte. Ainsi le cochon d'élevage, qui croit  que c'est pour ses beaux yeux qu'on l'engraisse, alors qu'il est promis depuis sa naissance au couteau, de par sa nature même de cochon. C'est une tâche ingrate que d'apprendre journellement au cochon qui sommeille en nous de ne pas prendre Saint-Ouen pour Cythère ! Il faut s'y atteler très jeune au risque de craindre qu'il ne finisse, tôt au tard, comme son frère des abattoirs.

Il y a toujours eu des pauvres ; il y en a de plus en plus. Il y a toujours eu des riches, il y en a de plus en plus aussi, vous l'avez remarqué ? et de bien dégueulasses ! des tout à fait sans scrupules ! Et parce que nous sommes de plus en plus nombreux sur cette terre qui bientôt, n'en pourra plus de porter son fardeau, il faut s'attendre, à moins qu'elle ne secoue ses puces, à ce qu'il y en ait toujours de plus en plus.

Les pauvres, comme les riches, ont ceci en commun qu'ils vont mourir, simplement, pour les riches, ce sera beaucoup plus difficile et donc, beaucoup plus vulgaire forcément. Ca pourrait surprendre, qu'il y ait encore dans nos sociétés « évoluées » tant de gens qui ont faim et qui ont froid, qui crèvent encore dans la rue sans rien dire, en s'excusant presque, pour les plus discrets, d'être la cause du spectacle dérangeant qu'offre leur pitoyable agonie aux âmes sensibles. Ceux-là, on les voit pas sur les écrans, à peine font-ils la rubrique des divers faits d'hiver... En fin de compte, ça n'empêche personne de gober ses huîtres, de s'envoyer en l'air, de réserver les premières loges bien au chaud et de porter toilettes aux soirées mondaines sous les lampions. C'est pas nouveau. Et nous-mêmes me direz-vous, hein ? Qu'est ce qu'on y peut ? Il n'est pas donné à tout le monde de porter en soi le cœur de la Pucelle, qui laissait son lit et donnait son pain aux pauvres qui passaient devant sa porte... On peut pas soulager toute la misère du monde c'est un fait, faut le reconnaître ; c'en est un autre que de clamer bien haut qu'on va s'y atteler de suite à la misère, que c'est même l'objectif prioritaire des démocraties libérales si humainement complaisantes ! On voit ce que ça donne  au quotidien. Les discours lénifiants des pitres qui les animent, les démocraties, non seulement n'ont rien réglé par le passé, mais ne régleront rien, sur le chapitre, dans l'avenir ; c'est ainsi, la misère, c'est un invariant à mettre au compte de la condition humaine, faut pas lui promettre monts et merveilles. On pourrait tuer les miséreux, ça réglerait rien ! Swift déjà s'était penché sur la question... et même Céline (Pour tuer le chômage, tuons les chômeurs !), histoire de provoquer un peu. Ah ! la grande peur des bien-pensants !

Je voudrais rêver encore une fois d'un Noël  fait d'une pomme de terre sous la cendre et d'un plat de crêpes arrosé de miel avant que les dernières abeilles ne s'éteignent. D'une veillée de recueillement sur la misère du monde et le martyre des animaux, aux flammes de l'âtre, quand le vent  ronfle sous la porte, avant que les derniers innocents ne disparaissent. Je voudrais croire à la faillite définitive des marchands et des banquiers, des bouchers et des bourreaux, de tous les aficionados  des arènes sanglantes qui sont l'ordinaire du théâtre du monde. Je voudrais croire un instant, un instant seulement  que la  neige   ait la vertu, en tombant du ciel, de blanchir l'âme des hommes, comme les larmes sincères ont celle de les  rendre meilleurs. C'est à ce prix seulement, qui n'est pas négociable, que Noël, fête de l'humilité et de l'amour pourrait revenir, qui s'est éloigné de nous, nous laissant orphelin d'un paradis perdu.

 

 

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tableau de Hendrick Avercamp