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21/01/2011

ADIEU JEANNOT...

 

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Jean Dutourd est mort il y a quatre jours, au soir du 17 janvier. Lui qui ne nourrissait guère d’illusions sur son temps et l’impératif de « modernité » est allé voir, à l’aube de sa quatre-vingt-onzième année, les « vieux assis sur les nuages, qui poussent les pions d’un geste vague… ».

Curieusement, il a quitté ce monde le jour même où, dans la tourmente révolutionnaire de 1793, l’Assemblée vota la mort du Roi Louis XVI. Il eut suffi d’une voix alors, la sienne, pour que le descendant d’Hugues Capet échappât à la décollation ! Nul doute qu’il l’eût gracié ; c’est du moins ce que je pense en lisant l’extrait de son livre « Le feld-maréchal von Bonaparte » que Jean-Philippe Chauvin rappelle sur son site :

« Tant qu'il y avait un roi et que le roi ressuscitait périodiquement, le peuple sentait sur lui une autorité paternelle et protectrice, même si parfois cette autorité se manifestait rudement, voire inhumainement (ou ne se manifestait pas, ce qui était encore plus douloureux). Le roi avait l'inestimable privilège d'être le fils de son père, lequel était le fils de son père également, et ainsi de suite jusque dans la nuit des temps (c'est-à-dire jusqu'à Hugues Capet puisque, depuis lui, la même famille était assise sur le trône). Bref, le roi, fût-il tout juste majeur, fût-il un gamin de treize ans, était très vieux, bien plus vieux que le peuple, et de ce fait plus savant, plus capable, voire infaillible ; il était le patriarche qui conduisait la nation au ciel. Mieux encore, grâce à lui le pays, ayant été renversé, navré, laissé pour mort, finissait par reprendre la position verticale, et conséquemment par retrouver sa fierté, comme si le roi eût été un facteur d'équilibre ; quelque chose comme le bloc de plomb à la base des poupées de bois, qui les maintient en équilibre. »

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Dutourd réactionnaire ? Sans doute, et pourquoi pas ? J’y vois pour ma part un certain bon sens qui fait mentir l’adage « celui qui n’avance pas recule », surtout quand on se trouve au bord du gouffre ! Simple réflexe de prudence vieux comme le monde, fondé sur l’appréciation juste des tribulations des sociétés humaines. Dutourd, de ses petits yeux malins et pétillants, avait le don d’observer assez justement son entourage et plus généralement ses contemporains dans un cercle qu’il élargissait en raison des événements. Il s’inscrivait comme en témoigne une grande partie de son œuvre écrite, dans la lignée des grands moralistes, de ceux qui pensent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que les prétentions de la « modernité » ne sont jamais que billevesées qui ne prouvent en rien qu’il y ait progrès.

C’est d’ailleurs sur cette idée de « progrès » qu’il boucle son discours de réception à l'Académie française où il occupa à compter du 10 janvier 1980, le 31e fauteuil que lui laissa son prédécesseur Jacques Rueff. Ecoutons-le, lui qui aimait à se comparer à un loup quelconque « une malheureuse bête sans légende et sans statuts… » :

 « La laideur, l’erreur, la puanteur, la bêtise, ainsi que leur sœur la tristesse s’abattent parfois sur le monde, comme si pour quelques minutes le diable se dégageait de son cercle de glace. Alors l’homme oublie son âme et ne pense plus qu’à son ventre. Sommes-nous dans une de ces époques diaboliques ? Cela ne serait pas une raison pour s’en accommoder. Au contraire, il faut toujours penser, dans une telle traverse, que la laideur et la bêtise sont des choses éphémères. Il vient un moment où l’âme retrouve sa dignité et sa suprématie. L’Académie française n’est pas seulement un conservatoire de notre langue, elle est aussi un des rares endroits de l’univers où l’on n’a jamais cessé de s’occuper de l’âme. Je vous remercie, Messieurs, de m’y avoir admis, d’avoir fait de moi, officiellement, un des soldats de la reconquête. L’expérience et la philosophie de M. Rueff qui m’a précédé à cette place me donnent quelque espoir dans une victoire de la vérité. Pour moi, la langue française est l’étalon-or du langage humain. Si nous sommes obstinés et inlassables comme il le fut dans son domaine, il n’est pas tout à fait impossible qu’un jour les quarante voleurs que nous sommes, nous sauvions, en même temps que notre trésor entreposé dans cette caverne, les autres langages de l’Europe. »

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Et c’est parce qu’il pressentait non seulement la mort de la langue française, mais la fin d’une culture et par extension d’une civilisation édifiée siècles après siècle par l’Occident tout entier, qu’il disait :

«Je me sens comme un Peau-Rouge, une espèce de Géronimo, de Crazy Horse. J'ai l'impression que ma race, je veux dire mon peuple, est condamnée. Et je me battrai jusqu'au bout pour ne pas me laisser coloniser, pour que ma culture continue d'exister.»

 Se battre assurément il le fit avec le talent qu’on lui connaît mais sans préjuger du résultat, il se méfiait trop de l’avenir et savait sur le chapitre à quoi s’en tenir ainsi qu’il le confesse dans les « Mémoires de Jeannot » :

 « Aussi loin que je me souvienne, je trouve en moi une incoercible méfiance à l’égard de l’avenir, une répugnance à l’envisager, à m’accommoder de lui, à espérer sa venue, à « vivre avec mon temps » comme on dit. »

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Et vivre avec son temps c’est en dénoncer les travers et les iniquités au risque de s’en mettre plus d’un à dos ; c’est à ce prix qu’on reste un homme libre et comme aurait dit Béraud « un homme tout court… ». Jean Dutourd n’était pas du genre à s’en laisser conter, il avait du répondant et la manière de le dire parfois caustique. Volontiers ronchon, il posait sur le monde un regard sans complaisance parce qu’il voyait juste ; ce qui n’est après tout qu’une des vertus de l’intelligence, la véritable, pas celles des salons, et c’est pourquoi ses prises de position sur l’état du monde ne laissèrent d’irriter plus d’une tête bien-pensante de l’ intelligentia régnante. 

Cet homme fut l’une des rares personnalités – pour ne prendre qu’un exemple- qui prit la défense des Serbes au moment où la coalition des « Bien-pensants » s’employait à les démolir, c’est à dire à les dénoncer comme étant la puissance du mal :

« Je ne sais pas si la Serbie est en train de s’inscrire d’une façon indélébile dans l’Histoire de notre sinistre XXe siècle, mais j’aurais volontiers tendance à le penser. Elle a eu le monde entier contre elle, elle n’a pas cédé un morceau de sa terre serbe ni un morceau de son âme serbe. Elle a dit non à la force, à l’injustice, à ce qu’on appelle aujourd’hui l’aliénation.

L’Histoire, c’est à dire la vérité devenue légende, ne s’écrit pas dans les journaux, elle ne se raconte pas dans les actualités télévisées, il lui faut du temps pour émerger des brouillards du présent. Dans cinquante ou cent ans, les mensonges seront morts, les grandes actions apparaîtront et l’on s’étonnera que personne sur le moment ne les ait reconnues. » (Allocution prononcée le 25 mars 1997 au Centre culturel yougoslave à Paris).

A l’heure où l’Occident entraîne avec lui le vieux continent dans une débâcle comparable à celles qu’évoque Jack London dans ses romans du Grand-Nord, ta plume, à la façon de la rapière de d’Artagnan ton alter-ego, nous manquera, Jeannot…

 

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Adieu donc, et longue vie à ton œuvre ; toi qui traduisit Hemingway, tu sais, maintenant, mieux que quiconque, pour qui sonne le glas…

 

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En hommage, ce concerto pour Hautbois de Tomaso ALBINONI, décédé le 17 janvier 1750:


 

21/01/2010

21 JANVIER 1793

 

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« Mon père resta avec son confesseur, se coucha à minuit et dormit jusqu'à 5 heures qu'il fut réveillé par le tambour. A 6 heures, l'abbé Edgeworth de Firmont dit la messe. Il partit à 9 heures... Il reçut le coup de la mort le 21 janvier 1793 à 10 heurs 10 minutes du matin (1). Ainsi périt Louis XVI, roi des Français, âgé de trente-neuf ans, cinq mois, et trois jours, après avoir régné 18 ans. Il avait été en prison 5 mois et 8 jours... »

C'est ce qu'écrit Madame Royale, fille de l'infortuné Louis XVI...

 

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Qu'on imagine ce roi, qui n'en est pas moins homme, isolé des siens, ne recevant pour tout soutien dans sa geôle que les attentions dévouées de son valet Cléry et celles de son confesseur lui prodiguant les secours de la religion ; qu'on l'imagine le 20 janvier, à « deux heures après midi », à l'écoute de l'arrêt de mort dont on lui donne lecture... Qu'on l'imagine encore, au matin de son dernier jour, guettant les bruits de pas et le mouvement des troupes sur les pavés du Temple, attendant qu'on cogne à la porte...

 

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Edmond Biré, auquel on doit le « Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur », retrace fidèlement, puisant aux meilleures sources, ce que furent les dernières heures du Roi.

« Six heures du matin. Il pleut toujours. On continue à battre la générale la nuit du 20 au 21 avait été pluvieuse et froide. Le matin la pluie continua. Cette pluie persistante avait fait disparaître en partie la neige qui, la veille, couvrait Paris comme un vaste linceul. Des patrouilles circulaient lentement dans les rues. Dans tous les quartiers on battait la générale... »

Il fait froid ce matin du 21 janvier, et aux dires de témoins oculaires, la pluie ayant cessé, un brouillard assez dense et glacé couvre la ville. Place de la Révolution, ex-place Louis XV actuellement place de la Concorde, le bourreau avait pris la précaution de dépêcher suffisamment tôt les charpentiers pour dresser les bois de justice.

 

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Une foule importante, contenue en partie par les troupes s'avance jusqu'au pied de la guillotine en attente du lever de rideau...

C'est l'heure... Santerre, suivi de 10 gendarmes vient chercher « L'individu déclaré roi des Français » (Danton) à 9 heures. Le Roi n'a que le temps de remettre à Godeau, membre de la Commune, un papier pour la Reine ; c'est le testament qui nous est parvenu, précieux document, rédigé le 25 décembre, jour de Noël.

La berline, dans laquelle a pris place le condamné à mort, roule au pas de l'infanterie, entre une triple allée d'hommes armés. Il lui faut plus d'une grande heure pour parvenir au terme du voyage. Le Roi, au côté de son confesseur, indifférent à ce qui se passe au-dehors, lit des psaumes en vis-à-vis des deux gardes qui le surveillent...

Rendu au pied de l'échafaud, il quitte lui-même l'habit dont il n'a plus besoin, et retrousse le col de sa chemise. Il refuse qu'on lui lie les mains mais devant l'insistance des aides du bourreau, il cède, encouragé par son confesseur en s'exclamant : « Faites ce que vous voudrez, je boirai le calice jusqu'à la lie. » Madame Royale rapporte qu'on lui lia les mains avec son mouchoir et non avec une corde. Aidé par son confesseur, il monte les degrés abrupts de l'échelle de meunier jusqu'à la plateforme qu'il traverse d'un pas assuré.

 

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Le roulement des tambours ne s'est jamais interrompu ; néanmoins le Roi parvient, par un signe, à les faire taire le temps de dire d'une voix portant jusqu'au Pont Tournant :  « Je meurs innocent des crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort et je prie Dieu que mon sang ne retombe jamais sur la France... ». Il veut poursuivre, mais sur l'ordre de Santerre, les tambours reprennent leur roulement et couvrent sa voix... Puis tout va très vite, les aides se saisissent du condamné, le couchent sur la planche à bascule, ferment la lunette... Sanson libère le couperet qui s'abat dans un bruit sourd : « le cou du Roi était très fort... la tête ne se détacha pas entièrement sous le tranchant. On du appuyer sur le triangle pour achever de la séparer du corps... le couteau ne retomba pas sur le cou, mais sur l'occiput, c'est-à-dire trop haut, de sorte que la mâchoire fut horriblement coupée. » C'est ce que rapporte Maurice de la Fuye dans son étude, puis il poursuit : « C'est, autour de la guillotine, une saturnale dégoûtante, une danse macabre, au-dessus de laquelle retentit la Marseillaise. »

L'un des aides du bourreau, s'emparant de la tête  par les cheveux, la promène en dansant autour de la plateforme ; un homme plonge ses mains dans le sang figé et, asperge la foule de caillots en s'écriant : « Les rois ont dit : Si vous faites mourir votre souverain, son sang retombera sur vos têtes... Eh bien ! la prédiction est accomplie ! »

 

 

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Des sectionnaires rougissent leurs sabres et leurs piques en les plongeant dans la cuve ; la plateforme est envahie et les bourreaux ont du mal à contenir les plus enragés. Certains se barbouillent le visage de sang et, rapportent les témoins : « d'autres le goûtent et semblent le savourer, cependant que l'un d'eux s'écrie en grimaçant qu'il est bougrement salé ! »

Puis, on se partage les dépouilles, un étranger paie 15 livres une touffe des cheveux, d'autres trempent leur mouchoir dans le sang royal ou, comme le fit Monsieur de la Roserie, une enveloppe, pour l'envoyer à sa mère... Les effets du mort sont déchiquetés et partagés entre les assistants ; le cadavre ne gardera que sa chemise, sa culotte et ses bas gris (Procès-verbal d'inhumation).

On se posera la question de savoir s'il s'agit là de profanation sacrilège ou de culte pieux des reliques. Ce qui fera dire à Joseph de Maistre : « Il semble qu'au pied de l'échafaud de Louis XVI, amis et ennemis du prince immolé se soient rencontrés pour apporter un témoignage involontaire en faveur du « Salut par le sang ».

A la liesse collective succèdera bientôt un morne silence. Dans ses Mémoires, le Chancelier Pasquier rapporte que « Le reste du jour se passa dans une profonde stupeur ; elle s'était étendue à la ville entière... ».

Le corps et la tête de l'infortuné monarque seront transportés jusqu'au cimetière de la rue d'Anjou Saint Honoré ; ils y resteront jusqu'en 1814, date à laquelle, grâce à Descloseaux ils rejoindront la basilique de Saint Denis.

 

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Les journaux du temps ont rapporté l'événement dans sa vérité et sa cruauté ; le Républicain le 22 janvier 1793, le Journal de Perlet, et le Nouveau Paris de Mercier, à la même date. Cléry a retracé les derniers moments du Roi dans son « Journal de ce qui s'est passé à la cour du Temple ». Et Rivarol pouvait écrire dans le sien :

« L' Assemblée Constituante tua la royauté, et par conséquent le roi ; la Convention ne tua que l'homme. La première fut régicide, et l'autre parricide. La victime était parée, les jacobins n'eurent qu'à appliquer la hache. Comme roi, Louis XVI mérita ses malheurs parce qu'il ne sut pas faire son métier ; comme homme, il ne les méritait pas. Ses vertus le rendirent étranger à son peuple. »

Rappelons que l'Assemblée, n'a voté « la mort sans condition », que par une majorité de 3 voix et qu' au nombre des régicides il faut compter Philippe d'Orléans, dit « Philippe Egalité ». On rivalisait de zèle homicide et de cruauté sous la Terreur ; rien d'étonnant dès lors à ce qu'il se soit trouvé parmi les furieux des hommes de la trempe du  député Legendre, qui demanda « qu'on déchire le corps de Capet en quatre-vingt-sept morceaux pour les distribuer aux départements. » et, ajoute l'historien Jules Mazé : « On peut penser qu'en sa qualité de boucher, il se fut volontiers chargé de l'opération... »

C'était il y a 217 ans ; c'était hier...

 

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Lire le TESTAMENT de LOUIS XVI:

http://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Louis_XVI

 

(1) Le Républicain du 22 janvier 1793 rapporte : 10H 24 minutes.

Lectures :

-  Jules Mazé : La famille royale et la révolution ; Hachette 1943.

-  Le Notre : La guillotine.

-  Rivarol : Journal ; Editions du Rocher.

-  Edmond Biré : Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur ; Librairie Académique Perrin (5 volumes), 1907.

-  Maurice de la Fuye : Louis XVI, Denoël, 1943.

-  de Beauchesne : Vie de Louis XVII

-  Hippolyte Taine : Considérations sur les origines de la France Contemporaine, collection Bouquins, Laffont.