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12/03/2010

12 MARS 1685

 

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12 mars 1685, naissance à Dysert, dans le comté irlandais de Kilkenny du philosophe George BERKELEY. On doit à ce penseur hors du commun la théorie audacieuse de l'immatérialisme, exposée dès 1709 -année où il prend les ordres- dans son fameux « Essai sur une nouvelle théorie de la vision ». Il y démontre que les objets propres de la vue n'existent pas en dehors de l'esprit et qu'ils ne sont pas non plus les images de choses extérieures, existant par elles-mêmes. Cette nouvelle philosophie, attachée au courant de l'Idéalisme subjectif n'apparaît pleinement que dans le « Traité des principes de la connaissance humaine », publié en 1710. Afin de rendre cette doctrine plus accessible, il l'expose trois ans plus tard, à la manière de Platon, dans les « Dialogues d'Hylas et de Philonous », dans lesquels Hylas -dont le nom ne doit rien au hasard- y défend vainement l'existence d'une substance matérielle, jusqu'à ce qu'il en vienne à reconnaître que la matière n'est qu'un mot vide de sens.

Cette Matière que Berkeley proclame être un pur fantôme, c'est la substance matérielle considérée comme existant en soi indépendamment de l'esprit qui la perçoit. Et tous ses efforts, à compter de la découverte de ce principe, tendront à prouver que les choses corporelles sont des idées, et qu'on doit dire en parlant d'elles : esse est percipi. Elles ne peuvent exister que dans les esprits qui les perçoivent, et l'on doit dire de ces derniers : esse est percipere.

La critique des idées abstraites (l'idée de matière, par exemple, séparée des qualités sensibles), démontre, par une argumentation nominaliste, que celles-ci sont un pur néant ; ce que Berkeley répète tout au long de son œuvre : l'idée abstraite, indéterminée, est inconcevable. Il résulte de cette critique, « que la pensée ne peut sortir d'elle-même : donc une chose ne peut exister qu'en un esprit. »

Devant l'accusation d'Hylas de « transformer toute chose en idées », Philonous lui rétorque : «  Vous vous méprenez, je ne suis pas en train de transformer les choses en idées, mais plutôt les idées en choses ; puisque ces objets immédiats de la perception, qui ne sont, d'après vous, que les apparences des choses, je les considère, moi, comme étant les choses réelles elles-mêmes. »

Dans le « Commonplace Book », recueil de notes prises entre 1705 et 1708, le professeur Maxime David relève cette phrase : « Il n'existe proprement que des personnes, c'est-à-dire des choses conscientes. Toutes les autres choses ne sont pas tant des existences que des manières d'exister des personnes. Le « représenté » est donc entièrement subordonné au « représentatif ».

La philosophie de Berkeley ne se résume pas en quelques lignes ; ce n'est pas, non plus, celle d'un sophiste. Elle doit à l'empirisme et au nominalisme sa force de caractère et les fondements de son argumentation. Elle s'apparente sur plus d'un point à ce que très peu de penseurs ont osé explorer, le regardant comme un non-sens philosophique et une absurdité: le solipsisme. Berkeley cependant, qui le frôle, ne s'y arrête pas puisque sa doctrine le conduit à l'affirmation théiste ; autrement dit : toute la réalité de nos perceptions s'effondrerait sans la présence de Dieu dont la pensée contient l'intégralité de  l'univers et des esprits pensants. Malebranche, lui-même, ne disait rien d'autre : « Nous voyons toutes choses en Dieu. », mais là s'arrête la comparaison, Berkeley ayant démontré dans ses dialogues ce qui le séparait du philosophe français.

On lira avec intérêt et curiosité la « Siris », ouvrage dans lequel le philosophe, qui était aussi un « humaniste » (dans l'acception du Quattrocento), expose les propriétés et les vertus de « l'eau de goudron », qui renferme ce feu vital qui n'est rien d'autre que l'émanation de l'esprit divin souverain moteur et âme du monde... Sans doute, ses convictions religieuses l'empêchèrent-elles d'explorer plus avant ces « chemins qui ne mènent nulle part », mais il fut le précurseur de ceux qui les ont foulés plus tard s'attachant à démonter que le monde n'était que « volonté et représentation » ( Arthur Schopenhauer) ou que la « volonté absolument commandante » se trouvait être l'unique réalité ( Ladislav Klima).

 

 

 

04/03/2010

PAVES DES RUES (2)

 

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Limoges, Pont Saint Etienne

 

Depuis l'abandon de la taille et de la pose des pavés, c'est plus qu'un savoir faire qu'on a perdu, c'est avec lui la beauté du paysage urbain, la noblesse des grands boulevards et des avenues, et un certain visage de la France. Ce visage, nous ne le retrouvons pas dans les parodies faites de « déchets de taille » polis et surfacés que proposent, dans des dessins compliqués et souvent vulgaires, nombre  de voies piétonnes des centres dits « anciens ». Comment s'étonner, dès lors qu'on abandonne la pose classique et le module de base du pavé, dès lors qu'on ne veut pas comprendre qu'il existe là comme partout des règles à respecter, à ce qu'il faille recommencer tous les trois ou quatre ans l'ouvrage ?

Tous les paveurs, s'ils revenaient, seraient surpris de voir ce qu'est devenu leur héritage ! Et d'ailleurs, il y a beau temps que le dernier « épinceur », comme on appelait alors celui qui taillait les pavés, ne fait plus chanter son marteau ! Un bon épinceur pouvait produire, avec l'habitude, plus de 120 pavés par jour, ce qui n'était pas rien ! Au Maupuy, on les stockait sous la forme de pyramides à degrés rappelant celles de Saqqara, avant de les acheminer par wagonnets remplis jusqu'à la gueule à leur point de départ.

 

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Le Maupuy, sources: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

L'épinceur, d'un habile tour de main façonnait les pavés et les boutisses ; les premiers, d'une dimension de 12x18,  12x12 ou 18x18 cm, tous pourvus d'une queue tronconique de 20 cm ou plus, constituaient le gros de la production ; les secondes, de largeur identique mais beaucoup plus longues, permettaient de croiser et d'amorcer les départs des rangs afin d'obtenir la pose classique dite « à coupe de pierre », à joints alternés.

 

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Le Maupuy, source: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

Ce sont les paveurs, dont l'organisation professionnelle remonte à 1397 et l'association en « Communauté des Paveurs » à 1810, qui mettaient en œuvre la production des épinceurs.

 

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Le Maupuy, source: Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13

 

La technique de pose, en fonction de la nature du substratum, se faisait directement sur tuf ou sur fond de forme de mortier maigre, chargé sur empierrement tout venant, en plaçant les échantillons très serrés, à joints alternés sur profil bombé, car les caniveaux étaient le plus souvent latéraux, calés par le pied des façades ou la bordure du trottoir lorsque ce dernier existait. Grâce à la forme tronconique des queues des pavés, on recouvrait de sable la chaussée achevée et on balayait ce dernier en l'arrosant jusqu'à refus de façon à ce qu'il pénètre dans les vides et cale ainsi parfaitement chaque échantillon battu à la hie ou demoiselle. Les ruelles de largeur étroites, à l'inverse des routes et des avenues, étaient pavées à caniveau central constitué du simple fil d'eau à partir duquel on commençait les rangs en alternant au départ boutisses et pavés de façon à obtenir la pose classique dite à coupe de pierre. Cette façon, la plus répandue, était aussi la plus élégante dans sa sobriété ; mais d'autres techniques, comme l'arceau, le chevron, l'aile de fougère, ou la queue de paon parfaitement maîtrisées par les poseurs, étaient mises en œuvre, notamment pour cette dernière, sur des avenues ou des esplanades.

 

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Belgrade, paveurs, 2007

Le pavage se réduisait bien souvent à la réalisation des seuls caniveaux comme on peut en voir dans des cours en terre battue ou empierrées, dans des cours de ferme, ou au pied des murs gouttereaux des églises. Encore ces caniveaux étaient-ils traités dans les règles de l'art, en tenant compte des contraintes et de l'impératif de durabilité, ce qu'on ne fait plus aujourd'hui où l'on justifie la plupart du temps deux maigres rangées sur le sens de la longueur au lieu de le faire sur celui de la largeur ! Car un simple caniveau, pavé comme on savait les poser  alors, en impose et tire l'œil par ses seules proportions et sa mise en œuvre, qu'il soit fait de pierres posées en opus incertum, de galets, ou de pavés classiques. Dans ce dernier cas, il ne peut guère avoir moins d'un mètre de largeur voire un mètre vingt, justement parce qu'il faut alterner les pavés de part et d'autre du fil d'eau et qu'il en rentre généralement trois ou quatre, d'inégale longueur, de  chaque côté. La technique reste la même que pour paver la rue, chaque élément touche son voisin et tout est calé au sable : il n'y a pas de joints au mortier, car il y a incompatibilité entre un mortier au ciment et la pierre, lorsqu'une chaussée est destinée à la circulation.

 

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Limoges, rue de la Règle

Tout cela appartient au bon sens ; des chaussées pavées de la sorte pouvaient aisément supporter des tonnes sans se déformer en vertu de la règle qui veut que les plus lourdes charges, dès l'instant où elles s'appliquent sur des éléments posés dans le sens de leur hauteur, les affectent peu. De la même façon, les dalles ne sont pas davantage fragilisées quand elles présentent une épaisseur suffisante et surtout, une sous face épaufrée et non point sciée, reposant sur sable et non point sur ciment... Toutes considérations techniques qui ont fait leurs preuves et dont on ne tient plus compte aujourd'hui où le signe (le cliché, le tape à l'œil), partout, l'emporte sur le sens (l'équilibre, la justesse) ; ce pourquoi, tout ce qu'on peut voir en façon de revêtement minéral contemporain, ne tient pas la route comme on dit, à moins que d'y mettre le prix et de trouver la main d'œuvre qualifiée, ainsi qu'on s'y est employé à Bordeaux, Vichy, Paris... Et encore, même à ces conditions, n'est-on pas assuré d'obtenir des résultats en accord avec les abords ! Car il sort peu de projets des bureaux d'études, pour ne pas dire aucun, qui respectent l'âme des rues. Comparons par exemple les pavés actuels de la place de la Bourse à Bordeaux (surfacés et à joints larges) avec ceux qu'ils ont remplacés... On verra que ceux ci étaient « vivants », qu'on sentait la solidité de leur cuirasse sous le pied, qu'ils animaient le sol par l'ombre portée du soleil, alors que ceux là sont « morts », sans relief et sans caractère. Imaginons ce qu'aurait pu être la Place Vendôme, si on lui avait réservé un pavage classique plutôt que de l'avoir traitée en petites dalles sciées banalisées... On a voulu « faire moderne », « aller dans le sens du progrès », comme si le progrès avait un sens !... en oubliant  un peu trop vite qu'on ne déroge pas impunément au classicisme.

 

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Bourges

La plupart de nos villes conservent encore de beaux revêtements pavés classiques et de caractère à l'image des rues de Bordeaux, de Bourges, de Senlis, et celles de nombreuses villes de Bretagne et de l'est de la France. D'autres, comme les bastides du Languedoc, le Mont Saint Michel, les villes à caractère remarquable, Cordes ou Saint Cirq Lapopie, et tous les bourgs perdus de l'Ardèche de la Lozère, de Provence et d'ailleurs conservent encore les calades de leurs venelles et les chemins ferrés par où l'on gagne les champs et les bois...

 

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Il faut aller à Ypres, dans les capitales des pays nordiques, à Saint Petersbourg, et dans les villes qui ont respecté leur patrimoine de voirie (il en reste heureusement un certain nombre !) pour trouver encore de beaux exemples anciens de traitements de surface en pavés de grès ou de granite polis par l'usage. Ou encore, explorer ces lieux magiques que sont les friches industrielles, les carreaux des mines, les cours des filatures et celles des casernes abandonnées où ils sont restés en situation, mangés par les herbes folles... On en trouvait de semblables sur le carreau des halles de Paris ou les quais du port de la lune à Bordeaux, avant qu'ils ne soient arrachés. Certes, il en reste encore beaucoup à Paris, Bordeaux, Lyon, et dans de nombreuses villes ; mais au train où vont les choses, on peut craindre que leurs jours ne soient comptés et qu'il ne finissent, eux aussi, tôt ou tard à la décharge, rejetés par les goûts et les modes qui viennent à bout de tout...

Combien de rues et d'avenues a-t-on dépavé à coups d' arguments bien souvent spécieux ? N'a-t-on pas dit que leurs pavés engendraient du bruit ? qu'ils étaient inconfortables pour les piétons comme pour les automobiles ? qu'ils étaient dangereux (glissants...), et que la réfection des chaussées  ainsi revêtues, lorsqu'elle s'avérait nécessaire, était onéreuse ?

 

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Bourges

Je les revois pour ma part, arrachés de leur lit par les dents acérées de la pelle mécanique vorace qui leur tirait des cris d'orfraie dans une odeur de pierre à fusil. Je les revois, dans des bennes surchargées, convoyés à destination du remblai  en périphérie de la ville. Et je songeai, à considérer ce gâchis, à ce qu'il avait fallu d'efforts aux hommes pour extraire la pierre de son gîte et la tailler, si dure soit-elle, en parallélépipèdes réguliers ; à ce qu'il leur avait fallu d'heures et de patience, et de souffrance pour habiller de sa lourde chape, à genoux et par tous les temps, les kilomètres de chaussées !

Le regard que je portais alors sur la « grand geste » des paveurs n'a pas changé ; simplement, l'ai-je étendu avec le temps à tout ce qui m'entoure quand j'observe ce que produit le siècle au regard de ce que nous a laissé l'ancien...

Las, songerez-vous peut-être, encore la nostalgie ! Non point, vous répondrai-je : un simple constat, lucide s'il se peut !  Le monde que nous ont laissé les morts est solide, tout leur appartient, il n'est que de considérer leur œuvre, partout, des mégalithes aux ouvrages d'art en passant par les cathédrales et le patrimoine urbain et rural... Ca suffit, de mon point de vue, pour convaincre le plus sceptique s'il lui reste encore un peu de jugeotte... Qu'il se dise que ce sont eux qui nous l'ont légué ce monde, les morts, et il verra que  l'esprit l'habite.

Que restera-t-il du nôtre quand se lèvera le dernier soleil, sinon le vague souvenir d'une imposture ? C'est peut- être ça, au fond, qui le singularise, le monde d'aujourd'hui : l'éphémère, le superficiel, l' à-peu-près... l'aseptisé... Vaincue par le grand lessivage des cerveaux, la majorité moutonienne baisse la tête et se rend aux urnes dans la logique du meilleur des mondes. A l'heure où les carottes sont cuites, il me paraît salutaire qu'un certain nombre ait compris, à parcourir la toile, qu'il restait encore des « pavés » à jeter dans la mare, ne serait-ce qu'un seul, histoire d'activer le tsunami qui monte ; c'est un emploi qui me paraît justifié...

 

 

02/03/2010

PAVES DES RUES (1)

 

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Les pavés des rues luisent sous la pluie comme les écailles des poissons morts...

C'est du moins le souvenir qui m'est resté de ceux d'une avenue de ma ville natale, au bout de laquelle on trouvait la caserne Beaublanc et le parc d'Artillerie. Cette avenue, dotée du nom d'un ancien maire, partait de la place Carnot pour rejoindre la route de Bellac ;  nous passions par là dans notre enfance, ma sœur et moi, quand, devancés par la grand' mère, nous « montions » rendre visite aux cousines de la rue Racine. Nous montions, car la rue fort pentue qui portait à la leur, exigeait de nos mollets un effort soutenu et chaque fois, c'était une expédition ! Je m'y préparais à l'avance, dans la joie fébrile qu'accorde généralement l'espérance de découvrir « quelque chose » d' insolite sur le trajet. Ce quelque chose, pour moi, se cachait en partie dans les lézardes des vieux murs, les pavés des rues, l'empierrement des caniveaux, ou ces grosses bornes de granite qu'on trouve parfois devant les entrées charretières et qu'on appelle  « chasses roues ». Les détours que nous faisions et dont j'étais la cause à seule fin de les voir, me remplissaient d'aise ; et je dois aux bonnes grâces de la grand'mère qui cédait à mes caprices, ce goût que j'ai gardé depuis pour le pavé des rues et les éléments de voirie qui l' accompagnent : bordures de granite, calades, bornes, dalles, lourdes grilles de fonte et plaques de fonderie, hauts murs de pierre cachant des demeures mystérieuses, piles monumentales et portails à fers de lances...

Il existait, dans le quartier que nous traversions, des usines de porcelaine aujourd'hui démolies ; je me souviens de la cour pavée de l'une  d' elles, et de la particularité qu'offrait son sol d'être partiellement revêtu de « gazettes », qui sont les bris des moules réfractaires dont on se servait alors pour cuire les produits.

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

 

C'était une spécificité locale que Limoges devait partager avec d'autres villes porcelainières et dont la rue du vieux pont Saint Etienne a gardé le souvenir. Compte tenu de leur petit calibre, ces gazettes permettaient d'obtenir d'élégants sols calepinés en bandes alternées, décorés de motifs géométriques, de rosaces, d'étoiles, de monogrammes ou de chevrons. On les posait très serrées, dans le sens de leur hauteur, à la façon des « calades » ou du « pisé » fait de galets tirés des ruisseaux ; et quoiqu'il restât peu de place entre elles, rien ne me paraissait plus beau que d'y voir pousser les mousses et les lichens...

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

Il était fréquent d'employer les gazettes à l'intérieur des maisons pour paver le sol des cuisines ou celui des couloirs ; et de la même façon, on les utilisait pour assainir les écuries et les remises, les fournils, et quelquefois les caves. Les usines en produisaient en quantité telle, qu'on s'en servait pour stabiliser les remblais ou combler des ravines ; il n'est pas rare aujourd'hui encore, d'en retrouver dans les déblais à la faveur de travaux publics ou de fondations, parmi des vestiges plus anciens.

 

 

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Limoges, rue du Pont Saint Etienne

L'emploi de gazettes en revêtement de voirie demeurait toutefois l'exception, la part noble revenant de plein droit aux pavés. Pavés de granite en l'occurrence, tirés des carrières proches de Limoges, ou de celle plus éloignée du Maupuy dominant Guéret, dont l'importante production permettait d'exporter à Paris, Bordeaux ou Lyon, des produits de qualité inégalée. Les géologues savent que le granite bleu du Maupuy se présente sous la forme d'un batholithe dont le sommet actuel culmine à 686 mètres ; d'énormes chaos et boules rocheuses l'environnent, qu'on rencontre au milieu des landes et des bois. Certaines portent encore des traces de débitage, ou sont accompagnées de pierres de taille abandonnées, car elles furent exploitées par des tâcherons au même titre que la roche mère.

 

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Ce granite extrêmement dur présente un coefficient de porosité de 0,1, inférieur à celui du Labrador, c'est dire qu'il fut et reste toujours un excellent matériau de voirie.

Des générations de carriers et de tailleurs de pierres (dont beaucoup d'Italiens avant la dernière guerre) se sont succédées sur le site, dans l'ordre immuable qu'imposait la transformation de la matière première en produit finit : le mineur extrayait le bloc ; le débiteur, qui connaissait le fil de la roche, la séparait en plaques et en barres ; le tailleur de pierre en pierres à bâtir et en bordures de trottoirs, dalles et bouches d'égouts ; l'épinceur en pavés et boutisses.

 

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Tailleurs de pierre italiens au Maupuy en 1933 (source:Les Maçons de la Creuse, bulletin n° 13)

L'exploitation des carrières du Maupuy, arrêtée en 1990, a laissé la nature reprendre ses droits. L'endroit a de quoi surprendre ; quand on le découvre entre le cri des buses et celui des rafales dans les branches des sapins, on s'attend à ce que le vent porte à l'oreille l'écho des derniers coups de marteaux et des épinçoirs...

On accède à ces curieuses brèches ennoyées, ouvertes au sommet du massif, par une route forestière bordée d'énormes blocs sciés qui répondent à ce que le « land art » demande au plus exemplaire des « ready-made » tant il est vrai que ces alignements venus d'un autre monde nous interpellent par leur seule présence.

 

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Massif du Maupuy, Saint Sulpice le Guérétois

Rendons hommage à travers eux aux maçons et aux paveurs marchois qui partout en France ont laissé le témoignage d'une « œuvre » de pierre achevée, tirée toute entière de leurs mains ; elle ne date pas d'hier, et pourtant, partout où on la voit encore, elle a résistée aux outrages du temps et des hommes jusqu'à ce qu'un « art » dit urbain, assurément de mauvais aloi, se soit mis dans la tête d'en venir à bout en faisant « peau neuve » de nos rues anciennes...

Les rues pavées sont aussi vieilles que le monde civilisé ; l'histoire nous apprend que les phéniciens et les chinois revêtaient d'un dallage les voies royales et les abords des palais. Mais c'est aux romains que revient la pratique d'habiller les chaussées circulées empruntées par les légions et les chars, de lourdes dalles de pierre généralement assemblées en « opus incertum » posé sur béton de chaux et terre compactée. Ces chaussées à profil bombé, facilitant l'écoulement des eaux dans des caniveaux latéraux, montrent fréquemment, quand elles sont mises au jour par les archéologues, la trace des roues des chars profondément entaillée dans leur revêtement.

C'est à partir du XIIème siècle, à l'instigation de Philippe Auguste dont l'objectif était d'assainir les rues bourbeuses et nauséabondes de la capitale, qu'on commença à les revêtir de grès tiré des carrières de Fontainebleau. La chronique de Saint Denis (1186) donne quelques indications sur le pavage des rues, notamment de la « croisée de Paris », à l'aide de « carreaux »(grandes dalles carrées pouvant atteindre jusqu'à un mètre de côté), et de « rabots » (petites dalles).

François 1er et Henri IV poursuivent l'œuvre de Philippe Auguste sans pour autant la mener à bien car sous Louis XIII, époque à laquelle on remplaça les carreaux et les rabots par les « pavés du roi », il restait encore beaucoup à faire !

C'est donc au XVII ème siècle qu'appartient « l'invention du pavé », du moins tel qu'on peut le voir dans la cour de Versailles ou dans celles des hôtels particuliers du Marais. Pavé de grès de 18x18 ou 20x20, d'une épaisseur de 23 cm.

 

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Au XIXème siècle, qui vit l'achèvement des grands travaux de voirie et celui du revêtement des chaussées de la capitale et de celles de toutes les grandes villes, on mit définitivement au point le pavé de granite dit « mosaïque » en même temps qu'on expérimenta le pavé de bois. Ce dernier, pour les raisons qu'on imagine (durabilité, sécurité) ne connut pas le succès que ses partisans escomptaient et on l'abandonna définitivement en 1938, au seul profit du pavé de granite plus résistant que celui de grès. Pour diverses raisons, (dont entre autres l'avantage qu'il offrait aux émeutiers de pouvoir  élever des barricades...), la pratique du pavé fut abandonnée définitivement dans la deuxième moitié du XXème siècle au grand bonheur des sociétés de goudronnage...

 

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Pont Saint Martial, Limoges

 

( à suivre...)