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02/03/2010

PAVES DES RUES (1)

 

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Les pavés des rues luisent sous la pluie comme les écailles des poissons morts...

C'est du moins le souvenir qui m'est resté de ceux d'une avenue de ma ville natale, au bout de laquelle on trouvait la caserne Beaublanc et le parc d'Artillerie. Cette avenue, dotée du nom d'un ancien maire, partait de la place Carnot pour rejoindre la route de Bellac ;  nous passions par là dans notre enfance, ma sœur et moi, quand, devancés par la grand' mère, nous « montions » rendre visite aux cousines de la rue Racine. Nous montions, car la rue fort pentue qui portait à la leur, exigeait de nos mollets un effort soutenu et chaque fois, c'était une expédition ! Je m'y préparais à l'avance, dans la joie fébrile qu'accorde généralement l'espérance de découvrir « quelque chose » d' insolite sur le trajet. Ce quelque chose, pour moi, se cachait en partie dans les lézardes des vieux murs, les pavés des rues, l'empierrement des caniveaux, ou ces grosses bornes de granite qu'on trouve parfois devant les entrées charretières et qu'on appelle  « chasses roues ». Les détours que nous faisions et dont j'étais la cause à seule fin de les voir, me remplissaient d'aise ; et je dois aux bonnes grâces de la grand'mère qui cédait à mes caprices, ce goût que j'ai gardé depuis pour le pavé des rues et les éléments de voirie qui l' accompagnent : bordures de granite, calades, bornes, dalles, lourdes grilles de fonte et plaques de fonderie, hauts murs de pierre cachant des demeures mystérieuses, piles monumentales et portails à fers de lances...

Il existait, dans le quartier que nous traversions, des usines de porcelaine aujourd'hui démolies ; je me souviens de la cour pavée de l'une  d' elles, et de la particularité qu'offrait son sol d'être partiellement revêtu de « gazettes », qui sont les bris des moules réfractaires dont on se servait alors pour cuire les produits.

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

 

C'était une spécificité locale que Limoges devait partager avec d'autres villes porcelainières et dont la rue du vieux pont Saint Etienne a gardé le souvenir. Compte tenu de leur petit calibre, ces gazettes permettaient d'obtenir d'élégants sols calepinés en bandes alternées, décorés de motifs géométriques, de rosaces, d'étoiles, de monogrammes ou de chevrons. On les posait très serrées, dans le sens de leur hauteur, à la façon des « calades » ou du « pisé » fait de galets tirés des ruisseaux ; et quoiqu'il restât peu de place entre elles, rien ne me paraissait plus beau que d'y voir pousser les mousses et les lichens...

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

Il était fréquent d'employer les gazettes à l'intérieur des maisons pour paver le sol des cuisines ou celui des couloirs ; et de la même façon, on les utilisait pour assainir les écuries et les remises, les fournils, et quelquefois les caves. Les usines en produisaient en quantité telle, qu'on s'en servait pour stabiliser les remblais ou combler des ravines ; il n'est pas rare aujourd'hui encore, d'en retrouver dans les déblais à la faveur de travaux publics ou de fondations, parmi des vestiges plus anciens.

 

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

L'emploi de gazettes en revêtement de voirie demeurait toutefois l'exception, la part noble revenant de plein droit aux pavés. Pavés de granite en l'occurrence, tirés des carrières proches de Limoges, ou de celle plus éloignée du Maupuy dominant Guéret, dont l'importante production permettait d'exporter à Paris, Bordeaux ou Lyon, des produits de qualité inégalée. Les géologues savent que le granite bleu du Maupuy se présente sous la forme d'un batholithe dont le sommet actuel culmine à 686 mètres ; d'énormes chaos et boules rocheuses l'environnent, qu'on rencontre au milieu des landes et des bois. Certaines portent encore des traces de débitage, ou sont accompagnées de pierres de taille abandonnées, car elles furent exploitées par des tâcherons au même titre que la roche mère.

 

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Ce granite extrêmement dur présente un coefficient de porosité de 0,1, inférieur à celui du Labrador, c'est dire qu'il fut et reste toujours un excellent matériau de voirie.

Des générations de carriers et de tailleurs de pierres (dont beaucoup d'Italiens avant la dernière guerre) se sont succédées sur le site, dans l'ordre immuable qu'imposait la transformation de la matière première en produit finit : le mineur extrayait le bloc ; le débiteur, qui connaissait le fil de la roche, la séparait en plaques et en barres ; le tailleur de pierre en pierres à bâtir et en bordures de trottoirs, dalles et bouches d'égouts ; l'épinceur en pavés et boutisses.

 

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Tailleurs de pierre italiens au Maupuy en 1933 (source:Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13)

L'exploitation des carrières du Maupuy, arrêtée en 1990, a laissé la nature reprendre ses droits. L'endroit a de quoi surprendre ; quand on le découvre entre le cri des buses et celui des rafales dans les branches des sapins, on s'attend à ce que le vent porte à l'oreille l'écho des derniers coups de marteaux et des épinçoirs...

On accède à ces curieuses brèches ennoyées, ouvertes au sommet du massif, par une route forestière bordée d'énormes blocs sciés qui répondent à ce que le « land art » demande au plus exemplaire des « ready-made » tant il est vrai que ces alignements venus d'un autre monde nous interpellent par leur seule présence.

 

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Massif du Maupuy, Saint Sulpice le Guérétois

Rendons hommage à travers eux aux maçons et aux paveurs marchois qui partout en France ont laissé le témoignage d'une « œuvre » de pierre achevée, tirée toute entière de leurs mains ; elle ne date pas d'hier, et pourtant, partout où on la voit encore, elle a résistée aux outrages du temps et des hommes jusqu'à ce qu'un « art » dit urbain, assurément de mauvais aloi, se soit mis dans la tête d'en venir à bout en faisant « peau neuve » de nos rues anciennes...

Les rues pavées sont aussi vieilles que le monde civilisé ; l'histoire nous apprend que les phéniciens et les chinois revêtaient d'un dallage les voies royales et les abords des palais. Mais c'est aux romains que revient la pratique d'habiller les chaussées circulées empruntées par les légions et les chars, de lourdes dalles de pierre généralement assemblées en « opus incertum » posé sur béton de chaux et terre compactée. Ces chaussées à profil bombé, facilitant l'écoulement des eaux dans des caniveaux latéraux, montrent fréquemment, quand elles sont mises au jour par les archéologues, la trace des roues des chars profondément entaillée dans leur revêtement.

C'est à partir du XIIème siècle, à l'instigation de Philippe Auguste dont l'objectif était d'assainir les rues bourbeuses et nauséabondes de la capitale, qu'on commença à les revêtir de grès tiré des carrières de Fontainebleau. La chronique de Saint Denis (1186) donne quelques indications sur le pavage des rues, notamment de la « croisée de Paris », à l'aide de « carreaux »(grandes dalles carrées pouvant atteindre jusqu'à un mètre de côté), et de « rabots » (petites dalles).

François 1er et Henri IV poursuivent l'œuvre de Philippe Auguste sans pour autant la mener à bien car sous Louis XIII, époque à laquelle on remplaça les carreaux et les rabots par les « pavés du roi », il restait encore beaucoup à faire !

C'est donc au XVII ème siècle qu'appartient « l'invention du pavé », du moins tel qu'on peut le voir dans la cour de Versailles ou dans celles des hôtels particuliers du Marais. Pavé de grès de 18x18 ou 20x20, d'une épaisseur de 23 cm.

 

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Au XIXème siècle, qui vit l'achèvement des grands travaux de voirie et celui du revêtement des chaussées de la capitale et de celles de toutes les grandes villes, on mit définitivement au point le pavé de granite dit « mosaïque » en même temps qu'on expérimenta le pavé de bois. Ce dernier, pour les raisons qu'on imagine (durabilité, sécurité) ne connut pas le succès que ses partisans escomptaient et on l'abandonna définitivement en 1938, au seul profit du pavé de granite plus résistant que celui de grès. Pour diverses raisons, (dont entre autres l'avantage qu'il offrait aux émeutiers de pouvoir  élever des barricades...), la pratique du pavé fut abandonnée définitivement dans la deuxième moitié du XXème siècle au grand bonheur des sociétés de goudronnage...

 

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Pont Saint Martial, Limoges

 

( à suivre...)

 

 

 

03/01/2010

RETOUR A MOULINS

 

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Photo: Jean Louis Zimmermann

 

Ancienne capitale du Bourbonnais, Moulins n'est pas très éloignée du « centre » de l'hexagone qu'on peut situer à proximité des rives du Cher, quelque part entre Bruère-Allichamps, Saulzais-le-Potier et Vesdun qui se le disputent...

Le Bourbonnais, rattaché à la France en 1531, anciennement constitué en province administrée par les ducs de Bourbon, c'est, depuis la Constituante, un département, l'Allier, auquel il convient d'ajouter l'arrondissement de Saint-Amand-Montrond dans le Cher, pour retrouver à peu près les anciennes limites administratives.

Si l'on n'a pas l'occasion de s'y rendre, on découvrira Moulins en feuilletant l'album des photos de Jean-Louis Zimmermann. On s'apercevra bien vite que la ville historique, circonscrite pour partie par les berges de l'Allier et la demi ellipse des boulevards, présente un patrimoine architectural remarquable grâce auquel, parmi d'autres distinctions, elle a pu recevoir son label de « Pays d'Art et d'Histoire ».

C'est que l'ancienne Intendance et Généralité du Bourbonnais, rassemblée autour du château ducal, de la basilique cathédrale Notre Dame de l'Annonciation, du beffroi et de son jacquemart, présente en matière d'hôtels particuliers et de maisons de caractère une « collection » dont pourraient s'enorgueillir un certain nombre de villes moyennes. Est-ce à dire que Moulins ait été épargnée pour autant par l'obsession des « rénovations urbaines » et le raz de marée initié par les années soixante ? Sûrement pas ! Parce qu'ici comme ailleurs, comme partout, on a sacrifié avec plus ou moins de bonheur -généralement moins que plus- des îlots entiers, périphériques ou centraux, au nom du sacro-saint « progrès », et des « nouvelles façons d'habiter et de vivre la ville » (sic). Comme si ce qu'on avait l'habitude de voir à sa place n'avait pas fait ses preuves, comme les étiquettes de vin sur les bouteilles des grands crus....

 

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Pourquoi, par exemple, a-t-il fallu abattre la moitié du vieux marché couvert, sinon pour le transformer en parc étagé à voitures, masse de béton qu'on s'efforcera bientôt de dissimuler sous le couvert d'une architecture « innovante » qui ne sera, une fois encore, que la répétition de ce qu'on voit partout transformé ici, pour les besoins de la cause, en cache-misère ?

 

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Ce qu'il reste de la partie démolie ?... quelques piliers de fonte, plus ou moins décapités qui dressent encore leurs colonnes mutilées au milieu du béton.

 

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Ne pouvait-on, prévoir en souterrain, ou en dehors du vieux centre, une aire de stationnement plus adaptée ? Ne pouvait-on de même, en matière de reconstruction d'immeubles, respecter les « prospects », imposer des hauteurs, des alignements, des travées et des volumes de couvertures ? On l'a bien fait à Vichy, qui parmi des erreurs, propose tout de même quelques beaux projets contemporains parfaitement intégrés. Je n'ai rien découvert de semblable, du moins au travers de ce que j'ai pu voir à Moulins et notamment l'  « Espace Culturel » ; je n'ai rien vu qui vaille d'être présenté comme une réussite...

Non, j'ai trouvé mon bonheur -et je le répète- dans ce qu'il subsiste toujours d'authenticité séculaire, tant les murs et les toits en sont chargés. Et d'abord ce mélange de la brique et du grès, du granite et quelquefois du calcaire, qui donne aux façades leurs couleurs caractéristiques et leurs ornements. La brique rouge, employée en alternance avec la brique noire vernissée ou bleu ardoise, maçonnée le plus souvent en boutisses, permet les décors losangés typiques de la tradition gothique ou néo-gothique. Les lits de briques et les lits de pierre, d'assises égales, confèrent aux façades qui en sont décorées des rythmes équilibrés qui rappellent certaines bâtisses du Languedoc ou de l'Orléanais. Les amples toitures à fortes pentes, indifféremment couvertes de tuiles plates ou d'ardoises et celles à la Mansart, accordent aux toits des volumes aptes à recevoir des combles aménagés éclairés par des séries de lucarnes en bâtière ou à « capucine ».

 

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La majorité de ces immeubles, dont les plus anciens ne remontent guère au-delà de la Révolution, se situe autour des années 1820, 1850. Il faut en détailler, au cours de la promenade, tout ce qui nous les faits trouver beaux, simplement beaux, c'est-à-dire harmonieux, jusques et y compris dans les détails : des vantaux de porte, une ferronnerie de balcon, de grille ou d'imposte, un linteau de baie, une corniche, des contrevents  à la française, un « oeil de bœuf », des lucarnes...

 

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Un grand nombre de ces immeubles sont restés « dans leur jus » comme on dit, du moins pour l'extérieur (pour le dedans, on aurait peut-être des surprises !) et c'est ce qui nous les fait trouver chers. On a le sentiment, quand on les regarde et qu'on rentre dans leur confidence, de se trouver en plein XIXème siècle, dans la France d'Hugo et de Lamartine... Et en l'occurrence, ici même, dans celle de Théodore de Banville, puisqu'on y trouve la maison dans laquelle, le 14 mars 1823, il vit le jour...

Les espaces publics et notamment les cours Anatole France et Jean Jaurès offrent de belles promenades dans un cadre remarquable, et ce qu'il reste de rues pavées vaut d'être parcouru ; vous y découvrirez quelques unes des plus vieilles maisons présentant des étages en encorbellements à pans de bois.

Celle qui se trouve au pied même du beffroi, à l'amorce d'une venelle, a conservé son ossature des XVème et XVIème siècle, qu'on a renforcé et décoré à la Renaissance d'une frise placée sous la sablière basse en prolongement du linteau de la porte, modifiée par la même occasion. On y voit une suite de bucranes et de phylactères sculptés dans la pierre fine.

 

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On déplorera que ces maisons à pans de bois n'aient pas reçu tous les soins qu'elles réclamaient et qu'on n'ait pas été plus attentif à les restaurer sans commettre d'erreurs : on aurait aimé que leurs bois, (généralement peints sur les structures à encorbellement) reçoivent les badigeons à la chaux à l'ocre jaune ou rouge de Bourgogne qu'ils méritaient, ou à défaut au noir de fumée. On aurait aimé que le remplissage entre pans de bois ait été fait au torchis ou au pisé recouvert d'un plâtre gros badigeonné au lait de chaux, ou peut-être, simplement comblé par des tuileaux maçonnés à la chaux. On aurait aimé que leurs menuiseries respectent les modèles d'usage, peints eux aussi à l'ocre ou teinté au brou de noix et huile de lin. On aurait aimé que tout cela soit simple et juste, « sans rien qui pose ni qui pèse »... Mais que font les « Architectes » des bâtiments de France ? Où sont-ils allés chercher leurs lettres de noblesse ? Où sont passés les « prix de Rome » ? Je ne parle pas de leurs autres confrères car en matière de patrimoine la plupart n'y entendent rien ou s'en désintéressent... Les entrepreneurs et les artisans itou, à part quelques-uns (et ce sont les derniers vestiges d'une civilisation disparue) qui ont du mérite et que je salue au passage.

On mesurera l'avancée de cette faillite -qui n'est pas propre à Moulins - dans la floraison des menuiseries vernies à un seul carreau par vantail, posées telles que fournies en kit, non point par des « menuisiers », mais par des poseurs de fenêtres. On la mesurera dans les modèles banalisés en PVC, dans les enduits « matelassés » en surépaisseur de mortiers chimiques prêts à l'emploi, ou à l'inverse, dans l'enlèvement des vieux enduits pour rejointoyer les moellons  de tapisseries de façades qui en aucun cas n'étaient destinées à être dénudées. Tout cela étant affaire de modes, de méconnaissance, de rentabilité, de profit (time is money...) traduit l'absence de sensibilité et de culture tout simplement. On ne pourra que le déplorer, mais ce qu'on déplorera surtout c'est qu'on n'enseigne plus ces règles dans l'art de bâtir et pas seulement là, c'est qu'on ne les enseigne pas tout court, dès le plus jeune âge... A bien y réfléchir, je crois avoir compris pour ma part pourquoi on ne le fait pas !

Il ne faut pas quitter Moulins, sans avoir cheminé par ses vieilles rues pavées, jusqu' au temple de la « Merveille », je veux dire le triptyque de la « Vierge en Gloire » du Maître Inconnu. La visite vaut mille kilomètres et davantage. On ne s'en lassera pas. Demandez au gardien, homme sage et aimable, de vous ouvrir le Saint des Saints. Sous deux panneaux de grisailles représentant des anges et la Vierge en trompe-l'œil, se cache le Grand Œuvre du Maître de Moulins... La peinture, qui date de 1502, n'a rien perdu de son éclat ; le drapé des velours, l'incarnat des visages, le bleu des nuées et la blancheur du plumail des anges sont tels qu'ils furent peints, toujours « vivants », sous vos yeux éblouis qu'ils chargent d'un feu secret. A la gauche et à la droite du panneau central réservé à la Vierge posée sur le croissant de lune, les donateurs, Pierre II de Bourbon et son épouse, Anne de Beaujeu, tous deux présentés par leurs saints patrons, contemplent la Vierge, comme la contemplent onze des douze anges qui l'environnent et qui comme elle on tous le même visage...

 

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Cette œuvre gardera le secret de son créateur jusqu'à ce qu'une analyse des pigments, comme vous l'expliquera son gardien, ne le révèle peut-être  un jour à la postérité. En vis-à-vis de cette Vierge s'en trouve une autre, Noire celle-ci, et son aînée de cinq siècles, puisqu'elle date du XIème. Contemplez son étrange visage et dites-vous que lorsque vous vous trouverez entre les deux ce sont deux grands mystères qui vous regardent...

Et pour conserver de cette ville le meilleur des souvenirs, gardez en bouche la subtile saveur des « palets d'or » de chez Sérardy, l'inventeur de cette délicatesse au chocolat noir légèrement parfumé au café,  estampillé d'un petit éclat de feuille d'or véritable.

 

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Pour ma part, j'y adjoindrai le « baba au rhum » du Grand Café, qui parmi tous ceux que j'ai dégusté tient la route et en bonne place ! S'il fallait le noter, je le placerais légèrement derrière celui de la Brasserie du Théâtre à Reims qui vaut ses vingt sur vingt, mais avant celui de la Rue Montorgueil dont la dégustation n'est pas à la hauteur de la réputation. Sachez tout de même, au cas où vous ne seriez pas amateur de baba, que le Grand Café de Moulins vaut le détour pour l'amabilité de son personnel et la particularité de son cadre qui est demeuré tel qu'il était à la « Belle Epoque ». Il n'est pas démesuré mais habillé de boiseries en façon de rocaille et décoré d'immenses glaces en vis-à-vis de structures  en abîme  qui vous emporteront, si peu que vous vous penchiez sur elles, vers l'infini...

 

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25/11/2009

AU PAYS DE PIERRE VERY

 

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Le pays de Pierre Véry c'est celui de Goupi Mains-Rouges, à mi-chemin d'Angoulême et de Périgueux, à l'écart des grands itinéraires. Ce plateau, qui n'excède nulle part 170 mètres entre Montmoreau, Aubeterre sur Dronne et Chalais, on l'imagine peuplé de renards, de loups et de revenants. Il convient, pour en saisir l'âme, de s'y promener à pied par les grands chemins et ceux de traverse, si possible au crépuscule du soir ou du matin... Rien d'improbable alors à ce que vous y rencontriez une vache cheminant dans le brouillard, ou plutôt une façon de vache semblant à peine toucher le sol, comme possédée du Malin. Peut-être vous conduira-t-elle, dans la foulée de Siméon, jusqu' à Pont-Egaré que vous aurez du mal à trouver sur la carte à moins que Goupi-Tonkin, l'aventurier, ne vous renseigne...

Ce pays, aux terres mollement ondulées coupées de bois, de brandes, d'étangs et de labours n'a pas beaucoup changé depuis le temps où l'auteur des « romans à mystère et fantastique », né à Bellon le 17 novembre 1900, s'est éteint à Paris le 12 octobre 1960. L'aventurier de bibliothèque que fut Pierre Véry le parcourut dans tous les sens ce vieux pays du temps de sa jeunesse ; et plus tardivement encore, il y a des chances qu'il continua de l'explorer, quand il venait séjourner dans sa vieille maison d'Aubeterre accrochée au talus, dans le prolongement de l'église souterraine.

Remontons la grand-rue qui porte son nom ; rien de plus propice à développer le fantastique dans une imagination galopante que ce bourg d'Aubeterre. Tout y transpire le mystère et d'abord, cette église souterraine à la si haute voûte qu'on dit que c'est la plus haute de France dans sa catégorie. Creusée par les moines bénédictins de Saint Maur dans le calcaire coquiller, on imagine quel labeur il a fallu et quelle astuce pour évider la masse colossale du dépôt marin et évacuer les déblais !

On l'a faite en s'enfonçant, du haut de la colline jusqu'au sol actuel à hauteur du chemin, réservant des piliers massifs octogonaux d'une hauteur de vingt mètres et plus soutenant les voûtes d'arêtes. Il est probable qu'existait sur le devant une autre église ou peut être une partie de celle-ci, qui s'est effondrée au temps de la Guerre de Cent Ans, sapée par l'érosion ou minée par les soudards, emportant avec elle le chœur et le porche. Il ne subsiste de cette partie qu'une crypte, remarquable en cela qu'elle fait songer par sa disposition à un sanctuaire de Mithra. On imagine l'auteur des Disparus de Saint-Agil inspecter ces voûtes qui sentent le nitre ; on l'imagine déambuler dans le triforium, s'aventurer dans la galerie lourde d'humidité qui remonte au château, à la recherche des Chiche-Capon, se pencher à l'une des fenêtres du fond si haut perchées qu'on les dirait accrochées au ciel pour contempler le reliquaire réservé dans la pierre et ce qui fut probablement un baptistère creusé dans le sol de la nef, au milieu des sarcophages... Car des sarcophages et des morts, du moins leurs spectres, il y en a partout sous ses voûtes qui gardent leur secret puisque l'endroit servit longtemps d'ossuaire : on y disposait les morts les uns sur les autres sous des couches de terre alternées.

Hormis « Pont-Egaré », son premier récit (1929) qui s'inscrit dans le cadre local, les autres œuvres de Pierre Véry prennent ailleurs que dans la campagne voisine, leur source d'inspiration. C'est qu'à la différence du voisin Eugène Le Roy qui campa dans la Double pas si lointaine le cadre de « L'Ennemi de la Mort » et dans la forêt Barade celui de « Jacquou le Croquant », Pierre Véry s'inscrit dans un autre registre que celui du régionalisme : le roman d'aventure à connotation policière sur fond de rébus et de fantastique , singulièrement vivant parce qu'animé en permanence du souffle de la jeunesse. Qu'on en ait tiré des films qui marquèrent leur temps et continuent de nous enchanter, sont la preuve s'il en fallait une que le roman véryen se prête volontiers à l'écran ; tout y est disposé pour susciter en nous des souvenirs et des émotions dont la plupart tirent leur force du théâtre de l'enfance, de ses peurs  de ses enthousiasmes et de son insatiable soif de curiosité et de mystère. L'enchanteur Véry nous promène en kaléidoscope et nous marchons avec lui de pensions en salons de thé, de bureaux en enfilades, et de corridors en corridors obscurs. Il trace dans le sillage de Mac-Orlan avec le manuel du Parfait Aventurier sous un bras et le catalogue de la Manufacture de Saint Etienne sous l'autre ; et s'il met le cap sur les antipodes, c'est à la boussole qu'il le fait, placée dans l'angle de sa table de travail.

Si nous avons envie de le suivre, comme on est porté naturellement au rêve, c'est peut-être simplement parce qu'il nous tire, le temps que dure la lecture d'un de ses livres et son effet de prou, de l'enlisement d'un monde de plus en plus gris et saumâtre qui nous prépare des lendemains dont on peut craindre qu'ils ne nous fassent plus guère rêver....

On regrettera l'absence de rééditions, mais il est facile de trouver la plupart de ses œuvres sur le marché de l'occasion. En explorant la toile on pourra avec un peu de chance dénicher la somme des trois volumes publiés par les éditions Le Masque (collection les Intégrales) regroupant l'essentiel de l'œuvre policière (dernier tome publié en 1997) ; vous y découvrirez qu' au talent de l'écrivain, Pierre Véry ajoutait celui du dessinateur ; vous pourrez en juger à travers la série des petits tableaux des dialogues d'Outre Tombe...

A ce propos, si d'aventure vous passez par Bellon, allez lui faire un clin d'œil au petit cimetière, ça lui fera toujours plaisir !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Véry

 

 

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