Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/10/2011

L'IVRE D'IMAGES (3)

ILLUSTRES POUR LA JEUNESSE 1900-1950

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

 

Dans la première moitié du XXème siècle, et principalement à l’initiative des frères OFFENSTADT, les publications d’histoires destinées à la jeunesse vont faire leur apparition et ravir le jeune public et leur entourage. Elles sont imprimées en noir et blanc dans des formats s’échelonnant entre 13,5x19cm et 29x39cm, la couleur étant réservée aux premières et quatrièmes de couverture. Les parutions sont en général hebdomadaires voir bi-hebdomadaires pour certaines d’entre-elles très appréciées, comme le magazine  FILLETTE, par exemple.

FIL1.jpg

Leur succès allant croissant, on introduisit la couleur en pages centrales afin de les rendre plus attractives encore.

La maison d’édition Offenstadt Frères voit le jour en avril 1899 et se fait connaître par LA VIE EN CULOTTES ROUGES où elle exploite, dès 1902, le comique troupier. En 1904, les frères Offenstadt se lancent dans la publication de journaux consacrés à la presse enfantine et créent L’ILLUSTRE, pour lequel ils engagent Louis FORTON (1879-1934), le père des PIEDS-NICKELES et de BIBI FRICOTIN.

gp8.jpg

En 1906, L’ Illustré est remplacé par LE PETIT ILLUSTRE.

L’EPATANT est créé en 1908 et FILLETTE et CRI-CRI en 1909. Cette même année, les frères Offenstadt transforment leur maison d’édition en société anonyme : la Société des Publications Offenstadt ou SPO qui deviendra dix ans plus tard, au sortir de la première guerre mondiale, la Société Parisienne d’Editions ou SPE.

Bien sûr, la SPE n’est pas la seule à se lancer dans cette aventure et partout, des illustrateurs de talents se font connaître dans la presse enfantine et parmi les plus célèbres : Forton, Moselli, Mellies, Giffey, Callaud, Lacroix, Le Rallic, Pellos.

Voici quelques-uns de ces illustrés parus entre 1913 et 1955.

ILL1.jpg

LE PETIT ILLUSTRE  du 28 septembre 1913, n° 488, format 19x28cm, comprend 16 pages. Il est sous-titré « pour la jeunesse et la famille », autant dire qu’il s’adresse aux lecteurs de 7 à 77 ans ! La première, la quatrième de couverture et la double page centrale sont en couleur. Il propose une suite dessinée complète de Pol Petit : « Les aventures du petit Jack » et une autre , à suivre : « La grande querelle des Bigornots et des Madrés ». Dans l’une et l’autre, le texte se trouve sous les vignettes coloriées. Le procédé qui consiste à faire sortir tout ou partie des personnages de leurs fenêtres, n’est pas exploité.

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

Ces histoires sont mises en valeur par la couleur ; tout le reste est imprimé en noir et blanc. Qu’y trouve-t-on ? Des aventures illustrées en bandes dessinées : « Les voyages extraordinaires de Marius Roubignas », « Les mirobolantes aventures de Marius Trompette, le suicidé récalcitrant », « Un voyage fantastique dans les mers boréales », la « Glorieuse épopée du vieux Ran-Tan-Plan », ainsi que trois petites histoires: « Les plaisirs de la plage », « Le prunier » et « Une ascension mouvementée » ». On y trouve la fin d’une histoire en deux chapitres : « Le vaillant chevalier » ainsi qu’ un roman dramatique inédit à suivre de Marcelle Geoffroy : « Le Furet du Bois Joli ». Et bien sûr, les incontournables curiosités, amusettes et autres devinettes et… de la publicité qui déjà, occupe à elle seule presque deux pages. Il s’agit essentiellement de réclame pour des montres, appareils photos, bijoux, jumelles et onglier de poche, matériel de peinture, porte-bonheur et autres articles de « magie ». On voit par-là que les marchands du temple de la société de consommation n’ont rien inventé !

L'EP1.jpg

L’EPATANT du 10 janvier 1918, n° 495, format 18,5x27cm, comprend 12 pages. Comme l’Illustré, il est sous-titré « pour la famille ». Publié alors que la guerre fait encore rage, rien d’étonnant à ce qu’un poilu apparaisse sur sa couverture aux couleurs du drapeau national. C’est d’ailleurs l’unique page en couleur. Et il ne s’agit pas d’une histoire mais d’une blague. En effet ce soldat, s’apprêtant a donner du marteau sur une grenade, s’interroge : « Mais qu’est ce qu’ils ont à se carapater comme ça ? ». C’est de tradition chez l’Epatant d’illustrer ses couvertures par une image comique qui généralement annonce une suite se trouvant à l’intérieur. En l’occurrence, et pour la présente histoire, on comprend, quand on tourne la page,  pourquoi notre Bigarrot s’apprête à cogner sur sa grenade !

José Moselli présente sur un peu plus de deux pages, la suite de son roman « Les aventures autour du monde  de Marcel Dunot, le roi des boxeurs : le tombeur des boches », le titre en dit long sur l’animosité des belligérants !. Les Pieds Nickelés, crées par Louis Forton le 4 juin 1908  dans le numéro 9 de l’Epatant, occupent la double page centrale du numéro. On y retrouve nos trois lascars fort occupés à confectionner des pièges attrape nigauds destinés à saboter une manifestation sportive. Comme ses concurrents, ce numéro de l’Epatant propose des aventures à suivre, à la mode du temps : « John Strobbins le détective-cambrioleur », le quatorzième chapitre illustré des « Mystères de la forêt d’Aubrac », ainsi que le vingt-troisième chapitre de « Justus Wise », une autre histoire de détective…

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

Le « Bilan de Rapiat », des rébus, histoires pour rire illustrées et quelques encarts de publicité se partagent le reste des pages.

L’Epatant paraîtra sans interruption du 9 avril 1908 au 24 août 1939.

 

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

LA VIE DE GARNISON, est livrée tous les dimanches ainsi que la plupart des hebdomadaires, et comme son nom l’indique, elle ne renferme que des histoires militaires. Ce numéro du 7 septembre 1919, 281e de la série, imprimé au format 23x33cm, comprend 16 pages. On notera la frise portant le titre, animées de petits soldats aux couleurs de leurs régiments. Un dessin humoristique signé Thomen illustre la couverture : « Caporal ! Venez relever… la cloche à melon !... », sous laquelle, bien entendu, se trouve un soldat ennemi. Et l’éditeur de préciser au-dessous : (Quand vous aurez lu l’histoire qui se trouve à la page 2, vous serez fixés sur la valeur de ce singulier cantaloup.) En l’occurrence, et comme on l’apprend en tournant la page, le cantaloup en question n’est autre qu’Otto Kaprikorn, fine fleur de la « kultur » poméranienne…

Un roman sentimental de Pierre de Chantenay « Le Capitaine Olivier », « La fiancée du bûcheron » de Gaston Choquet, et les aventures galante d’un pilote de chasse, montre que le journal est plutôt destiné aux parents qu’aux enfants ! Du moins ses pages en noir et blanc, car celles qui sont imprimées en couleur (double page centrale et quatrième de couverture), entrent bien dans l’esprit des illustrés pour la jeunesse.

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

 

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

(Où l'on voit timidement paraître la "bulle", l'essentiel du texte se trouvant sous l'image.)


Il s’agit de la suite « Balluchon s’en va-t-en guerre ! » et des « Amours de Tringle et Cie (histoire comique d’avant-guerre) ».

La guerre et ses faits d’armes ne sont pas oubliés. Paul Darcy signe « La première citation », accordée au 26e de ligne en août 1914 en Belgique où il évoque les sergents répétant : « Serrez les rangs ! » et « Au drapeau ! », qui ne sont pas sans nous rappeler les chansons d’alors, qu’ Aristide Bruant, le chansonnier populaire, entonnait dans son cabaret.

Histoires drôles illustrées, souvent réduites à l’unique vignette, blagues, chanson de marche et publicité, se partagent l’essentiel de la revue.

La Vie de Garnison paraîtra du 22 avril 1909 au 8 mai 1938.

L'INTRE.jpg

L’INTREPIDE, dont la réputation n’est plus à faire, fut publié entre 1910 et 1937, du moins dans son format et présentation d’origine. Puis il reprendra en 1948 (1e série jusqu’en 1949) puis de 1949 à 1962 (2e série).

Ce numéro 495, du 15 février 1920, format 20x28, comprend 16 pages. L’Intrépide ne traite que d’aventures, incluant sports et voyages, par terre, ciel et mer ainsi que l’annonce sa frise. Les quatre « races » cantonnent l’image en couleur de la couverture, accompagnées des attributs de l’aventurier. Ce numéro, comme les autres de la série, est essentiellement constitué de récits complets ou à suivre. On y trouve deux feuilletons : « L’Usine Infernale, Grand Roman Mystérieux », « Les Mystères de la Mer de Corail, Grand Roman d’Aventures » et trois récits : « Une chasse à l’éléphant », « Les buveurs de brague » et « La passe de Hellgate ».

La bande dessinée à suivre « Le dragon d’émeraude » occupe la double page centrale, elle est imprimée en couleur ; c’est d’ailleurs la seule du journal.

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

La mise en page permet à de petites histoires illustrées de trouver place en colonnes de part et d’autre du texte principal. Elles s’inscrivent dans la logique de la publication et sont à connotation exotique. L’Intrépide ne fait pas que divertir, il se veut aussi éducatif. A la rubrique « Echos du Monde Entier » il nous parle des chercheurs d’or de Coney-Island, une île proche de New-York, du fléau des mouches de Calcutta, de la rareté du véritable moka, et de la plus vieille carte du monde découverte sur une mosaïque à Jérusalem…

La chronique « Terre, Ciel, Eau » traite des victimes de la vitesse sur piste cycliste en évoquant la mort du coureur Peter Gunther, survenue en octobre 1918 sur la piste de Dusseldorf. Ce genre d’accident étant occasionné par le contact de la roue avant de la bicyclette avec le cylindre de la moto qui l’entraîne. Il rappelle l’exploit du français Paul Guignard qui fit plus de 101 kilomètres dans les soixante minutes ( !).

On ne découvre aucun jeux dans le numéro. A peine une ou deux histoire drôles. On le voit, l’Intrépide, axé sur l’exploration et la conquête dans l’esprit des premiers colons, est sérieux et laisse peu de place aux galéjades ! La publicité néanmoins est présente, mais elle est reléguée en dernière page de manière à ne pas perturber le texte.

Le journal qui reprendra ce titre et paraîtra entre 1948 et 1962 n’aura pas grand-chose à voir avec la série initiale. Plus attractif (la bande dessinée ayant depuis quelques années déjà conquis ses lettres de noblesse) il touchera un plus large public. D’excellents dessinateurs, comme Le Rallic, y exerceront leur art aux travers de feuilletons historiques (Fanfan la Tulipe) et des incontournables histoires du Far-West (David Crockett, les coureurs des bois, les chercheurs d’or, les indiens…).

(à suivre…)

illustrés,jeunesse,offenstatd,spe,louis forton,pieds nickelés,bibi fricotin,l'illustré,l'épatant,la vie de garnison,l'intrépide,bande dessinée,publicité,militaire,farces,rébus,aventures,mystères,fanfan la tulipe,david ckrockett,lili,le rallic,new-york,voyage,aristide bruant

(Extrait du magazine FILLETTE n° 1637 du 6 août 1939)

 

 


10/04/2010

L'IVRE D'IMAGES (2)

 

LIVRES D'ECOLE

 

couv geo.jpg

Celles et ceux qui ont appris les grands faits de l'Histoire de France dans le « Mallet-Isaac », et découvert les grands textes de la littérature dans le « Lagarde et Michard », ont sans doute gardé, comme moi, le souvenir de la Bataille de Bouvines, celui du Serment du Jeu de Paume et de l'Abolition des Privilèges, des Trois Glorieuses et des Cent Jours... Ils ont goûté en feuilletant ces pages, ainsi que je le fis avec plus ou moins de bonheur, les tragédies de Corneille, les extraits des Mémoires d'Outre Tombe, ceux de l'Education Sentimentale ou... la madeleine de Proust. Mais peut être n'ont-ils pas eu, comme moi, la chance de tomber un jour sur un véritable trésor : celui qu'un instituteur du temps d'Ernest Pérochon et d'Emile Moselly, devenu par la suite directeur d'école, avait précieusement conservé dans des caisses en bois, étiquetées et empilées les unes sur les autres...

 

bateaux.jpg

Pourquoi, ce jour d'automne pluvieux, passai-je dans cette rue excentrée où s'acharnait, sur les dépendances de la vieille maison de ce maître d'école mort depuis longtemps, une grosse pelle mécanique qui avait déjà emporté la moitié du jardin et de ses fruitiers en attendant de le faire de l'habitation ?

Du bâtiment éventré, s'échappaient dans les tourbillons du vent des feuilles éparses qui, bientôt, retombaient dans la boue, fouettées par la pluie. J'en ramassai quelques-unes, et vis qu' il s'agissait de copies d'écoliers sur lesquelles l'encre violette coulait en méandres ravageurs. J'obtins du conducteur de l'engin de jeter un coup d'œil dans la grange...

Des caisses, entreposées sur la barge, alignaient leurs matricules comme autant de réserves de munitions. Certaines ayant été ouvertes, laissaient voir en partie leur contenu: il ne s'agissait pas d'obus mais de livres, des dizaines et des dizaines de livres qu'avaient délaissés mes prédécesseurs, comme me l'apprit le chauffeur du camion.  Ainsi d'autres étaient passés par là, en effet, qui avaient emporté des cartes murales de géographie ou de sciences naturelles, des cailloux et des instruments de chimie ainsi que de la vaisselle... Autant dire qu'ils avaient vidé la maison de ce qu'ils avaient jugé utile d'emporter, en négligeant les livres ; c'était pour moi une aubaine, et j'en remplis ce jour-là le coffre de la voiture, heureux d'avoir sauvé les vestiges du savoir de la « Communale »...

 

couv hommage.jpg

Il s'agit d'ouvrages remis par les maisons d'édition aux directeurs des écoles de la République. Ils s'échelonnent de 1880 aux années cinquante et sont pour la plupart en très bon état. Les exemplaires « à l'usage du maître » ont conservé leurs questionnaires sur feuilles libres et leurs courriers d'envoi ;  beaucoup sont marqués au tampon rouge : « spécimen » ou « hommage de l'éditeur ».

On y trouve « La vie aux Champs », l'incontournable « Tour de France par deux enfants », « Tu seras agriculteur »,  « Le journal d'une petite écolière » et "Histoire d'une bouteille", abondamment illustrée pour dénoncer les drames de l'alcoolisme...

 

ivrogne.jpg

Et parmi de nombreux autres thèmes déclinant l'amour de la patrie, la morale en action ou les arcanes de l'art culinaire, on y trouve « Le livre de la Nature », recueil de poèmes de Maurice Rollinat, destiné à l'enfance, et préfacé en 1872, de Nohant, par sa compatriote berrichonne George Sand. Elle y affirme sa conviction d'inculquer le plus tôt aux jeunes âmes le respect de la Nature et l'apprentissage du civisme :

 

morale.jpg

« L'enfant aime le grand et le beau, pourvu qu'on les lui donne sous la forme nette et sans ficelle aucune. Il s'intéresse à tout, et ne demande qu'à voir sous la forme poétique les objets de son incessant amusement.

Le poète n'a qu'à montrer. Il est l'Orphée qui remue les pierres ; il lui suffit de chanter, et tout chante dans l'âme de l'enfant. Tu n'es pas si loin de l'enfance. Souviens-toi ce que tu remarquais, ce que tu devinais, ce que ton père te faisait voir, et comme une expression bien choisie par lui te faisait entrer dans un monde nouveau... »

J'ai, pour ma part, plus appris dans les « Mironneau », qu'avaient conservés mes parents en souvenir de leur scolarité, que dans mes propres livres d'école. Peut-être parce que les textes, sans doute mieux choisis, répondaient à mon attente de justice et de merveilleux. Il y était en effet beaucoup question d'histoires de bêtes martyres vengées, d'aventures chevaleresques, de justiciers et de vie aux champs... Et, suprême bonheur, les textes étaient illustrés - en noir et blanc, certes, à l'inverse des pages des livres d'histoire et de géographie- mais leur puissance évocatrice suffisait à elle seule à me transporter dans le rêve.

 

mironneau.jpg

A. Mironneau, Directeur de l'Ecole normale d'Instituteurs de Lyon, nourrit les générations d'écoliers de ses « Choix de lectures » pendant les trente premières années du XXème siècle. Ses ouvrages, édités par la Librairie Armand Colin, connurent le succès qu'ils méritaient. Ouvrons un exemplaire du cours moyen de l'année 1908 ; il commence par un extrait des « Souvenirs d'enfance » d'Anatole France : La Rentrée... « Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l'automne et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent... ».

Voici, plus loin un passage de Diderot, propre à émouvoir comme il se doit plus d'un cœur sensible :

« ... Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait données et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête.

Du plus loin qu'il m'aperçut, mon père laissa son ouvrage, il s'avança sur la porte et se mit à pleurer.

C'est une belle chose, un homme qui pleure de joie !

... Maintenant, je suis seul, je me rappelle mes bons parents, et mon cœur se serre. Je ne sais ce que j'ai, je ne sais ce que j'éprouve. Je voudrais pleurer. O mes parents ! O ma mère, toi qui réchauffais mes pieds froids dans tes mains !... »

Qui connaît Pierre-Jules Stahl (1814-1886), auteur de contes pour la jeunesse ? Mironneau l'a choisi pour « Les quatre cri-cris de la boulangère », chapeautant le texte d'une phrase qui le résume : « Le bon cœur des enfants fait la joie des mères ».

Et c'est avec Charles Nodier, beaucoup plus connu, qu'il propose l'histoire du chien de Brisquet, terrible histoire dont le tragique vaut bien celui de la Chèvre de Monsieur Seguin, qu'on trouve à la page 312 du même recueil... Je ne les ai pas oubliés, non plus d'ailleurs que « Les chats de mon grand père » de Paul Arène ; « Une vieille servante » de Gustave Flaubert ; « Noiraud » de Ludovic Halévy ; « Les pauvres gens » de Victor Hugo ; « L'école buissonnière » de Frédéric Mistral ; ou « Guillaume Tell », tiré du recueil « De l'Allemagne » de Madame de Staël.

 

fleuve.jpg

Les livres d'Histoire, et ceux de Géographie édités dans les années 1930-1950 comptent parmi les mieux illustrés. L'image vaut à elle seule un discours : on cultive la betterave en Picardie, on élève des bovins en Normandie et des chevaux dans le Perche. On trouve des filatures à Elbeuf et une partie des terres du Pays de Caux et livrée aux céréales.

 

normandie.jpg

 

 

jura.jpg

Le Jura, couvert en partie de forêt, alimente les nombreuses scieries de ses vallées.

A Roncevaux, le preux Roland connut une mort glorieuse ; le bon La Fontaine trouva son inspiration au sein de la nature et l'on se battit vaillamment derrière les barricades de 1830...

 

roland.jpg

 

 

la fontaine.jpg

 

 

1830.jpg

J'ai toujours pensé qu'on devait bien apprendre, dans ces livres, et que ceux qui les ont connus, finalement, avaient de la chance ; aujourd'hui, on s'en moque, mais à l'époque, on n'y voyait rien de ringard, et les clichés et la morale allaient d'eux-mêmes, à leur façon bonhomme. Quant à se prendre au jeu, c'était après tout une affaire personnelle et il appartenait à chacun de n'en retenir que ce qu'il jugeait à propos de lui être utile, sans aller, comme on dit « chercher midi à quatorze heure »... A trop vouloir se moquer des images d'Epinal on finira par oublier la part du rêve, alors, risqueront de surgir des fantômes bien autrement redoutables !

J'entends, pour ma part, tinter le cliquetis de leurs chaînes...

 

clovis.jpg

 

 

 

 

19/03/2010

L'IVRE D'IMAGES (1)

 

 

france.jpg

 

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,

L'univers est égal à son vaste appétit.

Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!

Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

(Charles Baudelaire, « Le Voyage »)


ALBUMS D'EPICERIE

 

 

P1050112.JPG

Il fut un temps, entre la première guerre mondiale et le début des années soixante où l'on collectionnait de petites images appelées vignettes, qu'on collait chacune à leur place dans des albums thématiques commandés à l'usine ou demandés à l'épicière du quartier. On trouvait ces images dans des tablettes de chocolat, des boîtes de cacao, des paquets de café, des paquets de biscottes et d'entremets, quelquefois même, dans des boîtes de pâtes alimentaires. On les échangeait à l'école à la faveur des récréations ou dans le fond de la classe, du moins pour ceux qui avaient la chance d'occuper ces places privilégiées !

 

soldats.jpg

Chaque fabricant rivalisait de zèle, pour accompagner ses produits des vignettes les plus attractives ! Sur ce point, les grandes marques de chocolat, Menier, Suchard, Poulain se disputaient, à juste titre la première place car chacune, tant par la qualité de ses productions que par la beauté de ses vignettes nous laissait dans l'expectative tant il nous paraissait impossible de pouvoir les départager. Encore était-ce sans compter sur le gros du peloton qui les suivait roue dans roue !

 

danemark.jpg

 

Qui se souvient aujourd'hui de Pupier, Meurise, Tobler, Louit, Guérin-Boutron, Kohler, Aiguebelle, Rozan, Cémoi ? Qui se souvient du café Gilbert et des produits Bozon-Verduraz ? dont le seul nom me ravit le jour où ma grand'mère me remit une boîte en carton pleine des vignettes représentant les généraux, maréchaux et amiraux de la Grande Guerre, patiemment collectionnées par mon père. J'étais bien jeune alors, et n'en ai conservé que le souvenir de les avoir dispersées aux quatre vents... Mais les noms me sont restés de la plupart des chefs de guerre qu'elles représentaient, dont il me semblait que certains sonnaient bien à l'oreille, comme ceux des généraux Guyot de Salins, Langle de Carry, Lenfant, Hirschauer,  ou celui de l'amiral Ronarc'h...

Elles étaient en couleur, comme la majorité des vignettes publicitaires, et le dessinateur avait représenté chacun de ces portraits en buste plutôt qu'en pied, en grande tenue aux couleurs de l'arme. Le dos de l'image nous apprenait en quelques lignes les faits marquants d'une vie glorieuse qui me laissait rêveur quand je disposais en ordre de bataille mes soldats en aluminium. Mais je dois avouer que c'est dans les illustrations des Fables de la Fontaine que je trouvais principalement mon bonheur, d'autant plus que mon aîné de cousin, qui les avait collectionnées avant moi, m'avait remis en une fois suffisamment de doubles pour remplir un album tout entier !  C'est dans ces albums (car il y en avait deux), édités par le chocolat Menier, que j'appris les fables les plus connues ; j'y goûtais, autant que dans le « Benjamin Rabier » ou dans le « Grandville », le talent de l'illustrateur et son pouvoir de suggestion.

Quand la photographie, systématiquement, se mit à remplacer l'image, les albums perdirent à la fois  leur charme et  leur intérêt : ils ne nous firent plus rêver... Ce fut le début de la fin qui marqua les années soixante.

Je me mis alors, d'abord chez les Compagnons d'Emmaüs et sur les brocantes -on disait « marchés aux puces »-  à rechercher l'aristocratie du genre, celle qui tenait le haut du pavé dans les années trente qui avaient précédé mon enfance, et que j'attribue pour ma part au chocolat Pupier dont la trilogie « Europe » « Afrique » « Asie », valait à elle seule qu'on s'y attardât. J'appris ainsi qu'il existait des collectionneurs d'albums comme il existe des collectionneurs de tout ; et qu'il en était qui possédaient de véritables trésors qu'aucun musée ne renfermerait jamais. Trésors sans grande valeur marchande, sans doute, mais riches de leur seule mémoire et de l'empreinte qu'y ont laissée les générations d'enfants et d'adolescents qui les ont aimés et s'en sont nourris, quand bien peu de foyers possédaient une encyclopédie ou même le Larousse illustré en deux volumes où s'abîmer pendant les veillées d'hiver et les jours de mauvais temps !

 

fourneaux.jpg

 

C'est qu'on y apprenait autre chose, force est de le reconnaître, que dans les vignettes Panini des équipes de « foutebol » ou celles de « starwar »...

On y apprenait par exemple qu'Aristote, en son temps, avait découvert dans la Méditerranée des poissons ruminants, pas moins ! Et l'une des images des chocolats Nestlé-Kolher nous les montre, dans sa série des « Merveilles du Monde ». Ce ruminant,  c'est le scare, appelé aussi « perroquet des mers » à cause de ses vives couleurs ; il n'a rien que de sympathique, et la légende de la vignette nous renseigne : « ... à cause de ses dents acérées, ce poisson coupe des plantes aquatiques dont il fait provision dans ses abajoues ; ce n'est que plus tard qu'il mangera cette nourriture en la mâchonnant préalablement à la manière de la vache. » Quant au rémora, long d'environ un mètre, on nous explique que les indigènes de l'Archipel sud australien s'en servent astucieusement comme ils le feraient d'un chien de chasse, ni plus ni moins qu'en le tenant en laisse et en le hâlant après qu'il ait saisi sa proie ! On  apprend de la même veine, que le tiers du corps du gymnote est constitué par un organe faisant office de pile électrique dont la tension de 800 à 900 volts peu bien nous électrocuter. Nous voilà fort bien renseigné, et voilà de quoi faire naître, sinon des vocations d'ichtyologues, du moins un intérêt certain pour les mystères de la faune marine.

Ouvrons « L'Europe », à la livrée parée de rouge du chocolat Pupier, au hasard d'une page; on y apprend que le « Prince de Saxe-Cobourg , Léopold 1er fut le premier roi de Belgique, après la Révolution de 1830 qui en fit un état indépendant. Veuf de la princesse Charlotte d'Angleterre, il épousa en 1832, la princesse Marie-Louise d'Orléans, fille aînée de Louis-Philippe. ». On y voit le palais de Monaco, un cuirassé de la marine anglaise, les hauts-fourneaux de Gelsenkirchen, Naples et le Vésuve, la bataille de Lépante, des soldats roumains, une vue d'Helsingfors, créée en 1642, capitale de la Finlande, ainsi que la carte de ce pays mystérieux avec ses nombreux lacs.

 

leopold.jpg

 

finlande.jpg

 

On doit aux « Cafés Gilbert », qui possédaient deux usines, l'une à Paris, 136 rue Championnet et l'autre à Poitiers, boulevard Pont-Achard, de magnifiques séries thématiques sur les costumes traditionnels, les uniformes, les bateaux, l'agriculture, les chiens, les papillons, les oiseaux, les poissons... Thèmes repris pratiquement par tous les éditeurs avec plus ou moins de bonheur. Quant aux grands faits de l'histoire de France, nombreuses furent les publications à les illustrer au début du vingtième siècle.

 

gilbert.jpg

 

poules.jpg

 

Beaucoup de ces albums, patiemment complétés, donnaient droit à un cadeau que je n'ai pour ma part jamais demandé, préférant les conserver intacts plutôt que de me les voir réexpédiés scarifiés par des « poinçonneurs » peu scrupuleux d'épargner les belles images !

A l'heure où ces dernières icônes d'une civilisation riche d'enseignement « populaire » brillent encore de leurs derniers feux dans les boutiques spécialisées, sur les tréteaux des « puces », ou s'échangent sur le net, rendons hommage à tous ceux qui les ont amoureusement conservés pour le bonheur des amateurs, et des collectionneurs d'aujourd'hui. Ils témoignent  d'un temps où tout était prétexte à se cultiver « honnêtement », dans l'acception d'un humanisme populaire disparu. Nous sommes un certain nombre à le regretter...

 

P1050114.JPG

 

 

(à suivre)